Luiz Gama, le plus grand avocat brésilien

 | Par Ponte Jornalismo

Imaginez un noir, anciennement réduit en esclavage, sans diplôme, qui dénonce diverses erreurs d’avocats et de juges dans la conduite des procès en plein 19ème siècle ? Il fallait beaucoup de courage, d’audace et de hardiesse pour cette époque-là.

Traduction pour Autres Brésils : Pascale Vigier
Relecture : Marie-Hélène Bernadet

“ Si jamais un jour, les respectables juges du Brésil oublieux du respect qu’ils doivent à la loi, et des devoirs essentiels dont ils sont garants devant la morale et la nation, corrompus par la vénalité ou par l’effet délétère du pouvoir, abandonnent la cause sacro-sainte du droit, et, par une inexplicable aberration, manquent à la justice due aux malheureux qui souffrent d’esclavage immérité, moi, pour mon propre compte, sans solliciter aucune aide, et sous ma seule responsabilité, je conseillerai et appuierai, non pas l’insurrection, qui est un crime, mais la “résistance”, qui est une vertu civique, comme la sanction nécessaire pour inculquer la règle aux bandits fortunés, aux contrebandiers sans morale, aux juges prévaricateurs et aux faux usurpateurs sans vergogne. Voilà la vérité que j’énonce en plein jour, et qui jamais n’incommodera les hommes de bien [1]]”

L’histoire est un phénomène figé et invariable, ce qui est variable ce sont les interprétations en fonction des orientations politiques, sociales, économiques et culturelles d’une époque déterminée. Joint à cela, la narration est écrite et propagée par ceux qui détiennent le pouvoir de la plume, omettant, intensifiant ou surestimant l’importance de personnes et de faits selon leur bon plaisir.

Or dans ce contexte, d’une manière tardive mais nécessaire et fondamentale, la vie et l’œuvre de Luiz Gonzaga Pinto de Gama, intellectuel et abolitionniste de Bahia, se distingue de plus en plus au Brésil, surtout pour la communauté juridique.

Luiz Gama, né le 21 juin 1830 dans la ville de Salvador, capitale de l’état de Bahia, est le fils d’une forte femme, l’africaine Luisa Mahin [2] qui vendait des friandises sur la place publique et a été protagoniste de différents soulèvements contre l’esclavage. Cette femme courageuse a dû fuir pour ne pas être prise et assassinée.

Dessin, portrait de Luisa Mahin

Le jeune Luiz est resté avec son père, un homme blanc, distingué et membre d’une famille influente de Bahia qui, en raison de diverses dettes de jeu, a vendu son propre fils comme esclave pour les rembourser. Luiz avait alors à peine 10 ans.

Après avoir été relégué dans la condition d’esclave, il a été jeté dans un navire qui a suivi son chemin vers le port de Santos puis emmené à São Paulo, pour servir comme esclave chez le second lieutenant Antônio Pereira Cardoso.

À 17 ans, il est allé habiter chez Antônio Rodrigues de Araújo, un étudiant en droit de la Faculté de Droit de l’Université de São Paulo. Antônio et Luiz sont devenus amis et Antônio s’est employé à alphabétiser Luiz.

De toute évidence, tous les deux ignoraient qu’un noir lettré serait une grande menace, vu que l’ignorance est une bonne affaire pour le système oppresseur.

Pour s’affranchir, deux options s’offraient à Luiz : rassembler de l’argent et acheter son affranchissement, ou prouver qu’il était fils d’une femme libre et avait été esclavagisé illégalement. C’était pratiquement impossible à l’époque.

Luiz a expliqué dans une lettre adressée à son ami Lúcio de Mendonça qu’il avait obtenu “habilement et secrètement des preuves incontestables [3]” de sa liberté et, ainsi, il réussit à s’affranchir.

À aucun moment sa liberté n’a été contestée, ce qui confère une aura presque magique et fascinante à ce fait.

Pour couper court à l’esclavage, il s’engagea dans la Force Publique de la Province comme volontaire. De cette manière, il aurait un travail et éviterait d’être emprisonné pour vagabondage ou soupçon de fuite [4], par exemple.

C’était une institution qui lui garantissait sécurité et protection, outre la possibilité de commencer son parcours en tant qu’intellectuel et abolitionniste.

Il se rapprocha du Major Benedito Coelho, écrivain, et devint son assistant, puis, quelque temps après, il fut convoqué par l’administrateur délégué Furtado de Mendonça pour devenir secrétaire de cabinet. L’administrateur Furtado était professeur à la Faculté de Droit de l’Université de São Paulo et, pour cette raison, Luiz Gama s’est mis à profiter de sa bibliothèque.

En 1854, il est parti de l’institution militaire après avoir été prisonnier et condamné pour insubordination. Luiz Gama est resté un peu plus d’un mois en prison, profitant de l’occasion pour lire des ouvrages divers et variés (de la philosophie, de la politique et des classiques de la littérature).

Il a fréquenté la Faculté de Droit de l’Université de São Paulo et son inscription étant refusée parce qu’il était noir, il est resté à la faculté en tant qu’auditeur libre.

Il débuta son activité dans la justice à São Paulo en disposant d’un pouvoir comme procureur pour défendre ses demandeurs, ou selon le terme connu : substitut.

Autodidacte, il a acquis une connaissance juridique par la lecture de divers cas et il a pratiqué un activisme antiesclavagiste pour libérer les personnes de l’esclavage, défendant toute personne asservie en ayant, au début, comme base juridique, la loi du 7 novembre 1831 (elle interdisait l’importation / trafic d’esclaves) [5]. Ce genre de cause possédait des arguments de poids pour aboutir favorablement devant la cour de São Paulo.

Ouvrons ici une parenthèse : même après l’entrée en vigueur de cette loi, environ 700 mille africains sont entrés au Brésil en contrebande.

Continuons.

Pour des actes plus complexes et quand il se trouvait face à de la violence physique et des signes de torture contre des esclaves, il faisait valoir l’article 179 de la constitution de 1824 qui établissait que : Art. 179. L’inviolabilité des droits civils et politiques des citoyens brésiliens, qui a pour fondement la liberté, la sécurité individuelle, la propriété, est garantie par la Constitution de l’Empire, de la manière suivante. (...) XIX. Dès maintenant sont abolis les coups de fouet, la torture, la marque au fer chaud, et tous les autres traitements cruels.

Dans ces occasions, il plaidait l’Habeas Corpus [6] et obtenait la liberté en justice, sur la base de ce dispositif de la Constitution fédérale.

Ce type d’action juridique avec une argumentation logique et innovatrice était inimaginable au 19ème siècle et l’autodidacte Luiz Gama a libéré ainsi plus de 500 esclaves sans recouvrer d’honoraires.

Dans l’un de ses cas les plus exemplaires, Luiz Gama a utilisé la thèse de légitime défense pour défendre un esclave qui avait tué son maître.

“L’esclave qui tue son maître, quelles qu’en soient les circonstances, tue toujours en légitime défense.”

Imaginez un noir, anciennement asservi, sans diplôme, qui démontre diverses erreurs d’avocats et de juges dans la conduite des procès ? Il fallait beaucoup de courage, d’audace et de hardiesse pour cette époque.

Avec sa capacité intellectuelle perçante, il a publié son premier livre en 1859 :
“Primeiras trovas burlescas de Getulino” (Premiers vers burlesques de Getulino, non traduit), recueils de poésies satiriques et ironiques choisies atteignant de manière perspicace aristocrates, puissants et la monarchie elle-même.

En 1869, il a fondé avec Rui Barbosa [7] le Jornal Radical Paulistano (Journal radical de São Paulo), du Parti Libéral Radical de São Paulo, étendant son importance comme journaliste et chroniqueur judiciaire.

Il se servait de ce moyen de communication pour défendre ses idéaux démocratiques et révéler des injustices commises par les techniciens du droit à l’encontre des “ indigents”.

“Spontanément s’est imposé à moi le devoir particulièrement ardu de prouver au tribunal le droit des indigents et, quand ils subiraient un préjudice dû à une compréhension des lois, ou à une fantaisie insensée des autorités, d’avoir recours à la presse et d’exposer les questions, en toute fidélité, et de solliciter à leur sujet la comparution juste et désintéressée devant les personnes compétentes. J’estime cette explication nécessaire pour que certains laissés-pour-compte, dont je me charge gratis, pleins de rancœur, cessent de répandre que j’ai l’habitude moi, comme certains avocats, par ailleurs considérés, de protester avec arrogance contre les magistrats par des insinuations odieuses, incité par le malencontreux échec d’aspirations déraisonnables. Il n’en reste pas moins à savoir, une fois pour toutes, que mon grand intérêt, intérêt inéluctable que je garderai toujours, en dépit des pires contrariétés, est la pleine défense, réalisée gratuitement, des droits des opprimés qui ont recherché mon faible prestige intellectuel. [8]

Il a circulé entre le monde juridique et les pages de journaux avec une certaine sagesse, en produisant une œuvre journalistique profonde, singulière et innovatrice.

Luiz Gama a été un grand intellectuel et activiste politique noir du 19ème siècle, membre d’un groupe choisi de notables, auprès de noms tels que André Rebouças, José do Patrocínio, Teodoro Sampaio et Maria Firmina [9]. À part cela, il a été un pionnier dans le domaine politique, défendant la ligne abolitionniste et la république, combattant, de cette façon, le régime impérial.

À cette époque, le Brésil était l’unique pays monarchiste et esclavagiste.

De plus, il a été un des précurseurs de la lutte pour les droits humains au Brésil, comptant sur le raffinement de la technique juridique pour rechercher la liberté des “indigents”.

Luiz Gama, atteint de diabète, est mort le 24 août 1882 (52 ans avant la signature de la Lei Áurea), héros d’un enterrement qui a ému São Paulo.

Cent trente-trois ans après sa mort, sur l’initiative de l’Institut Luiz Gama, du Conseil fédéral de l’Ordre des Avocats du Brésil et de la Faculté de Droit de l’Université Presbytérienne Mackenzie, Luiz Gama a été reconnu comme avocat et officiellement inscrit dans les cadres de l’OAB (Ordre des Avocats du Brésil).

En 2018 ont été promulguées les lois n° 13.628 et 13.629 qui, respectivement ont inscrit Luiz Gama dans le Livre des Héros de la Patrie et l’ont déclaré Patron de l’abolition de l’esclavage du Brésil.

Une remarque ici : imaginez donc que des milliers de personnes avaient été dans l’impossibilité de prendre en considération l’histoire d’un héros national, quelle plaisanterie !

Le 29 juin 2021, il a reçu de la part de l’Université de São Paulo le titre de docteur honoris causa, qui est attribué “à des personnalités nationales ou étrangères qui auraient notoirement contribué au progrès des sciences, lettres ou arts ; ou à ceux qui auraient apporté sous forme exceptionnelle un bien-être à l’humanité, au Pays, ou rendu des services remarquables à l’Université”. Par exemple, l’USP (Université de São Paulo) a attribué ce titre à Nelson Mandela en 2000.

Vive Luiz Gama, le plus grand avocat brésilien !

Thiago Bernardo da Silva habite São Paulo, est avocat et activiste des droits de l’homme.

Voir en ligne : Luiz Gama, o maior advogado brasileiro

[1Article de Luiz G. P. Gama, dans le Correio Paulistano du 10 novembre 1871, extrait du livre Lições de resistência : artigos de Luiz Gama na imprensa de São Paulo e do Rio de Janeiro, organização e notas introdutórias da professora Dra Ligia Fonseca Ferreira. P.199 [note du texte original

[2Devenue une référence majeure du afro-féminisme, elle faisait passer des messages en arabe par l’intermédiaire des enfants acheteurs de ses friandises. Elle a notamment participé à la révolte des Malês

[3Extrait du livre “Luiz Gama par Luiz Gama : lettre à Lúcio de Mendonça Ferreira, p. 306, repris dans Ferreira, L. F. (2008). Luiz Gama por Luiz Gama : carta a Lúcio de Mendonça. Teresa, (8-9), 300-321. Recuperado de https://www.revistas.usp.br/teresa/article/view/116741, où il est fait référence à la lettre de Luiz Gama à Lúcio de Mendonça. _note du texte original

[4Il vaut la peine ici de rappeler que l’existence de ce type de crimes visait à l’application d’une politique vengeresse et punitive pour assouvir la soif et le ressentiment des esclavagistes qui avaient perdu “leur propriété”, ce qui par la suite est resté connu comme “emprisonnement en masse”_ note du texte original

[5Votée par la Chambre des députés sous la Régence, cette loi ne fut pas appliquée.

[6Introduit postérieurement au système juridique brésilien par le Code de procédure pénale de 1832._note du texte original

[7Rui Barbosa a été député, sénateur, ministre des finances, diplomate, aux idées libérales. Il prononça à 19 ans son 1er discours en faveur de l’abolition de l’esclavage.

[8Article Forum de la capitale, Radical Paulistano, 29 juillet 1869, extrait du livre Lições de resistência : artigos de Luiz Gama na imprensa de São Paulo e do Rio de Janeiro (Leçons de résistance : articles de Luiz Gama dans la presse de São Paulo et Rio de Janeiro), organisation et notes d’introduction de la professeure Dra Ligia Fonseca Ferreira. P. 134._note du texte original

[9André Rebouças (1838-1898) est un ingénieur qui a notamment résolu les problèmes d’approvisionnement en eau de Rio, et inventé la torpille. Métisse, descendant d’esclaves, il est abolitionniste.
José do Patrocínio (1853-1905), journaliste, député, abolitionniste, il a été promoteur de la garde d’anciens esclaves protecteurs de la princesse Isabel.
Teodoro Sampaio (1855-1937) est fils d’un religieux et d’une esclave. Lui-même n’était pas esclave, mais il a payé l’affranchissement de ses frères. Géographe réputé, il a étudié les peintures rupestres de sites archéologiques brésiliens.
Maria Firmina (1822-1917), mulâtresse, a fondé la première école mixte de l’État du Maranhão, fermée peu après. Elle est connue comme la première femme de lettres brésilienne, notamment pour son roman Úrsula.

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