Les intérêts multiples et contradictoires du projet ProSavana

, par Fatima Mello

Source :IHU On- Line - Adital

Traduction pour Autres Brésils : Geni FAVRE ; Relecture : Roger GUILLOUX

ʺL’industrie agroalimentaire montre un grand intérêt à se procurer des terres au Mozambique pour y développer ses affaires, car les terres sont publiques et les propriétaires fonciers peuvent les acquérir sous forme de concessionʺ, fait remarquer la coordinatrice de « Núcleo Brasil Sustentável da Federação de Órgãos de Assistência Social e Educacional »- Fase [1].

Une vive polémique a été provoquée par ProSavana, programme agricole d’investissements mis en place par le Brésil, le Japon et le Mozambique et destiné à développer l’agriculture sur une surface d’environ 14,5 millions d’hectares dans cet état africain. Selon Fátima Mello, ce programme contient des contradictions et représente une menace pour la production agricole des quelques 5,5 millions de paysans qui vivent dans le Corredor de Nacala. « ProSavana est issu de Proceder, programme développé dans l’Etat du Mato Grosso dans les années quatre-vingt et réalisé dans le cadre d’une coopération entre le Japon et le Brésil et qui, a donné au Cerrado [2], les caractéristiques que nous connaissons, à savoir de gigantesques espaces de monoculture du soja destinées à l‘exportation, l’usage intensif de produits phytosanitaires, l’expulsion des populations locales, la concentration de la propriété des terres et la contamination des sols. Il a également favorisé l’émergence de la puissance économique de grands propriétaires terriens et de l’industrie agroalimentaire » nous a-t-elle expliqué lors d’un entretien téléphonique accordé à IHU On – Line.

Fátima Mello a visité les communautés de paysans qui vivent dans le Corredor de Nacala et elle nous explique qu’elles ont besoin d’aide pour augmenter leur production agricole mais ils redoutent la logique du programme. « Nous aussi nous sommes préoccupés car nous avons entendu dire qu’il y aura des secteurs où seront implantées des cultures à grande échelle comme dans le Cerrado, et d’autres secteurs où sera expérimentée une cohabitation entre le système actuel d’agriculture familiale et les grandes entreprises », a-t-elle affirmé. Elle rappelle avec force qu’"au Brésil, l’expérience a démontré que cette cohabitation est impossible, soit parce que les paysans sont expulsés et la concentration quotidienne reste la règle, soit parce que le petit propriétaire est avalé par le grand".

Fátima Mello est secrétaire générale de la Rede Brasileira pela Integração dos Povos – Rebrip [3] et coordonatrice du Núcleo Brasil Sustentável da Federação de Orgãos de Assistência Social e Educacional – FASE. Elle est titulaire d’une licence d’histoire et d’une maîtrise en Relations Internationales de la PUC – Rio [4].

Interview
IHU On- Line – Pouvez-vous dire ce qu’est ProSavana ? Comment et dans quel contexte, ce programme est-il apparu ?

Fatima Mello – ProSavana est un programme de coopération et d’investissements provenant de trois gouvernements, le Brésil, le Japon et le Mozambique. Ce programme agricole se réalise dans trois provinces situées dans le nord du Mozambique, sur une surface estimée à 14,5 millions d’hectares et où vivent près de 5,5 millions de paysans et dont la production relève de l’agriculture familiale. ProSavana découle du Prodecer [5], programme de coopération développé dans les années quatre-vingt par le Japon et le Brésil qui a été réalisé dans le Cerrado brésilien de l’état du Mato Grosso. Il a donné à cette région les caractéristiques que nous connaissons. A savoir, de gigantesques espaces de monoculture du soja destinés à l’exportation, l’utilisation intensive d’intrants chimiques, l’expulsion des populations locales, la concentration de la propriété foncière, la contamination des sols et l’émergence du pouvoir économique des grands propriétaires fonciers et de l’industrie agroalimentaire qui s’est transformé en pouvoir politique, lequel a contribué, par la suite, à l’élection de l’actuel gouverneur de l’Etat du Mato Grosso.

IHU On- Line – Comment le Brésil, le Japon et le Mozambique participent-ils à ce programme ? Quel est l’intérêt de chacun des pays dans ce projet ?

Fátima Mello – Les intérêts sont multiples et contradictoires. Par exemple, ne possédant pas de terres cultivables, le Japon doit procéder à de gros investissements dans d’autres pays pour stabiliser le cours international du soja, qui est fondamental pour ce pays. En ce qui concerne le Mozambique, le pays est engagé dans un processus de captation d’investissements destinés à produire un effet de levier, augmentant ses revenus et sa production interne, malheureusement le gouvernement mozambicain est en train d’attirer des investissements sans aucun critère de sélection. Lorsque j’étais là-bas, j’ai pu constater la forte présence de groupes brésiliens, chinois et d’autres pays, de même qu’une très grande surface de monoculture d’eucalyptus appartenant à des pays européens. De plus, ce gouvernement essaye d’attirer des projets de compagnies minières, si bien que la Vale [6] a une forte présence dans le pays.

En ce qui concerne le Brésil, les intérêts sont contradictoires. D’un côté, on trouve l’intérêt de l’industrie agroalimentaire qui a reproduit ce qu’elle a fait dans le Cerrado et développe ce modèle de la grande monoculture destinée à l’exportation. Quant à l’industrie agroalimentaire, elle a un intérêt à prospecter des terres au Mozambique pour étendre ses activités, car les terres sont publiques et les propriétaires peuvent les acquérir sous forme de concession. Elle estime ainsi pouvoir optimiser ses profits. Il existe des études selon lesquelles ces entreprises pourraient en faire une plateforme d’exportation plus accessible vers la Chine, par exemple. D’un autre côté, certains secteurs de la société brésilienne ont un réel intérêt à construire avec les paysans mozambicains, un vrai système de coopération et d’échanges de savoirs afin de développer la souveraineté alimentaire du Mozambique. De ce fait, on assiste actuellement, et pas seulement parmi les mouvements sociaux brésiliens mais aussi dans certains secteurs du gouvernement, à des tentatives visant à proposer au Mozambique des échanges d’expériences en agriculture dans le secteur de l’agro écologie, de la production d’aliments à partir d’une agriculture familiale et durable, des expériences d’échanges de semences locales, etc.

Le ProSavana en est à un stade où les intérêts de l’industrie agroalimentaire sont largement privilégiés et actuellement, nous sommes en train de tirer profit de la résistance et des propositions des mouvements sociaux des trois pays concernés, pour tenter de réduire à néant la logique de ce programme.

IHU On-Line – Pourriez-vous nous expliquer ce qu’est le Corredor de Nacala [7] et qui sont les paysans qui vivent dans cette région ?

Fátima Mello – Le Corredor de Nacala englobe les trois provinces du nord du Mozambique et il présente des caractéristiques physiques et environnementales semblables à celles du Cerrado ; d’où l’intérêt de l’industrie agroalimentaire pour cette région. Nous avons parcouru ce couloir. Les provinces sont peuplées de façon ininterrompue par des paysans et l’un des arguments que nous devons combattre est que ce couloir serait inhabité. C’est pour cette raison que l’éventualité d’une « réinstallation », ou, en d’autres termes, d’une expulsion des paysans de leurs terres, nous inquiète énormément.

Dans toutes les communautés de paysans que nous avons visitées, nous avons entendu la même chose : oui, ils ont besoin d’aide pour améliorer leur production agricole et ils espèrent que ProSavana pourra les soutenir mais ils redoutent que la logique du programme soit toute autre. Nous aussi, nous sommes inquiets car nous avons entendu dire qu’il y aura des secteurs où seront implantées des cultures à grande échelle comme dans le Cerrado, et d’autres secteurs où sera expérimentée une cohabitation entre le système actuel basé sur l’agriculture familiale et celui des grandes fermes industrielles.

Les expériences menées au Brésil, nous démontrent que cette cohabitation est impossible, car, d’une part les paysans sont expulsés et le processus de la concentration quotidienne des terres est devenu la règle, et que, d’autre part, le petit propriétaire est englouti par le grand. Nous avons visité des communautés où des paysans ne disposant d’aucune ressource, et qui nous ont déclaré : « Des représentants des gouvernements du Japon et du Brésil sont passés par ici et nous ont assuré qu’ils nous accorderaient des prêts pour acheter les machines agricoles qui nous permettraient de nous associer à l’agriculture commerciale qui est en train de se mettre en place ». Essayez d’imaginer comment un paysan sans ressources et qui s’endette pourra acheter les machines agricoles de l’agro-industrie ! Plus jamais, il ne réussira à se libérer de ses dettes.

IHU On-Line – Au Brésil, il y a un débat concernant les lois de protection de l’environnement. Comment cette question est-elle abordée au Mozambique ?

Fátima Mello – La législation concernant les paysans s’appuie d’abord sur la loi des terres [8] qui leur donne l’usufruit de leurs terres ainsi que sur la législation concernant les semences. L’actuelle tentative de révision de cette législation suscite une certaine anxiété et nous pensons que des semences transgéniques pourraient y être introduites.

Cependant, la principale inquiétude des paysans est de savoir ce qui adviendra de la loi des terres et les droits concernant l’usufruit de celles-ci, avec l’arrivée de ces grandes entreprises. Ils craignent une tentative de révision de cette législation parce la réforme institutionnelle est l’objectif premier pour le ProSavana. La principale institution de gestion de l’agriculture au Mozambique – l’IIAM [9] - est en train d’être réformée afin de pouvoir intégrer le ProSavana et lui permettre de réaliser ses investissements. Par conséquent, pour accueillir ce boom d’investissements destinés à financer l’expansion des nouveaux espaces d’exploitation agricoles, une réforme de la législation des institutions est en cours au Mozambique.

IHU On-Line – A quelle phase de développement se trouve actuellement le ProSavana ?

Fátima Mello – A l’élaboration de son schéma directeur. Roberto Rodrigues, ancien dirigeant de la GVagro [10], a été recruté pour réaliser l’étude préalable à la mise en place du schéma directeur. Ce schéma cartographie les espaces concernés, les subdivisant en zones en vue d’identifier les cultures, les systèmes de production, les secteurs où les grandes sociétés pourront s’établir.

De même que certains secteurs du gouvernement brésilien en charge du ProSavana ont bien voulu écouter les entreprises, nous souhaitons que les mouvements sociaux des zones rurales brésiliennes soient consultés et entendus, et qu’ils puissent proposer au ProSavana qu’il change totalement sa logique et fasse prévaloir la logique de la sécurité et de la souveraineté alimentaire des habitants du Mozambique par le biais d’un soutien à la production familiale et paysanne.

IHU On-Line – Est-ce que les mouvements sociaux du Mozambique sont organisés ? Se manifestent-ils à propos du ProSavana ?

Fátima Mello – Les paysans sont très organisés. Il y a de nombreuses organisations, des plateformes de revendications et des forums d’organisations paysannes dans les provinces. Personne ne doit imaginer que le programma ProSavana puisse arriver au Mozambique et trouver un monde paysan désorganisé. Il est primordial que les organisations paysannes soient consultées, soient inclues et que leurs intérêts soient pris en compte.

Ici, au Brésil, les mouvements sociaux sont très inquiets, ils sont vigilants et surveillent de près le programme ProSavana. Ils exerceront des pressions pour que ce programme réponde aux propositions et aux intérêts du monde paysan du Mozambique.

Notes du traducteur
[1] FASE : Fédération des Organisations d’Assistance Sociale et Educationnelle, ONG brésilienne qui œuvre pour le développement social et environnemental durable, ainsi que pour la défense des droits économiques, sociaux et culturels.
[2] Cerrado : grande région brésilienne de savane à végétation dense.
[3] Rebrip : Réseau brésilien pour l’intégration des peuples.
[4] Pontifícia Universidade Católica de Rio : Université Pontificale Catholique de Rio de Janeiro.
[5] Programa de Cooperação Nipo-Brasileiro para Desenvolvimento dos Cerrados : Projet de coopération nippon brésilien pour le développement des Cerrados.
[6] Vale ou Companhia Vale do Rio Doce est une entreprise minière multinationale brésilienne.
[7] Littéralement : le couloir de Nacala.

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