Lutter, pour ne pas oublier la dictature (1)

 | Par Ana Dias

Le 30 octobre, cela fera 25 ans que le métallurgiste Santo Dias a été assassiné. Tué lors d’une manifestation devant l’usine Sylvania, où il travaillait, à São Paulo, il est devenu l’une des icônes de la lutte contre la dictature militaire (1964-1984). Pour sa veuve, la militante Ana, la poursuite de la résistance au régime a permis de maintenir en vie la mémoire de son mari.

Brasil de Fato - Vous êtes militante depuis 40 ans. Comment conserver la fibre révolutionnaire pendant si longtemps en passant par tant de difficultés ?

Ana - Lorsque nous avons commencé la lutte, nous ne nous rendions pas compte du danger ni des difficultés. Nous savions que c’était difficile, mais nous ne nous doutions pas que ça se terminerait avec la mort. Nous nous sommes engagés avec l’espoir et la certitude que demain nous aurions un Brésil plus participatif, plus actif et avec plus de justice. Santo s’est engagé dans cette lutte à l’âge de 17 ans, tout comme moi, et a été aussitôt expulsé des terres où il travaillait. Par la suite, nous sommes venus à São Paulo et y avons lutté pour que les travailleurs puissent bénéficier de syndicats. C’était la lutte des classes. Lorsque vous comprenez qu’il existe toute une cause politique et que nous nous trouvons dans un contexte donné, il se crée une angoisse et un désespoir liés au désir de vouloir changer la situation rapidement. Nous pensions que les ouvriers allaient dicter les règles du jeu. C’était une idée basée sur le socialisme, l’idée d’une vie plus normale.

BF - Quelles étaient les réactions des gens en découvrant votre engagement politique ?

Ana - Soudain, vous devenez une personne dangereuse. Nous ne pouvions pas évoquer notre engagement politique à tout le monde à cause de la dictature. A l’usine, Santo a commencé à être considéré comme quelqu’un de dangereux qui encadrait les ouvriers. Nous étions perçus comme un caillou dans la chaussure, aussi bien à l’usine, qu’à l’église ou à l’école. Certaines personnes avaient peur de nous, mettaient en garde les autres contre nos idées révolutionnaires. Certains les prenaient au sérieux, d’autres nous suivaient et quelques uns nous dénonçaient. Il y en avait même qui s’énervaient car ils pensaient que nous devions nous occuper de nos enfants plutôt que de nous engager dans des grèves. Nos enfants en souffraient car nous les laissions souvent seuls et nous leur demandions de ne jamais révéler des informations sur leurs parents. A plusieurs reprises Santo n’a pas pu passer la nuit à la maison car la police pouvait faire irruption et l’arrêter, comme ce fut le cas pour beaucoup d’autres collègues.

BF - Aviez-vous peur d’être assassinés ?

Ana - Santo s’inquiétait beaucoup au sujet de la torture. Il se demandait : « Est-ce que je pourrai le supporter ? » car il ne pouvait rien révéler. Il ne se doutait pas qu’il serait assassiné. Qu’il pouvait être arrêté, oui, mais il ne pensait pas être tué brutalement. Encore aujourd’hui, je suis persuadée que la lutte continue. Elle est différente, mais elle ne s’arrête pas. A l’époque on luttait pour les syndicats, pour une vie plus participative. Aujourd’hui, nous avons obtenu de l’espace : nous nous sommes débarrassés de la dictature, élu un président, avec lequel nous ne sommes peut-être pas toujours d’accord, mais nous avons réussi à tourner la page. Beaucoup de choses ont pu être acquises avec les grèves des usines.

BF - Les grèves étaient considérées comme étant illégales. Comment étaient-elles organisées ?

Ana - Il existait différentes sortes de grèves. La grève pop-corn était très rapide. Pop-corn par ci, pop-corn par là, le temps de s’en rendre compte et elle avait déjà commencé. Il y avait aussi les pétitions en forme de cercle. Lorsqu’une pétition était lancée, ils cherchaient tout de suite à savoir qui l’avait commencée, mais lorsque la pétition était en forme de cercle, il était impossible de déterminer qui l’avait signée en premier. Lorsque quelqu’un devait afficher une convocation pour une grève dans les toilettes, il devait faire très vite. Nous le couvrions car de nombreux policiers nous surveillaient de près afin de savoir qui était le leader.

BF - Vous avez coordonné des associations de quartier. Votre mari a été un leader de la classe ouvrière. D’où vous est venu ce besoin de participer à la vie politique ?

Ana - Au début, nous prenions part à des groupes de personnes qui s’échangeaient des idées sur la société, la politique et le quotidien. Ce besoin apparaît lorsque vous commencez à vous organiser avec d’autres personnes, et lorsque vous menez un travail de lutte, de groupe, de conscience et de changement. J’ignorais tout cela quand j’avais 18 ans. Lorsque Santo a été renvoyé la première fois, mon beau-père voulait mourir : « Tu es fou, nous avons besoin des patrons ». Et Santo répondit : « Oui, mais les patrons ont besoin de nous ».

[...]


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