Les pays riches souhaitent la désintégration économique du Mercosul

Source :Brasil de fato[1]

Traduction pour Autres Brésils : Roger GUILLOUX

Pour le diplomate Samuel Pinheiro Guimarães, le potentiel du bloc sud-américain entre en collision avec les intérêts de contrôle commercial et industriel des USA et de l’Union Européenne sur la région.

Fermeté et persuasion. C’est avec ces mots que le diplomate Samuel Pinheiro Guimarães à l’habitude de s’exprimer sur les thèmes qu’il connaît bien. Secrétaire général du Ministère des Relations Extérieures du gouvernement Lula pendant sept ans (2003-2009), il fut l’une des voix les plus éloquentes du processus qui aida à enterrer l’Alliance pour le Libre Commerce des Amériques (Alca) [2], initiative qui visait à mettre fin aux frontières commerciales du continent et de cette manière à favoriser avant tout l’industrie nord-américaine.

Lors de cet entretien accordé à Brasil de Fato, il attaque de nouveau le modus vivendi des pays riches dans leur relation avec l’Amérique du Sud. ʺLes USA et les pays développés ont eu comme objectif principal en politique économique et en diplomatie, l’élimination de toutes les barrières au commerce et aux flux des capitaux. Et en même temps, ils ont plaidé pour l’adoption d’une série de normes qui excluent tout contrôle sur les capitaux étrangers."

Possédant une solide formation académique en droit et en sociologie, fonctionnaire de l’Itamaraty [3] depuis près de 50 ans, Guimarães était, jusqu’en juin 2012, Haut-Commissaire du Mercosul, exerçant ainsi la fonction d’articulateur des politiques entre les pays membres du bloc. Professeur d’économie internationale à l’Université Fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ), il analyse en connaisseur les défis sud-américains actuels et tout particulièrement les changements politiques suite à l’entrée du Venezuela dans le groupe. ʺCette entrée va protéger ce pays des tentatives de coup d’Etatʺ fait-il remarquer. Concernant le Brésil, il détecte un dangereux processus de désindustrialisation de l’économie et un risque d’hégémonie du capital international dans le contrôle des flux de capitaux.

Brasil de Fato – L’un des faits politiques les plus marquants de l’année 2012 pour l’Amérique du Sud a été l’entrée du Venezuela dans le Mercosul [4]. Quelle importance cela va avoir pour la géopolitique régionale ?

Samuel Pinheiro Guimarães – L’entrée du Venezuela dans le Mercosul fut un événement d’une grande importance, tant du point de vue politique qu’économique. Du point de vue économique ; le Venezuela est, à l’heure actuelle, le pays ayant les plus grandes réserves de pétrole du monde. Et les prix des combustibles se maintiendront à un niveau élevé au cours des prochaines années. A cela s’ajoute le fait que le Venezuela est engagé, depuis que le président Chaves est au pouvoir, dans un processus de développement du pays, de construction d’une économie nationale. Auparavant, il n’y avait qu’une économie entièrement liée au pétrole, exportant le pétrole et important tout le reste. Chavez s’est montré très déterminé. Pour les autres pays du Mercosul, tout cela est extrêmement important car le Venezuela est disposé à offrir un traitement de préférence aux pays du bloc, au marché intérieur de cette région. L’entrée de ce pays crée une opportunité de taille pour les pays exportateurs de matière première (Uruguay et Paraguay) et, en même temps, elle ouvre le marché vénézuélien aux produits manufacturés en provenance du Brésil et de l’Argentine. Le Venezuela peut apporter une contribution significative à la réduction des asymétries à l’intérieur du bloc du Mercosul.

D’un point de vue politique, cette admission est importante car, comme chacun le sait, il existe une volonté manifeste de la part des Etats-Unis et des pays dans l’orbite nord-américaine de voir arriver un changement de régime au Venezuela. Il s’agit d’un effort persistent, au niveau international, visant à donner du président Chávez une image de dictateur, de personne non fiable, déséquilibrée, etc. Ceci n’est pas l’opinion du peuple vénézuélien. Mais ces pays ont réussi à faire passer cette image dans les médias au niveau international, en Amérique Latine et dans le reste du monde, de sorte que beaucoup de gens sont persuadés qu’il existe vraiment une dictature au Venezuela, qu’il n’y a pas de liberté d’opinion, etc. L’entrée du Venezuela dans le Mercosul le met à l’abri d’éventuels coups d’Etat.

Os presidentes Hugo Chávez (Venezuela), Dilma Rousseff (Brasil), José Mujica (Uruguai) e Cristina Kirchner (Argentina)
Foto : Wilson Dias/ABr

Brasil de Fato – Ambassadeur, vous avez affirmé que les pays capitalistes riches, les Etats-Unis à leur tête, poursuivent avec constance un objectif, celui de désintégrer le Mercosul. Quelle est la signification stratégique d’un tel effort et que peut-il être fait de plus grave pouvant porter atteinte à la consolidation du Mercosul ?

Samuel Pinheiro Guimarães – Les Etats Unis et les pays hautement développés ont eu comme objectif général de politique économique et de diplomatie, l’élimination de toutes les barrières au commerce et aux mouvements des capitaux. Dans le même temps, ils ont défendu l’adoption d’une série de normes qui empêchent tout contrôle des capitaux étrangers. Et alors, par exemple, les accords négociés dans le cadre du Cycle d’Uruguay [Accord commercial international, initié en 1986 qui a créé l’OMC et décidé la réduction des subsides à l’agriculture] prévoient que les pays ne peuvent imposer certaines règles au capital étranger, telles que des objectifs d’exportation, l’obligation de transfert technologique, l’obligation d’utilisation d’intrants locaux. Pour ces pays qui accueillent les sièges sociaux des plus grandes multinationales, c’est une solution qui leur convient car ils réalisent des bénéfices dans les pays périphériques et les rapatrient vers leur siège social. Nous savons que la banque Santander, récemment, si elle n’a pas été dans le rouge, c’est grâce à sa filiale au Brésil. C’est quelque chose d’habituel. C’est pour cela que la libre circulation des capitaux est importante, car elle permet que ceux-ci se transforment en dividendes pour ses actionnaires et donc pour le bien-être des gens du pays d’où viennent ces capitaux. Naturellement, ils ne font jamais cela pour le secteur agricole. C’est le libre-échange pour les produits industrialisés mais pas pour les produits agricoles car ils n’acceptent pas la concurrence [la concurrence concernant l’exportation des produits agricoles]. Ils protègent également certains secteurs de leur industrie.

Donc, quand il s’agit d’un accord économique qui établit des préférences pour les entreprises situées à l’intérieur d’un groupe de pays, comme c’est le cas avec le Mercosul, ils n’y sont pas favorables. C’est pour cela qu’ils utilisent l’idée de régionalisme ouvert, qui permet un processus d’intégration mais non sans une négociation avec l’Union Européenne et les Etats-Unis. A l’époque de la négociation avec la ZLEA, certains imaginaient que le Mercosul serait l’un des groupes de pays qui participerait à la construction de cette zone. Le Mercosul disparaitrait au moment de son intégration à cette zone pour une raison logique : à partir du moment où on élimine les tarifs douaniers, il n’y a plus de préférence. Ils se méfiaient également des tarifs préférentiels accordés aux entreprises installées dans ce groupe de pays, ils ne souhaitaient pas que cela se produise. L’idéal pour ces pays, ce n’est pas d’investir, c’est d’exporter. Ils n’investissent qu’en Chine car là, les conditions sont définies.

Brasil de Fato – Vous pensez que les ʺennemisʺ ont déjà perçu ce potentiel du Mercosul, alors que les pays membres n’ont peut-être pas encore saisi tout l’intérêt qu’il y a à le consolider. Tout d’abord au niveau politique, par le biais, par exemple, d’un système de communication plus approprié qui puisse donner un niveau de conscience culturel de l’importance historique de cette intégration ?

Samuel Pinheiro Guimarães – C’est vrai. Et tout particulièrement pour le plus grand, le Brésil. Cette prise de conscience n’existe pas alors que le Mercosul est un marché extrêmement important pour notre pays. Tout d’abord, parce que le Brésil a une gamme de produits d’exportation vers l’Europe et la Chine composée essentiellement de matières premières. Les pays où le Brésil vend ses produits manufacturés sont ceux du Mercosul, de l’Amérique du Sud et les Etats-Unis. En ce qui concerne ce dernier, il faut dire que ceci découle des échanges ʺintra-firmaʺ. Les filiales américaines implantées ici exportent vers les unités de productions aux USA mais elles ne peuvent pas le faire vers la Chine ou vers l’Europe. Le Brésil n’exporte en tant que Brésil que quand il s’agit d’entreprises d’Etat. Le reste provient d’entreprises privées installées au Brésil mais d’origine étrangère [en termes de capitaux]. Les gens ne sont pas au courant de ce qu’est la question du commerce entre les filiales d’une même entreprise. C’est le cas de la FIAT du Brésil qui exporte vers l’Italie une certaine quantité de voitures, le même phénomène se produit avec d’autres entreprises. Il y a très peu d’entreprises brésiliennes qui investissent en Argentine, en Uruguay, au Pérou et au Chili. Parmi celles-ci, l’entreprise d’Etat Petrobras ou encore les banques comme Itau. Il est clair que la Ford du Brésil n’investit pas en Argentine ; c’est la Ford des USA qui investit dans ce pays. Le problème est complexe et relève du long terme. Lors de la réunion du Cycle d’Uruguay, le Brésil a abdiqué de la possibilité de contrôler la politique des multinationales implantées dans ce pays.

Brasil de Fato – Mais en quoi cela fragilise–t-il le Brésil ?

Samuel Pinheiro Guimarães – On n’arrive pas à diversifier les exportations. La forte présence des entreprises multinationales, sans obligations majeures, font que celles-ci exportent uniquement vers les pays qui les intéressent. Toute campagne ou tentative de développer les exportations vers la Chine est bloquée parce que ces entreprises ne souhaitent pas exporter ou parce qu’elles sont déjà implantées là et qu’elles ne vont pas entrer en concurrence avec elles-mêmes ou encore parce qu’elles décident d’approvisionner la Chine à partir d’une unité de production installée dans un autre pays. Ceci affecte tout le commerce extérieur dans le secteur de la production. Bon nombre d’entreprises à capital brésilien utilisent pour leur production, une technologie d’origine étrangère, utilisation soumise à des conditions. Par exemple, l’entreprise peut produire ici mais n’est pas autorisée à exporter.

Brasil de Fato – L’Embraer [5] serait l’une d’entre elles ?

Samuel Pinheiro Guimarães – Non. Mais l’Embraer qui fait de l’assemblage ne peut pas exporter certains types d’avions vers le Venezuela car les firmes américaines qui iraient fournir les pièces ne le font pas pour ce pays. Mais Embraer peut exporter vers la Colombie, en raison d’une décision politique qui autorise à exporter vers un pays mais pas vers un autre.

Ceci porte préjudice à notre commerce extérieur car le processus de développement est lié à l’accumulation de capital. Non pas du capital financier mais de capital physique. Comment fait une entreprise pour se développer ? En augmentant ses installations, le nombre de machines et ainsi de suite. D’une manière générale, pour développer le capital physique, il faut générer des excédents, des bénéfices. Ceux-ci ont deux destinations : ils sont distribués sous formes de dividendes aux actionnaires de l’entreprise ou ils sont réinvestis dans l’achat d’équipements. S’il s’agit d’une entreprise nationale, en théorie, elle reverse les dividendes aux Brésiliens ou investit au Brésil. S’il s’agit d’une entreprise étrangère, quand elle fait des bénéfices, elle les reverse sous forme de dividendes aux actionnaires étrangers et ce n’est qu’après qu’elle décide éventuellement d’augmenter ou non son capital physique au Brésil.

Brasil de Fato – Mais ceci ne résulte-t-il pas d’une modification constitutionnelle de l’entreprise brésilienne ?

Samuel Pinheiro Guimarães – Si. Sous la présidence de Fernando Henrique Cardoso (FHC), celui-ci, soi-disant ʺpréoccupéʺ par le destin de l’entreprise nationale, décida de la mettre sur un même pied que l’entreprise multinationale. Ça, c’est une chose extrêmement grave. Bien sûr il est possible d’utiliser le capital étranger pour favoriser un transfert technologique, la diversification des exportations, la création de technologies à l’intérieur du pays. En Chine, il existe des centaines de centres de recherche et développement d’entreprises multinationales qui, à la demande du gouvernement, se sont installées dans ce pays. Au Brésil, cela ne se produit pas.

Brasil de Fato – Visant à légitimer le fiasco régional, il existe un journalisme qui pousse à la désintégration de cet espace. Qu’est-ce qui empêche de faire un journalisme d’intégration ?

Samuel Pinheiro Guimarães – Deux des plus importants instruments d’influence politique des grandes puissances, sont le secteur financier et celui des médias. Ils ont une importance fondamentale. Le secteur des communications est ce qui fait l’imaginaire des gens, qui fait que les personnes croient, par exemple, que le président Chavez est un dictateur. Et beaucoup d’autres choses encore. L’Irak fut attaqué sous le prétexte qu’il possédait des armes de destruction de masse, mais on a pu vérifier qu’il n’en était rien. Dans ce cas, il est important de faire ce que faisaient les Etats-Unis autrefois, empêcher l’arrivée de monopoles ou d’oligopoles dans le secteur des moyens de communication, démocratiser les budgets officiels de publicité de l’Etat. Ce que fait également l’Argentine avec la Loi sur les médias [6]. Cela permettrait une certaine concurrence entre les moyens de communication, chose qui n’existe pas au Brésil. De la manière dont elle fonctionne ici, la communication est un instrument important de l’exercice du pouvoir de la classe hégémonique locale laquelle est liée à la classe hégémonique des pays développés.

Brasil de Fato – A titre d’exemple, on ne sait pas que le Venezuela a aujourd’hui le salaire minimum le plus élevé d’Amérique Latine, correspondant à environ 2.100 R$ et l’Argentine un salaire minimum de 1.400 R$.

Samuel Pinheiro Guimarães – Sur ce sujet, on fait silence. Et cette presse verse dans le sensationnalisme, c’est-à-dire des situations qui n’existent pas et par ailleurs, elle occulte d’autres questions importantes.

Brasil de Fato – Revenant au thème de l’économie, est-il vrai que le Brésil est dans un processus de désindustrialisation ?

Samuel Pinheiro Guimarães – Je n’ai aucun doute là-dessus. Pratiquement tous les économistes sont d’accord sur ce sujet. Il existe un processus qui a sa dynamique propre et qui découle de deux faits. Le premier est l’émergence de la Chine et sa très grande importance en ce qui concerne la demande de matières premières. Cette situation est directement liée à la nécessité de devises de la part de l’Etat brésilien lequel ne pourrait équilibrer la balance des paiements sans entrées de ressources, sans entrées de capital. Comme nous avons d’énormes difficultés à développer le commerce des produits manufacturés, le commerce des matières primaires est orienté vers les besoins de la Chine, ce qui a pour conséquence de faire du commerce des produits agricoles et miniers une activité très lucrative. D’un autre côté, la Chine a besoin d’exporter ses produits manufacturés, des plus simples aux plus sophistiqués comme c’est le cas avec les biens d’équipement. La Chine a pris la place des Etats-Unis et de l’Allemagne dans le domaine de la fourniture biens d’équipement au Brésil et à l’Argentine, parce que les produits [chinois] sont meilleur marché. Mais ceux-ci entrent en compétition avec l’industrie installée au Brésil, ce qui contribue à réduire ses bénéfices. Dans un premier temps, celle-ci se met à importer des intrants afin de réduire ses coûts de production avant de passer à l’importation et à la distribution du produit étranger. L’Europe et les Etats-Unis veulent également exporter leurs produits vers l’Amérique Latine parce qu’ils ont besoin de générer des devises et créer des emplois chez eux. L’année dernière, les Etats-Unis ont eu un résultat commercial excédentaire de huit milliards de dollars. Ceci a contribué à rendre l’activité industrielle au Brésil moins lucrative, alors que l’agro-business et l’extraction minière, au contraire, sont devenus très lucratifs. D’autant plus que la politique de change, l’entrée de dollars et la survalorisation du réal facilitent les importations et rendent les exportations plus difficiles. Il s’agit d’une dynamique où l’intérêt international est très présent. Dans le domaine de l’industrie agro-alimentaire, les entreprises exportatrices sont des multinationales. Ce n’est pas le producteur de soja qui exporte. La Cargill, Dreyfus, la Bunge, … la cotation du soja est très élevée et ceux qui en profitent le plus, ce sont les multinationales. Il devrait exister un impôt d’exportation et cela pour deux raisons, à mon avis. La première serait de promouvoir la transformation des matières premières au Brésil-même. Que se passe-t-il avec le soja qui va en Chine ? Il est transformé en son, en huile de soja, il faudrait que ces transformations se fassent ici. Le minerai de fer qui va en Chine est transformé en acier que nous achetons sous forme de rail. Pour impulser ces changements, l’action gouvernementale est nécessaire.

Brasil de Fato – Ce modèle n’a pas reçu l’appui du gouvernement ? Comment jugez-vous les mesures récentes de concessions de réseaux routiers et de voies ferrées au secteur privé, et justement selon un tracé qui favorise l’économie d’exportation de produits agricoles ?

Samuel Pinheiro Guimarães – Je n’ai pas étudié la question des concessions d’une manière approfondie. Mais, prenant en compte la demande existante pour ces produits, on ne peut pas, pour des raisons de restrictions budgétaires, s’interdire de construire ce type d’infrastructure. L’hypothèse est qu’il est nécessaire de construire des routes, en raison du propre développement du marché interne, car on ne transporte pas uniquement des produits agricoles destinés à l’exportation, mais tout type de produits. C’est la même chose avec les voies ferrées. La question première est de savoir si l’Etat va disposer d’entreprises pour construire ces routes et ces voies ferrées ou s’il va passer des contrats avec l’entreprise privée, si celle-ci sera nationale ou internationale.

Qu’elle soit nationale ou étrangère, il faut définir les conditions de ce contrat et aborder la question des bénéfices envisagés. Pour créer un marché interne, il est nécessaire de construire des réseaux de communication routiers et de voies ferrées, des métros et des ports afin de permettre à l’économie de fonctionner. On ne peut s’en passer. Si l’économie se développe et que le réseau de transport ne suit pas le même chemin, cela génère de graves problèmes tels que la congestion des ports et l’augmentation des coûts de production.

Brasil de Fato – Vous avez beaucoup écrit au sujet de la position complexe des entreprises brésiliennes dans les autres pays face à la perspective d’une intégration. Ainsi que sur la politique extérieure brésilienne qui a facilité et fortifié la présence brésilienne en Asie, dans le monde arabe, en Amérique du Sud et jusqu’en Afrique. Le rôle et la manière d’agir des entreprises brésiliennes contrarient les intérêts des pays de ces régions ?

Samuel Pinheiro Guimarães – Je pense que cette question s’applique davantage à l’Amérique du Sud même si le nombre d’entreprises brésiliennes en capacité d’avoir une activité à l’étranger est encore relativement réduit. On pourrait citer la Petrobras [7], la Vale [8] et le secteur bancaire. L’expansion des entreprises brésiliennes se développe dans la zone la plus proche, l’Amérique du Sud, par le biais d’acquisitions d’entreprises locales, ceci pouvant conduire à des situations génératrices de conflits entre les entreprises brésiliennes et les gouvernements, comme cela s’est déjà produit et cela peut s’aggraver et produire des situations délicates d’un point de vue politique.

Brasil de Fato – Mais de quelle manière l’Etat brésilien pourrait-il intervenir, tout en respectant les règles du capitalisme, afin d’éviter que les entreprises cèdent à la tentation d’un sous-impérialisme ?

Samuel Pinheiro Guimarães – Je pense que l’on pourrait décider de conditions préférentielles. Par exemple, je ne pense pas que le gouvernement brésilien doit financier l’acquisition, de la part d’entreprises brésiliennes, d’entreprises d’autres pays. Le gouvernement peut stimuler un comportement différent, financer la formation d’association avec des entreprises locales. En proposant par exemple des taux d’intérêts moins élevés, des lignes de crédits spéciales. La différence de taille de l’économie brésilienne par rapport à celle des pays voisins est telle que la pénétration du capital brésilien dans ces pays est extraordinaire. En Argentine, aujourd’hui, la présence du capital brésilien est très grande, dans le secteur bancaire, celui du pétrole. Et même dans le secteur des produits congelés, notre présence est très importante. Tout cela fait que, si le gouvernement local décide, par exemple, de changer la règle de remise des bénéfices, les entreprises brésiliennes vont être affectées et vont tenter d’influencer le gouvernement local. Si elles n’obtiennent pas satisfaction, elles vont demander de l’aide au gouvernement brésilien. Cette pénétration est très grande alors que le Brésil ne court pas le même risque de la part d’entreprises équatoriennes ou péruviennes.

Brasil de Fato – Il y a 30 ou 40 ans, Brésil et Chine se trouvaient dans une situation semblable dans différents domaines. Mais depuis cette époque, la Chine qui n’avait pas de programme spatial, a déjà lancé une navette dans l’espace. Elle n’avait pas de programme nucléaire et il est maintenant très développé. Le Brésil n’a pratiquement pas avancé dans ces deux secteurs. Quelle explication historique peut-on trouver à cela ?

Samuel Pinheiro Guimarães – On a fait l’option d’un type de politique économique, tout particulièrement à partir du gouvernement de Fernando Collor, fondé sur les principes qui sont consolidés dans ce qu’on a appelé le Consensus de Washington [9]. Il y avait l’idée que l’Etat était la cause de bon nombre de problèmes qui affligeaient l’économie brésilienne, dans le domaine de la dette extérieure, entre autres. Ce Consensus disait, en premier lieu, que l’Etat devait se retirer de toute activité économique et industrielle, ce qui a eu pour conséquence le programme de privatisations. Toutes les activités de production devaient relever du secteur privé, pas seulement celles liées à la consommation, mais toutes les activités économiques. Les gouvernements de l’époque n’ont pas privatisé tout le secteur de l’énergie tout simplement parce qu’ils n’ont pas eu l’occasion de le faire. En second lieu, selon ce Consensus, l’Etat interférait dans l’économie par le biais de ʺrégulations excessivesʺ. Il fallait donc déréguler, c’est-à-dire rendre les entreprises ʺlibresʺ afin que, par le jeu des forces du marché, on puisse arriver à la meilleure allocation possible des ressources disponibles. En troisième lieu, on devait procéder à une ouverture de l’économie au monde extérieur. L’Etat devait arrêter de s’immiscer dans le commerce extérieur, en éliminant de préférence tous les tarifs douaniers.

Ce qui s’est passé en Chine, si l’on fait une comparaison avec le Brésil, c’est que l’Etat participa et organisa le processus de développement économique. Le capital étranger y a participé mais de manière disciplinée, en tenant compte du système économique local. Certains pensent que pour qu’un pays sous-développé puisse se développer, la présence de l’Etat est essentielle en raison de la consolidation de la structure productive qu’elle peut apporter, et de l’appui de ses entreprises, etc. D’autres pensent le contraire, que ce développement se produirait naturellement, que le transfert technologique se ferait sans difficultés particulières. Cette politique brésilienne commença avec le gouvernement Collor, elle subit un ralentissement à l’époque d’Itamar Franco et fut relancée sous le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso. Avec l’arrivée du Président Lula, cette politique fut progressivement modifiée. Si l’on prend un programme tel que le Bolsa Familia [10], il s’agit en fait d’une amélioration de la main d’œuvre, parce que, d’un point de vue économique, il permet aux enfants de fréquenter l’école, il implique un programme de santé, un contrôle prénatal ainsi que les vaccinations. Ce programme a également eu un impact sur la consommation, augmentant la demande de biens de consommation. Le programme Luz para todos [11] a également stimulé l’économie. Là où il n’y a pas d’électricité, il n’y a pas non plus de produit industrialisé. On pourrait également citer les programmes de crédit, les efforts en matière d’infrastructure. Cela faisait 20 ans que le Brésil ne construisait pas de raffinerie. Il y a eu des changements progressifs dans plusieurs domaines.

Brasil de Fato – Mais le modèle économique est resté inchangé

Samuel Pinheiro Guimarães – C’est vrai, mais la pression doit venir des mouvements sociaux. Si ceux-ci n’exercent pas de pression, les classes hégémoniques font pression dans le sens opposé parce qu’elles ont un accès plus facile au gouvernement. S’il n’existe pas de pression populaire en faveur d’un autre modèle économique, celui-ci ne verra pas le jour.

Notes du traducteur :

[1] Brasil de fato : Hebdomadaire de gauche lancé lors du Forum social à Porto Alegre en 2003.

[2] Alca : Zone de Libre-Echange des Amériques (FTAA en anglais ; ZLEA en français) créée à l’initiative des Etats-Unis.

[3] Itamaraty : Nom donné au Ministère des Affaires Etrangères brésilien

[4] Mercosul : Créé en 1991, ses buts sont la libre circulation des biens, des services et des facteurs de production, la création d’un tarif extérieur commun, le rapprochement des politiques économiques et l’harmonisation des législations entre les membres. Pays membres : Argentine, Bolivie, Brésil, Equateur, Paraguay, Uruguay, Venezuela ; pays associés : Chili, Colombie, Pérou.

[5] Embraer : Actuellement 3ème ou 4ème constructeur aéronautique mondial, cette entreprise fondée en 1969 a été privatisée en 1994. Dans le domaine de l’aviation civile, elle s’est spécialisée dans les avions court courrier de 60 à 120 places.

[6] Ley de Medios : Afin de mettre fin aux situations de monopole dans la presse écrite et audiovisuelle en Argentine, en 2009, le gouvernement de Cristina Kirchner a fait voter une loi limitant le nombre de chaînes de radio et de télévision pouvant appartenir à un même groupe de presse. A ce jour (22 fév. 2013) l’application de cette loi, après de nombreuses péripéties, est de nouveau repoussée sine die.

[7] Petrobras : Entreprise pétrolière d’Etat

[8] Vale : Entreprise minière brésilienne l’une des plus grandes au niveau mondial.

[9] Consensus de Washington : Ensemble de mesures appliquées aux économies en difficulté, notamment en Amérique Latine, par les institutions bancaires ayant leur siège à Washington (Banque Mondiale, FMI), mesures fortement inspirées de l’idéologie de l’Ecole de Chicago.

[10] Bolsa Familia : Mis en place en 2003, ce programme fait suite au « bolsa escola » créé en 1995. Il s’agit d’un programme d’allocations familiales destiné aux familles les plus pauvres (classes D et E) et dont la finalité est double : améliorer la santé des enfants et les amener à fréquenter l’école. Cette allocation est envoyée aux mères de familles

[11] Luz para todos : Programme fédéral visant à acheminer gratuitement l’électricité en milieu rural

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