Les dangers de l’exploitation minière en Terre Yanomami De hauts risques pour les populations autochtones isolées

Voici une zone dévastée de 2 400 hectares.

C’est la taille de la traînée de destruction laissée par l’exploitation aurifère illégale en Terre Indigène Yanomami (TIY), située à l’extrême Nord du Brésil entre les États de Roraima et d’Amazonas. Rien qu’en 2020, 500 hectares de dégradation ont été enregistrés sur le territoire des Yanomami, soit une augmentation de 30%, résultat de la présence de plus de 20 000 mineurs équipés d’engins lourds et sophistiqués pour l’extraction de minerai.

Les activités illégales prolifèrent, se rapprochant toujours plus des communautés autochtones et mettant en danger les groupes isolés. Telle est la conclusion d’un rapport inédit publié par l’Association Yanomami Hutukara (HAY) et l’Association Ye’kwana Wanasseduume (Seduume) qui représentent les peuples autochtones de ce territoire.

Traduction pour Autres Brésils : Milena ESTORNIOLO et Du DUFFLES
Relecture : Philippe ALDON

Ci-dessus, un survol, effectué début 2020, montre l’activité minière en Terre Indigène Yanomami (TIY).
Photo : Chico Batata/Greenpeace/mai/2020

Les données du rapport « Cicatrices dans la forêt – Évolution de l’exploitation minière illégale en Terre Indigène Yanomami (TIY) en 2020 » [1], publié ce jeudi (25), viennent dénoncer comment l’activité illégale prolifère dans le territoire, des foyers croissants d’envahisseurs remontant les rivières, ouvrant de nouvelles voies d’accès vers l’intérieur de la forêt.

Résumé du rapport : portugais, anglais
Rapport complet :portugais, anglais

Selon le rapport, les Moxihatëtëma, qui vivent dans un isolement volontaire [2] sur le territoire, subissent la pression de la circulation croissante des mineurs dans la région de la « Serra da Estrutura », située à quelques kilomètres de leurs communautés, et sont menacés de génocide. La nouvelle enquête dénonce également la façon dont l’avancée des orpailleurs dans le territoire indigène a introduit des maladies dans les communautés, en particulier le paludisme et la Covid-19, confirmant la dénonciation faite par les Yanomami l’année dernière, rapportée par Amazônia Real.

« Outre le paludisme et d’autres maladies infectieuses, on ajoute la Covid-19, transmise directement par les orpailleurs qui ont continué à circuler librement dans la TIY – 949 cas de la maladie ont été enregistrés jusqu’en octobre 2020, avec une incidence élevée à Waikás (26,9 % de la population) et Kayanau (9,5 %)13, deux exemples de zones où la maladie s’est propagée après que l’auto-isolement des familles autochtones a été rompu par la coexistence forcée avec les orpailleurs », indique un extrait du rapport.

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Une eau sale, une rivière jaunâtre et des trous partout, voilà ce que devient la Terre Indigène, selon ses habitants. « Les orpailleurs sont comme des cochons élevés en ville ; ils creusent plein de trous partout à la recherche de pierres précieuses comme l’or et les diamants. Il y a vingt ans, nous avons réussi à renvoyer ces envahisseurs mais ils sont revenus. Ils arrivent comme des animaux affamés, à la recherche des richesses de notre terre. Ils avancent très rapidement. Ils arrivent au beau milieu de la Terre Yanomami. L’exploitation minière arrive déjà dans ma maison », a déclaré Davi Kopenawa, président de l’Association Yanomami Hutukara (HAY).

Notre terre est malade, dit le leader

Le leader indigène Dario Yanomami
Photo : Alberto César Araújo/Amazônia Real

Dario Kopenawa Yanomami [3], Vice-président de l’Association Yanomami Hutukara, était présent lors du survol de son territoire organisé en décembre. Dans un entretien accordé à Amazônia Real, il a déclaré « avoir le cœur brisé, être très préoccupé et dégoûté par la destruction absurde qu’il a vue ».

« Cette destruction causée par l’exploitation minière est une blessure, un immense trou. Elle montre que notre terre, notre Terre Mère, malade, souffre et saigne. Elle a attrapé une maladie très grave » a-t-il décrit, ému.

Les plaintes concernant l’invasion de la Terre Indigène Yanomami sont historiques et se répètent année après année, avec la recrudescence des attaques d’orpailleurs soutenus financièrement. Selon Dario Yanomami, il est du devoir de l’État brésilien de protéger et d’expulser les envahisseurs et il n’y a aucune raison pour que les autorités ne remplissent pas leur devoir.

« Ce rapport est destiné au monde entier. Il signifie que l’exploitation minière va s’aggravant, empirant et augmentant. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui ne croient pas en ce que nous disons et beaucoup sont favorables à l’exploitation minière, à l’extraction de l’or sur notre territoire » a-t-il déclaré. Selon Dario Yanomami, s’il y a deux ans l’association Hutukara et son père, Davi Kopenawa, dénonçaient la présence de 20 000 mineurs, aujourd’hui ce nombre est largement dépassé.

sur l’Observatoire de la démocratie brésilienne.
Pour en savoir plus et participer, consultez le site https://MinersOutCovidOut.org

Le leader yanomami s’est indigné de l’absence non seulement d’inspection, mais aussi d’une action plus rigoureuse de la part des autorités publiques, en particulier celles des forces de sécurité et de police, pour punir à la fois les envahisseurs du territoire et ceux qui financent l’activité criminelle.

Les Blancs [4] ne respectent pas les délimitations de notre territoire. C’est un secteur qui leur est interdit. Si je venais construire un village autochtone au cœur de leur terre [celle des Blancs], ils m’en expulseraient. L’année dernière, nous les avons dénoncés à travers la campagne #ForaGarimpoForaCovid (#DehorsOrpailleursDehorsCovid). Mais cela n’a pas marché. Nous avons donc le droit de nous faire entendre, de revendiquer, de critiquer. Le gouvernement ne remplit pas son devoir, n’assume pas sa responsabilité. C’est pour cela que nous continuons à exiger le retrait immédiat des orpailleurs. »

En juillet 2020, Dario Yanomami a même rencontré le Vice-président de la République, le général Hamilton Mourão, à Brasilia, pour demander de déloger les orpailleurs en urgence et dénoncer le meurtre de deux Yanomami. Mourão s’est engagé à rouvrir les Bases de protection aux autochtones isolés, mais il a jeté le discrédit sur les données des dirigeants autochtones. Sur son compte Twitter, le Vice-président a déclaré qu’il n’y avait environ que 3 500 mineurs illégaux, et non 20 000 comme le prétendaient les dirigeants autochtones.

Le leader yanomami a exigé une action permanente plus efficace de la part de la Police fédérale, de l’Armée de terre et du Ministère public fédéral. Pour lui, ces instances ne font pas leur travail d’enquête, de répression et d’arrestation des responsables de l’orpaillage.

« Si nous, les autochtones, coupons un manguier dans une zone qui n’est pas la nôtre, nous serons arrêtés. Ce crime environnemental [l’orpaillage] nous fait du mal ; il nous a toujours fait du mal mais les autorités ne punissent pas les responsables  » a-t-il souligné.

Le rapport a été élaboré grâce à l’analyse d’images satellite de la constellation Planet et Sentinel 1, à la cartographie mensuelle des zones dévastées en Terre Indigène et à l’organisation des informations provenant des dénonciations et des rapports des communautés. Un survol du Système de surveillance des exploitations minières illégales en Terre Indigène Yanomami (TIY), effectué en décembre 2020, a permis de produire le document photographique qui complète l’enquête.

Selon cette enquête, la rivière Uraricoera concentre plus de la moitié (52 %) de toute la zone dévastée par l’orpaillage identifiée par télédétection, selon l’enquête. Jusqu’à récemment, l’exploitation « Tatuzão do mutum » concentrait la majeure partie de l’exploitation minière. Aujourd’hui, à côté de celle-ci, d’autres exploitations ont vu le jour telles que la mine près de la communauté Aracaçá, le « Tatuzão Brabinho », en contrebas de Mutum, l’orpaillage voisin de la communauté Korekorema et le « Tatuzão Cabaré », en contrebas de Waichannha.

Les peuples isolés sont menacés

Exploitation minière en Terre Indigène Yanomami
Photo Chico Batata/Greenpeace

Le rapport souligne également qu’au début de l’année 2020, il a été fait état d’un assaut d’orpailleurs ayant l’intention de relier les mines de la rivière Catrimani à l’exploitation de la rivière Novo au moyen d’une piste qui couperait le bassin versant local à la source de l’Apiaú. La piste partirait des voies vicinales proches de la Terre Indigène Yanomami, traverserait la Forêt nationale (FLONA) de Roraima et serait parcourue par des quadricycles sous la canopée, ce qui rendrait sa détection difficile par satellite. La plainte indique que ces circulations risquent d’induire un contact avec un groupe de personnes isolées.

Le document exige des autorités et instances publiques une série de recommandations mettant l’accent sur la présentation urgente d’un plan intégré pour le retrait total de l’exploitation minière en Terre Indigène Yanomami, la reprise en Terre Indigène des opérations périodiques de destruction des infrastructures clandestines installées et l’avancement des enquêtes d’identification et de responsabilisation des acteurs de la chaîne de l’or illégal.

Hommes d’affaires et responsables politiques soutiennent l’exploitation minière

Davi Kopenawa
Photo : Alberto Cesar Araújo/Amazônia Real

Davi Kopenawa, principal chef autochtone du peuple Yanomami, craint qu’il y ait un conflit entre les autochtones et les envahisseurs. « Je suis très inquiet car les orpailleurs ne sont pas seuls ; ils sont en grands groupes, armés, soutenus par des hommes d’affaires, le gouverneur de Roraima et le président Bolsonaro, ainsi que par d’autres hommes d’affaires du Brésil. Ici, à Roraima, les orpailleurs, les hommes d’affaires et les responsables politiques ne respectent pas les peuples autochtones ; ils veulent seulement s’emparer de nos richesses  » déclare-t-il dans le rapport.

Ce document souligne que l’augmentation des conflits entre les peuples autochtones et les orpailleurs est l’un des effets de la présence accrue de l’orpaillage en Terre Indigène Yanomami (TIY) à l’exemple du meurtre de deux jeunes Yanomami dans la région de la rivière Parima, en juillet 2020. Le 25 février de cette année, la communauté d’Helepe a été attaquée par des orpailleurs, provoquant la blessure grave d’un autochtone et la mort d’un orpailleur. En partant, ces derniers ont menacé de se venger. Dans un passé récent, des situations similaires ont donné lieu à des massacres tels que celui de Haximu, en 1993, premier cas de génocide reconnu au Brésil.

Selon ce rapport, l’intensification de la dégradation de la zone dévastée par l’exploitation clandestine de l’or en TIY coïncide avec un affaiblissement des politiques de protection territoriale dans la région, rendant la Terre Indigène, vulnérable aux invasions et la population, vulnérable aux envahisseurs notamment les femmes, constamment harcelées et agressées.

En décembre 2020, par exemple, une adolescente yanomami a été kidnappée par des mineurs dans la région de Surucucu, créant une situation de forte tension sociale dans la communauté, comme l’indique le rapport.

Exploitation minière illégale en Terre Indigène Yanomami, Roraima. Image obtenue lors du survol du 10 mai, près des villages Waikás et Kayanaú.
Photo Chico Batata/Greenpeace

Le 17 de ce mois, la Justice fédérale de Roraima a déterminé que l’Union devait, dans les dix jours, présenter un calendrier pour le retrait des envahisseurs de ce territoire, sous peine d’une amende journalière d’un million de R$.

Selon le juge fédéral Felipe Bouzada Flores Viana, si rien n’est fait, il y a un risque de génocide des peuples autochtones. « En effet, face à la rumeur fréquente concernant l’abondance d’or dans la région, la population d’orpailleurs non autochtones dépasse presque celle des autochtones, et si rien n’est effectivement fait, il y a un risque non négligeable qu’une autre « Serra Pelada » se crée dans la région, avec des caractéristiques encore plus funestes. »

La décision prise en faveur des peuples autochtones est le résultat d’une large mobilisation du leader Davi Kopenawa Yanomami et de l’Association Hutukara Yanomami (HAY), ainsi que des organisations de la société civile, qui dénoncent depuis 2019 l’omission du gouvernement de Jair Bolsonaro (sans parti) dans le retrait des mineurs en activité illégale dans la région, notamment en période de transmission du nouveau coronavirus.

Voir en ligne : Garimpo na Terra Yanomami põe em risco indígenas isolados

[1Ce rapport a été réalisé par Hutukara Associação Yanomami (HAY) et l’Associação Wanasseduume Ye’kwana (Seduume). Leur communiqué de presse a été publié en français sur l’Observatoire de la démocratie brésilienne.

Le Yanomami and Ye’kwana Leadership Forum est une coalition d’organisations comprenant l’Association Yanomami Hutukara (HAY), l’Association Ye’kwana Wanasseduume (SEDUUME), l’Association des femmes Yanomami Kumirayoma (AMYK), l’Association Texoli Ninam de Roraima (TANER) et l’Association Yanomami du fleuve Cauaburis et de ses affluents (AYRCA).

[2"Les peuples qui se maintiennent dans un isolement volontaire, vivant totalement intégrés à la nature et fuyant systématiquement les risques que représente notre société sont les plus vulnérables, tant par l’absence d’anticorps face à nos maladies que par le fait de se trouver dans des zones isolées ; sans aucune protection pour leurs droits et leurs territoires, ils sont même victimes de l’attaque systématique de groupes inspirés par le discours du président qu’un tiers des Brésiliens a élu" propos de Anine Gaami Suruí receuillis par Angela Pappiani. Découvrir le livre Histórias do começo e do fim do mundo – o contato do povo Paiter Suruí (Editora Ikore, 2017).

[3Le chamane yanomami Davi Kopenawa est auteur de La Chute du Ciel. Paroles d’un Chaman Yanomami. Davi Kopenawa and Bruce Albert Paris : Terre Humaine, Plon, 2010. 820 pp.

[4« Les Blancs détruisent l’Amazonie parce qu’ils ne savent pas rêver », Davi Kopenawa, chaman et chef indigène - propos receuillis par Nicolas Bourcier, 3 février 2020

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