Malade de Brésil

, par Eliane Brum

Comment résister à la maladie dans un pays « (dé)gouverné » par le pervers de l’autovérité.

Traduction : Philippe ALDON pour Autres Brésils
Relecture : Du DUFFLES

Le Président Jair Bolsonaro lors d’une cérémonie de relève de la garde, EVARISTO SA (AFP)

Jair Bolsonaro est un pervers. Pas un fou, appellation injuste (et biaisée) avec ceux qui sont effectivement fous, la plupart étant incapables de faire du mal à un autre. Le président du Brésil est un pervers, du type de ceux qui (temporairement, du moins) ne mordent ni ceux qui sont de son sang ni ceux qui lui lèchent les bottes, tant qu’ils les lèchent. Qu’ils arrêtent et, eux aussi, seront croqués. C’est le type de personne sans limites, qui ne s’inquiète pas d’en mettre d’autres en danger de mort, même s’il s’agit d’agents publics au service de l’État, comme les inspecteurs de l’IBAMA, et qui se moque de mentir effrontément sur les données produites par les institutions gouvernementales elles-mêmes, quand cela l’arrange, comme il l’a fait avec les statistiques alarmantes de la déforestation en Amazonie. Le Brésil est entre les mains de ce pervers, [1] qui rassemble autour de lui d’autres pervers et quelques opportunistes [2]. Soumis à une vie quotidienne dominée par une autovérité [3], phénomène qui fait de la vérité un choix personnel détruisant ainsi la possibilité de vérité, les Brésiliens tombent malades. Une maladie mentale qui entraîne également une baisse immunitaire et des symptômes physiques, puisque le corps ne fait qu’un.

Ceci est de l’ordre des rapports que j’ai recueillis ces derniers mois auprès de psychanalystes et de psychiatres, mais aussi de médecins généralistes, de médecine interne et de cardiologie, où les gens débarquent en se plaignant de tachycardie, d’étourdissement et d’essoufflement. L’un de ces médecins, cardiologue, a avoué être épuisé, car plus de la moitié de ses patients répond actuellement à des plaintes sans rapport avec des problèmes liés au cœur, l’organe, mais bien avec une extrême anxiété et/ou une dépression. Il travaille plus, donnant de plus longues consultations et ne sachant pas bien comment affronter quelque chose pour lequel il ne se sent pas préparé.

Ce phénomène a commencé à se manifester dans les cabinets médicaux au cours des dernières années de polarisation politique qui ont divisé les familles, détruit les amitiés et érodé les relations dans tous les domaines de la vie, alors même que la crise économique s’aggravait, que le chômage augmentait et que les conditions de travail se dégradaient. Cela s’est énormément durci avec la campagne électorale basée sur l’incitation à la violence produite par Jair Bolsonaro en 2018. Avec un président qui, depuis janvier, gouverne en administrant la haine, il n’y a aucun signe de décrispation. Bien au contraire. La perception est que le nombre de personnes qui se disent "malades", sans savoir comment se soigner, augmente.

J’insisterai, une fois de plus dans cet espace, pour que nous appelions un chat un chat. Non seulement parce que c’est la bonne chose à faire, mais aussi parce que c’est une façon de résister à la maladie. Avoir un homme comme Jair Bolsonaro à la présidence ne relève pas du "jeu démocratique". Tout comme il n’y avait aucune "normalité" à avoir Adolf Hitler à la tête de l’Allemagne. Il est impossible de considérer ce que nous vivons comme quelque chose de gérable, parce qu’il n’y a aucun moyen de gérer la perversion. Ou que reste-t-il à faire ou à dire à Bolsonaro pour comprendre qu’il n’y a pas de gestion possible d’un pervers au pouvoir ? Bolsonaro n’est pas "authentique". Bolsonaro est un menteur.

Nous pouvons - et nous devons - discuter de la manière dont nous sommes arrivés à avoir un président qui fait stratégiquement la guerre à tous ceux qui ne sont pas lui-même et son clan. Comment sommes-nous parvenus à avoir un président qui ment systématiquement sur tout ? Nous pouvons - et nous devons - discuter du comment nous en sommes arrivés à avoir un antiprésident. Tout comme nous pouvons - et devons - percevoir que l’expérience brésilienne fait partie d’un phénomène mondial qui se reproduit, avec ses particularités propres, dans différents pays.

Cet effort de compréhension du processus, d’interprétation des faits et de production de mémoire est irremplaçable. Mais il faut aussi réagir à ce qui nous rend malades, maintenant, avant que cela ne nous tue.

Le 10 juillet, le psychiatre Fernando Tenório a écrit un article sur Facebook qui a viralisé, étant reproduit dans divers groupes WhatsApp. En voici un extrait : "Je viens de recevoir un homme de 45 ans, noir, sans formation. Au cours des cinq dernières années, il a vu ses collègues de travail licenciés, un par un. Acculé à cumuler les rôles de chacun, il m’a dit ne pas se plaindre de peur d’être le prochain sur la liste. Il présente des symptômes d’épuisement qui dégénèrent en anxiété. Quel est le diagnostic pour cela ? Brésil. Il est malade de Brésil. Si j’avais le moindre pouvoir, je suggérerais ce nouveau diagnostic au DSM (manuel de psychiatrie des troubles mentaux). Tomber malade de Brésil est la maladie la plus répandue. Je viens d’entrer sur Internet et de voir que la réforme des retraites doit être approuvée sans la moindre hésitation. Le peuple, malade de Brésil, est demeuré inerte. Il va travailler sans droit à la retraite jusqu’à mourir, de Brésil ».

Originaire d’Alagoas, interne du réseau public de santé mentale de Rio de Janeiro où il a travaillé, Fernando Tenório officie actuellement à son cabinet médical, dans la capitale de l’état de Rio de Janeiro, où il reçoit les travailleurs d’un syndicat du secteur hôtelier. Par téléphone, le psychiatre me dit que le nombre de patients présentant des symptômes tels que tachycardie, évanouissement en pleine rue, signes d’épuisement physique, maux de tête fréquents, sentiments dépressifs, a beaucoup augmenté. Il s’agit de personnes qui sont objectivement et subjectivement épuisées par la précarité de leurs conditions de travail, telles que l’excès d’heures travaillées, l’accumulation des tâches, les objectifs impossibles à atteindre, le manque de perspectives de changement, l’extrême insécurité. Ils ont un "travail de merde" et, en même temps, la peur de perdre ce "travail de merde", comme ils l’ont vu arriver à plusieurs collègues.

Le psychiatre dit avoir découvert, il y a des mois, qu’il était lui-même malade. "Je ne me sentais pas bien, parce que j’avais l’impression d’être un trafiquant de drogues légales. Je traitais une crise sociale chez l’individu. Et, d’une certaine façon, en prescrivant des médicaments à cette personne, je la rendais apte à souffrir davantage en la renvoyant au travail ». Dans son évaluation, la maladie est liée à la précarité du monde du travail ces dernières années, accentuée par la réforme du travail approuvée en 2017, et aggravée par la montée d’un gouvernement " qui a déclaré la guerre à son peuple ". "Le Brésil est aujourd’hui toxique", affirme-t-il.

Après la publication de l’article, Tenório a plus encore senti le niveau de la toxicité quotidienne du pays, recevant insultes et menaces. L’un des agresseurs lui a rappelé que sa fille, dont il avait vu la photo sur un réseau social, pourrait un jour être violée. Sa fille est un bébé de moins de 2 ans.

"Toxique" est un mot fréquemment utilisé par les Brésiliens lorsqu’ils parlent de leur sentiment de vivre dans un pays où ils ne peuvent déjà plus respirer. A constater que le gouvernement Bolsonaro a déjà approuvé 290 pesticides en sept mois seulement, l’empoisonnement gagne un autre niveau. C’est comme si les corps étaient un objet attaqué de toutes parts. Pays qui a dépassé la possibilité de métaphores, la toxicité du Brésil englobe toutes les significations.

Mais quelle est cette maladie que Tenório appelle "malade de Brésil" ? Un psychanalyste, qui préfère ne pas s’identifier par crainte de représailles, explique que l’état dépressif provoqué par le moment vécu par le Brésil a beaucoup augmenté chez les patients. Celles et ceux attachés à la gauche, et pas nécessairement au PT, sentent notamment une perte totale de sens et d’horizon. "Pour la psychiatrie, la dépression est de la tristesse sans contexte. C’est-à-dire, liée à la structure psychique de chaque personne, aux fondations et structures construites durant l’enfance", explique-t-il. "Ce que nous vivons aujourd’hui en consultation, c’est l’augmentation de la dépression en contexte, qui n’a rien à voir avec la structure de l’individu et qui ne s’améliorera même pas sur le divan. L’utilisation de médicaments ne servira qu’à obscurcir la clarification des problèmes. Ceux-ci ne peuvent être résolus que par des changements sociaux."

La polarisation politique, avec la division des familles, a provoqué une rupture de liens, rendant les gens encore plus vulnérables à la maladie mentale en les laissant avec moins d’outils pour faire face. Comme l’a dit un philosophe, personne n’arrête de dormir parce qu’il y a une guerre à l’autre bout du monde, à l’exception de ceux qui vivent la guerre. Il voulait dire par là que les gens perdaient beaucoup plus le sommeil à cause de petites douleurs et de préoccupations banales auxquelles ils s’identifiaient, comme celles liées à la famille et au monde des affects, qu’à cause de barbaries énormes ayant lieu à l’autre bout du monde.

C’est une inversion que les Brésiliens vivent : la politique, qui a toujours été du domaine public, a envahi le domaine privé, devenant un facteur intime, un premier facteur d’identification. Il y a quelques jours, une amie a assisté à une conversation au cours de laquelle deux jeunes filles décidaient des critères de colocation d’un appartement avec une autre : "Je ne pourrais pas supporter de partager avec une petista [4]", a dit l’une d’elles. Cette conversation, sauf dans le cas de militants radicaux, était quasi inimaginable, il y a quelques années : avant de partager sa maison avec quelqu’un, personne ne se préoccupait de son orientation politique.

L’élection, qui était auparavant un événement ponctuel, dans la sphère publique, est devenue quelque chose de crucial dans la sphère privée. De la même façon, c’est le contraire qui s’est produit avec les questions intimes, comme l’orientation sexuelle de chacun, comme ce qui se passe dans le lit de chacun : elles ont commencé à faire l’objet de discussions publiques. Ce phénomène a fortement affecté les liens que chacun considérait inconditionnels, comme les liens familiaux, sur lesquels on comptait pour faire face à la dureté de la vie. Et cela a davantage accentué les cadres dépressifs et persécutifs, augmentant l’anxiété et l’angoisse, érodant la santé.

Une psychanalyste de São Paulo, qui préfère également ne pas s’identifier, pense que le mal du Brésil en 2019 exprime la radicalisation de l’impuissance. Aujourd’hui, les gens ne savent pas comment réagir à la violation du pacte de civilisation que représente l’élection d’une personnalité violente comme Bolsonaro, qui non seulement prêche la violence mais violente également la population au quotidien, soit par des actes, soit en s’alliant à des groupes criminels, comme il le fait pour la déforestation et les pilleurs de terres en Amazonie, soit en mentant compulsivement. Ils ne savent pas non plus comment arrêter cette force qui les écrase. Ils ont le sentiment que ce qui les attaque est "imparable", parce qu’ils réalisent qu’ils ne peuvent plus compter sur les institutions - un constat très sérieux pour la vie en société. Et ils commencent donc à se sentir otages - pour ensuite agir, comme des otages.

"Comment réagir à la violence de quelqu’un comme Bolsonaro, qui fait et dit ce qu’il veut, sans être contrarié par les institutions, demande-t-il. "Toute notre expérience montre que la vie en société est régulée par des corps qui déterminent ce qui peut et ne peut pas, qui ont le pouvoir d’empêcher la rupture du pacte de civilisation, ce pacte qui nous permet de vivre ensemble. Dans cette expérience de l’existence d’un régulateur, si une personne est raciste, elle sera poursuivie en justice - et ne deviendra pas présidente du pays. Ce que nous vivons actuellement, avec Bolsonaro, c’est l’effondrement de toute réglementation. Et cela a un impact énorme sur la vie subjective. Personne ne sait comment réagir à cela, comment vivre dans une réalité dans laquelle le président peut mentir et même inventer une réalité qui ne correspond pas aux faits.

La documentation des expériences autoritaires à différents moments et dans différents pays fait généralement état de la souffrance physique et psychologique des victimes, mais généralement dans des conditions explicites. Comme, par exemple, un Juif dans un camp de concentration nazi. Ou comme l’une des femmes torturées au DOI-CODI [5], à São Paulo, pendant la dictature militaire du Brésil (1964-1985). Percevoir cette violence explicite comme de la violence est immédiat. Ce que l’expérience autoritaire du bolsonarisme a démontré, c’est combien il peut être difficile de résister (aussi) à la violence du quotidien, celle qui s’infiltre au jour le jour, dans les petits gestes, dans la paralysie qui devient une manière d’être, dans les lâchetés que l’on cesse de questionner.

Il y a des milliers, peut-être des millions de petits gestes de conformation en train d’arriver en ce moment au Brésil. En silence. Petits mouvements d’autocensure, absences pas toujours perçues. Une auteure me dit qu’elle a réussi à garder son livre dans le catalogue de l’éditeur sans utiliser le mot genre... pour parler de genre et de sexualité. Une metteure en scène me dit qu’elle a habillé les corps de ses actrices, jusqu’alors nues, dans une pièce de théâtre. Une professeure d’une des plus importantes universités publiques du pays me dit que de nombreux camarades de classe n’ont pas analysé certains sujets dans les salles de classe par peur du "pouvoir de la police" des étudiants, qui ont enregistré les cours et se sont comportés encore plus violemment que la police formelle. Un commissaire d’événements a préféré ne pas faire l’événement. Il a changé de sujet. Un autre n’a pas invité une penseuse qui amènerait certainement des « Bolsofanatiques » à sa porte. Nous ne saurons jamais ce qui aurait pu arriver, car l’événement a été annulé afin ne pas courir le risque d’être annulé.

Il y en a tellement qui préfèrent déjà ne pas commenter. Ou qui disent, gentiment "Laissez-moi en dehors de ça". C’est aussi ainsi que l’autoritarisme s’infiltre, ou c’est surtout ainsi que l’autoritarisme s’infiltre. Et c’est aussi comme ça qu’une population tombe malade à cause de ce qu’elle a déjà peur de faire, parce qu’elle anticipe le geste de l’oppresseur et se tait avant d’être réduite au silence. Et bientôt, elle pourrait aussi avoir peur de chuchoter à la maison, dans un monde où les dispositifs technologiques peuvent être utilisés pour la surveillance. Le jour vient où la pensée elle-même devient une maladie auto-immune. C’est aussi ainsi que l’autoritarisme gagne avant même de gagner.

Un des symptômes du quotidien d’exception que nous vivons est la colonisation de notre esprit. Même ceux qui ont vécu la dictature militaire ne se souviennent d’aucun moment de leur vie où ils ont pensé au président de la République tous les jours. Bolsonaro gère l’horreur du quotidien, avec ses violences et ses mensonges, de manière à se rendre omniprésent. Faites le test : combien d’heures pouvez-vous passer sans penser à Bolsonaro, sans citer une bestialité de Bolsonaro ? C’est ça, l’autoritarisme. Mais de cela, peu en parlent.

Si Bolsonaro incarne l’avant-garde messianique-apocalyptique du monde, il faut souligner que les Brésiliens ne sont pas seuls. Un ami étranger me dit que, depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, la première chose qu’il fait à son réveil est de vérifier la barbarie que le président américain a écrite sur Twitter, parce qu’il sait que cela aura une influence directe sur sa vie. Et c’est le cas.

Mario Corso, psychanalyste et écrivain du Rio Grande do Sul, souligne qu’il n’est pas possible de penser à ce qu’il appelle "l’ethos dépressif" de ce moment, en dehors du contexte occidental. " Voyez le Royaume-Uni. Le nouveau Premier ministre (en référence à Boris Johnson, pro-Brexit) est un clown. Et ils ont déjà eu Churchill !", illustre-t-il. "Le problème, au Brésil, c’est qu’en plus de la crise mondiale, nous avons élu un crétin à la présidence", dit le psychanalyste. "Ce qui est effrayant, c’est qu’il n’y a pas de freins pour l’arrêter. Et, ainsi, il continue d’attaquer les plus faibles. Comme Bolsonaro est un lâche, il ne s’attaque pas à plus gros que lui."

Boris Johnson n’est pas un Donald Trump. Et Donald Trump n’est pas un Jair Bolsonaro. Mais la grande différence réside dans la qualité de la démocratie. Tant aux États-Unis qu’au Royaume-Uni, les institutions ont pu jouer leur rôle. Au Brésil, ce n’est pas une défaite totale – ou il n’a pas (encore) suffit " d’un caporal et d’un soldat " pour fermer le Suprême Tribunal Fédéral, comme l’avait suggéré le possible futur ambassadeur du pays aux Etats-Unis, Eduardo Bolsonaro, le fils « zéro trois ». Mais la précarité - et souvent l’omission - des institutions - lorsqu’elles ne sont pas de connivence - sont évidentes. "Tant que Bolsonaro n’arrive pas à une dictature totale, parce c’est cela qu’il veut et qu’il n’a pas encore réussi, il anticipe la dictature par les mots", dit Corso. "Bolsonaro utilise ce que vous avez défini comme étant la autovérité pour anticiper la dictature. Peu importe les faits, « c’est ce que je dis qui est »".

Pour Rinaldo Voltolini, professeur de psychanalyse à l’Université de São Paulo, la autovérité est l’amputation de la parole dans tout son sens. "C’est un facteur important de déclenchement de la souffrance des gens, quand ils constatent qu’ils sont complétement exclus. Ce n’est pas parce que vous n’avez pas de maison ou pas de voiture que vous êtes exclus ; aujourd’hui, vous êtes exclus parce que vous n’avez plus la possibilité de lire le monde. Ce que vous dites n’a aucune valeur, aucun sens, aucune signification. C’est comme si, soudain, vous n’aviez plus de place en grammaire", dit le psychanalyste. "Qu’est-ce que la guerre ? La guerre se produit lorsque la parole, en tant que médiatrice, s’éteint. Ça arrive entre deux personnes, entre deux pays. Sans la médiation de la parole, on passe directement à l’acte violent".

L’autovérité, comme je l’ai écrit dans cet espace [6], a déterminé l’élection de Bolsonaro. Et il a continué à façonner sa manière de gouverner par la guerre, ce qui implique la destruction de la parole. Ainsi, depuis le début du gouvernement, Bolsonaro a traité les organismes officiels de menteurs chaque fois que les résultats de leurs recherches lui déplaisaient. Comme lorsque l’Institut brésilien de géographie et de statistique a montré que, sous son gouvernement, le nombre de chômeurs avait augmenté.

Ces derniers jours, l’antiprésident a cependant amené la perversion de la vérité, celle qui fait de la vérité un choix personnel, à la radicalité. Il a décidé que la journaliste Míriam Leitão n’avait pas été torturée - et elle l’a été. Il a insinué que le père du président de l’Ordre des avocats du Brésil avait été exécuté par la gauche, alors qu’il a disparu aux mains des agents de l’Etat sous la dictature militaire. Il a décidé que plus personne ne souffrait de la faim au Brésil, ce qui est non seulement contredit par les statistiques mais aussi par l’expérience quotidienne des Brésiliens. Il a décidé que les données produites par le célèbre Institut national de recherche spatiale du Brésil qui faisaient apparaître l’explosion de la déforestation en Amazonie, étaient mensongères. En effet, rien qu’en juillet 2019, c’est une zone forestière plus étendue que la ville de São Paulo qui a été détruite, multipliant par trois le taux de déforestation par rapport à juillet de l’an passé. Et Bolsonaro, encore, de décréter que "seuls les végétaliens qui mangent des légumes" se soucient de l’environnement.
Bolsonaro contrôle le quotidien parce qu’il est hors de contrôle. Bolsonaro domine l’actualité parce qu’il a créé un discours qui n’a pas besoin d’être ancré dans les faits. La vérité, pour Bolsonaro, c’est ce qu’il veut qu’elle soit. Ainsi, en plus de la parole, Bolsonaro détruit la démocratie en utilisant le pouvoir qu’il a obtenu par son élection pour détruire non seulement les droits conquis au long des décennies et tout le système de protection du milieu ambiant, mais aussi pour détruire la possibilité de la vérité.

"Raconter l’histoire est toujours le premier acte de domination. Ce n’est pas par hasard que Bolsonaro veut trafiquer l’histoire. L’histoire de la dictature est construite par de nombreux documents ; c’est une production collective. Mais il décide qu’il s’est passé autre chose et ne présente aucun document prouvant ses dires", analyse Voltolini. "Il ne s’agit pas de vivre un malaise de civilisation. Cela a toujours existé. Le fait est que, pour ressentir un malaise, la civilisation est nécessaire. Or, aujourd’hui, ce qui est en jeu, c’est la civilisation elle-même. Cela n’est pas de l’ordre du malaise, mais de celui de l’horreur."

Comment faire face à l’horreur ? Comment arrêter la maladie causée par la destruction de la parole en tant que médiatrice ? Comment résister à un quotidien où la vérité est détruite jour après jour par la plus haute autorité du pouvoir républicain ? Rinaldo Voltolini rappelle un dialogue entre Albert Einstein et Sigmund Freud. Quand Einstein demande à Freud comment il serait possible d’arrêter le processus qui mène à la guerre, Freud répond que tout ce qui favorise la culture combat la guerre.

Les bolsonaristes le savent et c’est pourquoi ils attaquent la culture et l’éducation. La culture n’est pas quelque chose de lointain ou quelque chose qui appartient aux élites, mais ce qui nous rend humains. Culture est le mot qui nous engage en parole. Nous devons retrouver la parole en tant que médiatrice partout où il y a des gens. Et le faire collectivement, en conjuguant le nous, en renouant les liens pour faire communauté. La seule façon de lutter pour le commun est de créer le commun - en commun.

Il faut le dire : ça ne sera pas plus facile. Nous ne nous battons plus pour la démocratie. Nous luttons pour la civilisation.

Texte originellement publié le 2 août 2019 sur El País Brasil, il est aussi disponible en espagnol.

— 
Eliane Brum est écrivain, journaliste et documentariste. Autrice des livres de non-fiction Coluna Prestes - o Avesso da Lenda, A Vida Que Ninguém vê, O Olho da Rua, Avesso da Lenda, A Vida Que Ninguém vê, O Olho da Rua, A Menina Quebrada, Meus Desacontecimentos, et des romans Uma Duas. Page web : desacontecimentos.com. E-mail : elianebrum.coluna@gmail.com. Twitter : @brumelianebrum / Facebook : @brumelianebrum.

Voir en ligne : El País Brasil

[1Lire aussi L’Amazonie, « poumon de la Terre », suffoque sous l’ère Bolsonaro. France24

[3L’autovérité est un terme inventé par Elinane Brum, Juillet 2018. Il a depuis fait du chemin. L’Autovérité va au-delà de la post-vérité, il place sa valeur dans l’acte de « dire quelque chose » en soi, plutôt que dans la veracité/infox de ce qui a été dit. Par la même, Aos fatos, a récemment estimé que Bolsonaro a donné une fausse information par jours lors des 10 première semaine de son mandat.

[4Militante du PT (Parti des Travailleurs)

[5Déploiement d’opérations de renseignement de l’armée – Centre d’opérations de défense intérieure – DOI-CODI était l’agence de renseignement et de répression subordonnée à l’armée brésilienne pendant le régime militaire de 1964 à 1985.

[6Editorial du 18 juillet 2018, El País Brasil, Bolsonaro e a autoverdade - pas traduit en français

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