Lula devrait gagner et la pression sociale croître, au risque d’un néo-populisme

, par Alain Touraine

Alain Touraine considère que le président est le seul leader capable de réaliser les transformations sociales dont le Brésil a besoin. Cet intellectuel attribue le schéma de corruption dit du “mensalão”(*) au stalinisme du PT et dit que ni Alckmin [candidat du PSDB-PFL] ni Garotinho [pré-candidat d’une partie du PMDB] ne sont capables de contenir la pression populaire.

Le sociologue français Alain Touraine, âgé de 80 ans, ami de Fernando Henrique Cardoso et l’un des intellectuels les plus prestigieux de France, considère que seul le président Luiz Inácio Lula da Silva est capable de réaliser les transformations sociales dont le Brésil a besoin et que les Brésiliens seraient irrationnels de ne pas le réélire. Sans ignorer la corruption [dont le scandale a frappé le gouvernement brésilien l’an dernier, NdT], il attribue le « mensalão » aux scandaleuses pratiques antidémocratiques du PT.

Ci-dessous, des extraits de l’entretien qu’il a accordé à la Folha de São Paulo (FSP) lors de la 13e conférence de l’Académie de la latinité, qui s’est tenue à Baku du 19 au 21 avril derniers.


FSP - Qu’est-ce qui caractérise la situation actuelle du Brésil ?

A.T. - Il y a une très grande attente, une énorme confiance en Lula, symbole du peuple. La force symbolique de Lula a été si grande que cela a peut-être été une manière de se mobiliser pour une population qui ne se mobilise jamais, encore moins que d’habitude quand elle attend tout du président. Dans les années à venir, la pression sociale va augmenter. Il y aura alors un risque réel de populisme, de néo-populisme, je ne dirais pas autoritaire, mais très personnalisé.

FSP - Lula représente-t-il un risque ?

A.T. - Je ne dirais cela d’aucune façon. Dans un pays qui a peu de capacité de mobilisation, Lula a représenté les attentes de mobilisation d’une manière personnelle. Il existe le risque que son second [et dernier, selon la Constitution, NdT] mandat présidentiel soit confronté à une pression plus intense. Lula est la seule personne à même de maintenir un équilibre entre les exigences populaires et le chemin de l’institutionnalité, respectueuse de la structure économique internationale. Un pays comme le Brésil peut-il se donner un président qui réponde moins que Lula aux désirs ardents de sa population ? Alckmin y répond sûrement moins. Ce serait quelque chose de très peu logique, sans aucun sens, irrationnel, que de ne pas réélire Lula. À moins qu’il y ait une catastrophe, que Lula soit impliqué dans quelque chose.

FSP - Pour vous, Lula est-il la seule option dont le Brésil dispose pour effectuer des transformations sociales ?

A.T. - Oui. On ne peut imaginer que le Brésil soit dirigé par Garotinho [évangéliste, ancien gouverneur et époux de l’actuelle gouverneuse de l’état de Rio de Janeiro, NdT].

FSP - Que dire sur Alckmin ?

A.T. - Le fait d’avoir choisi Alckmin me semble dire que le PSDB doit attendre quatre ans [avant de prétendre revenir au pouvoir NdT]. Sinon, ce serait Serra [maire de São Paulo, qui vient de démissionner pour postuler au remplacement d’Alckmin à la tête de l’état de São Paulo, NdT] le candidat, donc c’est une figure plus présidentielle, n’est-ce-pas ?

FSP - Mais le scandale de corruption ne vous choque pas ?

A.T. - Cela me choque beaucoup.

FSP - Pourquoi cela n’ébranle-t-il pas votre confiance en Lula ?

A.T. - Parce que ce que les scandales ont démontré, c’est que le PT n’est pas un parti démocratique, c’est encore fondamentalement un parti de type stalinien.

FSP - Vous séparez Lula du PT ? Vous ne croyez pas qu’il ait été personnellement impliqué [dans la corruption NdT] ? Sinon, vous seriez en train de défendre quelqu’un que vous savez corrompu.

A.T. - Bien sûr. Personne ne croit que le président n’était pas au courant de ce qu’il se passait dans le PT. Il a laissé ces choses se faire parce qu’il avait besoin de la majorité. Cela a été démontré, découvert. Si Lula devait tomber, cela aurait dû se faire dès le début de l’affaire [comme lors de l’empeachment qui fit tomber le président Collor de Melo en 1992, NdT]. Je ne vois pas pourquoi il tomberait maintenant.


(*) Le « mensalão » a été dénoncé par le député (démis) Jefferson comme un système orchestré par l’ex-ministre du Gouvernement (et ex-Président national du Parti des travailleurs) José Dirceu (redevenu député et démis aussi) avec la direction financière du PT pour soudoyer par des versements mensuels des députés proches de Lula afin de faire passer des lois dans un parlement où le PT est resté minoritaire. La commission d’enquête parlementaire dite de la loterie (CPI do Bingo), vient d’acever ses travaux après avoir cassé le mandat de plusieurs députés, sans pour autant apporter des preuves formelles du système de corruption mensuelle tel que dénoncé intialement. [NdT]


Source : Folha de São Paulo, dimanche 28 mai 2006 - Entrevue d’Uirá Ache

Traduit du portugais pour Autres Brésils par Etienne Henry


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