Source : Outras Palavras, « O papel das cozinhas solidárias em um projeto nacional », par Glauco Faria, 19/12/2025
Traduction, édition : Patrick Piro
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Cantine solidaire du quartier Des Miracles dans la banlieue de Recife, tenue par Vinha et sa famille, une habitante (26 août 2022). ©Patrick Piro
Durant la pandémie de Covid-19 au Brésil, alors que le gouvernement de Jair Bolsonaro se préoccupait davantage de propager des théories négationnistes sur la maladie que de mettre en place des stratégies pour protéger les populations les plus vulnérables, la société civile, et notamment les mouvements populaires, s’est mobilisée pour éviter une catastrophe sociale. En effet, avant même le déclenchement de la pandémie, les investissements et les politiques publiques avaient subi des restrictions, et le Programme d’acquisition alimentaire (PAA) [1] avait été privé de budget et vidé de ses ressources sous le gouvernement du président de l’époque, pour se muter en un programme « Alimenta Brasil » [2].
Dans un contexte d’inégalités d’accès à l’alimentation, les cuisines communautaires sont apparues comme un outil social essentiel, principalement dans les zones périphériques des agglomérations urbaines. Cette réponse collective et organisée ne s’est pas limitée à la simple distribution de repas ; elle a également permis de créer des espaces collectifs d’accueil, d’échange, de débat, d’apprentissage et de solidarité dans une période où ces ressources se faisaient de plus en plus rares.
Après l’ouverture de la première Cuisine communautaire du Mouvement des travailleurs sans-abri (MTST), le 13 mars 2021 à Brasilândia (zone nord de São Paulo), 19 unités ont vu le jour en six mois seulement dans les périphéries des centres urbains du pays. Grâce aux dons, plus de 79 tonnes de nourriture ont été distribuées, soit 132 000 repas pour les personnes en situation d’insécurité alimentaire et nutritionnelle. D’autres mouvements se sont joints à cet effort, tels que le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST), qui a distribué des dizaines de tonnes de nourriture pendant cette période, le Mouvement des petits agriculteurs (MPA), le Soulèvement populaire de la jeunesse (Levante popular da juventude) et le Mouvement des personnes affectées par les barrages (MAB).
Production d’aliments de la colonie du Mouvement des travailleurs sans-terre (MST), à Moreno (État du Pernambouc), pour approvisionner les cantines solidaires de Recife (24 août 2022). ©Patrick Piro
Lors de la table ronde « Cuisines solidaires : participation populaire, souveraineté et sécurité alimentaire et nutritionnelle », organisée fin novembre 2025 dans le cadre du 14e Congrès brésilien de santé collective (Abrascão) et coordonnée par Hermano Castro, chercheur principal à l’ENSP/Fiocruz, en partenariat avec des chercheurs d’universités (USP, UnB, Unifesp), Beto Palmeira, responsable du Mouvement des petits agriculteurs, a retracé la genèse de ces expériences. « L’implication du MPA a débuté il y a quelques années, lorsque nous avons rejoint les initiatives MTST contribuant à garantir l’approvisionnement de cuisines communautaires dans des États tels que le Sergipe, São Paulo, Rio de Janeiro et Rio Grande do Sul. Nous avons alors pleinement compris que ces cuisines sont des instruments permettant d’apporter aux périphéries une alimentation de qualité, produite dignement dans les campagnes et distribuée en ville grâce à la solidarité, l’organisation et l’engagement politique. »
Il insiste sur les nombreux bénéfices sociaux que cette intégration des mouvements ruraux et urbains peut générer. « L’association du MPA aux cuisines communautaires crée une force puissante : d’un côté, une production paysanne agroécologique, bâtie dans le travail, la résilience et le respect de la terre ; de l’autre, des périphéries urbaines qui résistent au mépris de l’État. Les cuisines communautaires sont un pont entre ces deux territoires qui, en réalité, n’en font qu’un : il s’agit du Brésil authentique, un Brésil où le peuple résiste et s’organise. »
Impacts sur le territoire
Avec le renforcement de ces initiatives et grâce à leur importance politique croissante, a été institué le Programme cuisine solidaire en 2023 (loi n°14.628/2023, puis décret n°11.937/2024). L’État fédéral a intégré le dispositif de soutien à la préparation et à la distribution des repas par ces structures selon trois modalités : le don de produits frais et peu transformés, via le Programme d’acquisition alimentaire (PAA) ; la fourniture de repas par des organismes gestionnaires ; et un soutien à la formation ainsi qu’au renforcement des compétences des collaborateurs et partenaires.
Pour Denise De Sordi, chercheuse à l’ENSP/Fiocruz, la configuration même du Programme cuisine solidaire le différencie des expériences antérieures de distribution alimentaire dans le pays. « Les Cuisines solidaires constituent le premier lieu de distribution territorialement organisé de repas préparés et sains à destination de la population, de manière totalement gratuite et universelle. Cette dernière innovation est une conquête des mouvements sociaux, qui ont poussé à la rendre effectif le droit humain à l’alimentation et barré la route à des tentatives de restreindre l’accès aux Cuisines solidaires. Autrement dit, toute personne se présentant peut y être accueillie et y manger. »
Distribution de repas élaborés par une cantine solidaire du MST, dans les rues de Recife (25 août 2025). ©Patrick Piro
Selon la chercheuse, il s’agit d’un aspect fondamental. Car bien souvent, des familles ne répondant pas aux critères de pauvreté ou d’extrême pauvreté utilisés, par exemple, par le Registre unifié des programmes sociaux (CadÚnico), ne perçoivent pas de revenus suffisants pour subvenir à leurs besoins. L’accès aux Cuisines solidaires est donc un moyen de leur garantir une alimentation adéquate et saine, libérant ainsi une partie de leur budget pour d’autres dépenses. « La distribution de repas gratuits par les Cuisines solidaires a donc un double impact : lutte contre la pauvreté et la faim, et soutien aux producteurs de ces aliments, généralement issus de l’agriculture familiale. Ainsi, lorsque nous disons que les Cuisines solidaires opèrent une réorganisation des territoires où elles s’implantent, elle ne se limite pas à l’espace urbain ou à ses abords, mais inclut l’ensemble du circuit alimentaire, de la production à la consommation. »
Ces particularités font de ce programme une véritable technologie sociale, explique Denise De Sordi, car il rassemble un ensemble de pratiques et de solutions reproductibles à grande échelle, dans le respect des spécificités des territoires concernés. À cet égard, un autre aspect important qu’il convient de souligner est son origine populaire. « C’est un point essentiel qui caractérise le lien entre les Cuisines solidaires et les territoires. Il s’agit d’un projet populaire né au cœur des zones périphériques : les cuisines collectives des occupations urbaines ont donné naissance aux Cuisines solidaires dans les territoires périphériques et les centres-villes des grandes agglomérations, observe-t-elle. Le pays est familier des distributions de repas et de denrées alimentaires. Cependant, leur déploiement à grande échelle, et organisée selon une politique territoriale, ainsi que leur articulation avec l’agriculture familiale et la fourniture de divers services d’assistance sociale constituent une véritable nouveauté… »
La cuisine solidaire Armazem do Campo, à Recife, reçoit en donation des produits frais, notamment issus d’exploitations familiales locales (25 août 2025). ©Patrick Piro
Institutionnalisation et action des pouvoirs publics
Actuellement, le programme compte 1 200 cuisines agréées, dont 650 reçoivent déjà des denrées alimentaires par le biais du Programme d’acquisition alimentaire (PAA). Toutefois, l’institutionnalisation de l’expérience des Cuisines solidaires soulève des défis, relève la chercheuse. « Ce processus engendre des tensions à différentes échelles, qu’il s’agisse de l’organisation, de la définition du budget et de la gestion du programme, ou encore du risque de contrôle social. À mon sens, l’institutionnalisation de cette initiative représente à la fois le plus grand progrès et le plus grand défi jamais rencontrés dans le cadre des programmes sociaux de lutte contre la pauvreté et la faim. Et cela tient précisément à la réussite de cette expérience, la première à appréhender la lutte contre la pauvreté et la faim comme des phénomènes sociaux interdépendants, liés à des conditions de vie particulières dans les territoires, mais susceptibles d’une certaine généralisation en fonction de l’appartenance sociale des personnes concernées. »
D’autres questions se posent également, d’un point de vue pratique, concernant le fonctionnement des équipements existants et l’extension de la pratique. Une étude menée par Luciana Marques Vieira, chercheuse et professeure à la Fondation Getúlio Vargas (FGV EAESP) et Fabiano Jorge Soares, doctorant et chercheur (FGV Analytics et FGV CEAPG), en collaboration avec Wagner Cerqueira Nunes, Nicole Martins Bezerra et Carolyne Mendes Espírito Santo, publiée dans la revue Cadernos Gestão Pública e Cidadania en août 2025, confirme la pertinence des cuisines communautaires dans la lutte contre l’insécurité alimentaire et propose des mesures pour surmonter certaines difficultés du programme.
Pour le groupe, il serait nécessaire d’allouer des ressources permanentes au Programme Cuisine solidaire pour le développer. « Une infrastructure adéquate et la diversification des sources de financement sont essentielles pour garantir l’efficacité opérationnelle des cuisines communautaires », affirme l’étude, qui préconise également des partenariats avec les petits producteurs et les banques alimentaires, ainsi qu’une meilleure intégration avec des programmes tels que le PAA. « Ce que nous avons entendu et appris des Cuisines solidaires met en lumière la nécessité de travailler sur certains points cruciaux, analyse Denise De Sordi. Notamment la reconnaissance du travail des cuisinières et des personnes qui y travaillent avec elles, l’optimisation de la chaîne d’approvisionnement grâce à une collaboration plus étroite avec les coopératives agricoles familiales, ainsi que l’adéquation des besoins alimentaires à une logistique de production adéquate, indépendante du secteur associatif. De plus, il est fondamental que ces cuisines soient reconnues partie prenantes d’un programme relevant d’une politique publique, tel que le Système national de sécurité alimentaire et nutritionnelle (Sisan), afin qu’elles ne subissent pas d’interférences et de tensions avec les politiques régionales. Ainsi, elles pourront être considérées comme des éléments fondamentaux pour garantir la sécurité alimentaire et nutritionnelle, tant au quotidien que lors de situations extrêmes, comme les urgences climatiques. »
La cuisine solidaire Armazem do Campo, au centre de Recife, mobilise de nombreuses bénévoles des quartiers alentours (25 août 2025). ©Patrick Piro
Récemment retranché de la Carte mondiale de la faim, le Brésil doit encore relever deux défis majeurs pour réduire ses nombreuses inégalités : la sécurité alimentaire et la souveraineté alimentaire. Les cuisines solidaires se sont révélées des outils essentiels à cet égard, mais aussi pour l’accès à d’autres droits sociaux ainsi que pour sensibiliser la population au fait que la faim n’est pas une question de hasard ou de pénurie alimentaire, mais le résultat d’actions politiques. Comme le résume le discours de Beto Palmeira au 14e Congrès brésilien de santé collective (Abrascão), « nous avons déjà prouvé que cela fonctionne. Les cuisines solidaires ont déjà démontré qu’elles font partie de la solution à la faim au Brésil. Il nous faut maintenant que l’État fédéral le reconnaisse pleinement, en mettant en place les moyens nécessaires à leur bon fonctionnement ainsi qu’à leur expansion. »
Le Choix d’Autres Brésils
Le Brésil se distingue régulièrement comme un creuset d’innovations sociales, bien souvent issues d’expériences populaires qui donnent naissance à des programmes et des politiques publiques. Le terrain de la lutte contre la faim en est un exemple emblématique. Les cantines solidaires ont connu un essor important lors de la crise du covid, pour nourrir les personnes dans le besoin, dont le nombre avait alors explosé. Dans un jeu de contraste lamentable, le gouvernement Bolsonaro, en démantelant de nombreuses structures sociales, a démontré en creux ce qui fait l’efficacité des programmes de lutte contre la faim : l’articulation de la distribution de repas gratuits avec un réseau local de production d’aliments sains, cohérente avec des actions d’aide sociale et de redistribution de revenus. Et ce n’est pas une mince satisfaction (trop peu exprimée) que de constater que la mobilisation des mouvements sociaux les plus politisés, loin de pratiquer du pur assistanat, inspire l’action publique, comme le montre le Programme Cuisine solidaire. Fin mai, le ministère du Développement social, de l’Aide sociale, de la Famille et de la Lutte contre la Faim (MDS) en renforçait les règles d’agrément, dans le sens d’une meilleurs qualité de fonctionnement des cuisines solidaires, qu’il s’agisse du service aux populations vulnérables ou du respect des normes sanitaires.








