Les coupes budgétaires sur les programmes sociaux replongent les femmes dans la misère et dans la violence domestique

Traduction pour Autres Brésils : Du Duffles
Relecture : Philippe Aldon

Reportage
13 mars 2019


Ana Lúcia Araújo / Agência Pública

L’autonomie que les femmes ont atteint avec la "Bolsa Família" [1] est menacée. Selon une chercheuse, "c’est un véritable génocide".

La crise économique et l’absence de politiques publiques efficaces en matière de protection sociale touchent principalement les femmes, responsables, la plupart du temps, de leur famille. Quand, au nom de l’austérité budgétaire, les programmes sociaux sont coupés ou suspendus, la crise prend un visage encore plus cruel pour les femmes qui ont besoin de ce soutien : les plus pauvres. Ce sont elles qui luttent pour empêcher la faim de s’installer dans leurs foyers ou, du moins, qui essaient de l’atténuer.

"Les femmes jouent un rôle de tout premier plan, étant donné les compositions de nos familles. Souvent, dans les foyers où la pauvreté ou l’extrême pauvreté domine, la femme est mère et chef de famille ; elle n’a pas de conjoint. Dans d’autres cas, c’est la grand-mère qui joue ce rôle. Et dans une situation d’extrême pauvreté, cette famille souffre souvent de la faim ", explique Francisco Menezes, chercheur à l’Institut brésilien d’analyses sociales et économiques (IBASE), expert sur le thème de la pauvreté et des inégalités.

Depuis 2017, en pleine aggravation de la crise économique, Menezes a averti que le Brésil courait le risque d’être à nouveau sur la Carte de la faim dans le monde, dont il était sorti en 2014. Un pays entre dans la Carte de la faim des Nations Unies lorsque 5% ou plus de sa population vit dans une situation d’insécurité alimentaire. En 2014, ce pourcentage est tombé à 3,5 % au Brésil.

"La récession et le chômage aggravent encore davantage les conditions de vie des personnes les plus démunies. Dans ce contexte, les programmes sociaux auraient dû être élargis, mais cela ne s’est pas produit. Au contraire, c’est la politique d’austérité qui a prévalu et, malgré cela, le Brésil a dépassé son plafond de dépenses [publiques]", ajoute Lena Lavinas, titulaire d’un doctorat en économie de l’Université de Paris et professeur à l’Université fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ).

Les chiffres de Synthèse des indicateurs sociaux (SIS) de l’Institut brésilien de géographie et de statistiques (IBGE), publiés fin 2018, montrent que, entre 2016 et 2017, la proportion des pauvres au Brésil est passée de 25,7% à 26,5% de la population : une augmentation de 2 millions. Le contingent des personnes extrêmement pauvres est passé de 6,6% de la population en 2016 à 7,4% en 2017, passant de 13,5 millions à 15,2 millions. Selon la Banque mondiale, sont extrêmement pauvres ceux qui ont un revenu inférieur à 1,90 dollar par jour, soit environ 140 réaux par mois.

Insécurité alimentaire

Dans l’état de Rio de Janeiro, au moins un foyer sur six connaît une grave situation d’insécurité alimentaire. En d’autres termes, ils n’ont pas accès à la quantité de nourriture nécessaire, selon les données publiées en 2014, par l’EBIA (Echelle de l’insécurité alimentaire au Brésil). Face à la pénurie, c’est souvent la femme qui s’occupe de ramener la nourriture à la maison.

"Les femmes prennent beaucoup plus d’initiative que les hommes et, dans ce contexte, elles cherchent des alternatives, même chez leurs voisines si nécessaire, et ont recours à un réseau de solidarité locale. Et ce soutien prend diverses formes, non seulement de la part des organisations caritatives, mais aussi de la part des proches, des églises ", dit Menezes.

"L’État brésilien a failli dans la reconnaissance du rôle des femmes en tant que soutien de famille le plus efficace. La différence est grande entre le revenu du travail des hommes et celui des femmes ; l’État essaie de compenser mais il échoue. Il existe un réseau de protection sociale, "Bolsa Família" et d’autres prestations sociales, lesquels ne suffisent pas à renverser la situation des inégalités, explique Marcelo Neri, directeur de FGV Social, de la Fondation Getulio Vargas, le plus grand groupe de réflexion des politiques sociales en Amérique latine.

"L’objectif du millénaire était de réduire de moitié l’extrême pauvreté entre 1990 et 2015. En 25 ans, elle a chuté de 73 % au Brésil. Depuis 2015, cependant, elle a augmenté de 40 %, malgré la baisse des prix des denrées alimentaires ", a dit M. Neri, ajoutant que de 2015 à 2017, le Brésil a enregistré 6 millions de nouveaux pauvres supplémentaires, qui gagnent jusqu’à 233 réaux par habitant et par mois, selon FGV Social.

Les coupes sont arbitraires et menacent l’autonomie nouvellement acquise, selon un chercheur

Depuis 2016, la sociologue Walquíria Leão Rêgo, professeur titulaire de sciences politiques à l’Institut de philosophie et de sciences humaines de l’Unicamp (Université d’État de Campinas – São Paulo), se consacre à la recherche sur les femmes dans le Sertão [2] d’Alagoas et du Ceará. Au cours d’entretiens, elle raconte la réalité de femmes qui, grâce au programme Bolsa Família, ont pris les rênes de leur foyer et voient maintenant leur survie menacée. Au fil des ans, elle a pu constater combien sont nombreuses les femmes ayant conquis leur autonomie quand elles étaient les bénéficiaires du programme. Ces acquis lui semblent désormais menacés.

"L’aggravation des coupes budgétaires dans le programme Bolsa Familia réduira non seulement l’autonomie de ces femmes, mais compromettra également leur propre vie ainsi que celle de leurs enfants. Un vrai génocide. Surtout pour les femmes du Sertão qui n’ont pas d’autre choix ", dit Walquiria.

"Les coupes dans le programme sont faites sous prétexte de lutter contre les fraudes, mais beaucoup sont arbitraires. Dans certains cas, elles sont cruelles parce qu’elles se produisent lorsque, de façon saisonnière, la personne obtient une occupation temporaire. Ces dernières années, j’ai remarqué que la situation a beaucoup changé : il y a une sensation de peur et d’angoisse et, pire encore, un fort sentiment d’impuissance ", explique Walquiria, co-auteure du livre « Vozes do Bolsa Família - autonomia, dinheiro e cidadania », publié par l’Université d’Etat de São Paulo (UNESP).

"A différents endroits, j’ai observé la forte présence des églises. Tout ce qu’il faut, c’est une petite salle et quelques chaises en plastique et elles s’installent. Dans une situation de vulnérabilité, beaucoup de femmes sont facilement capturées par le discours religieux et commencent à penser qu’elles ne sont pas pauvres parce qu’elles ont Dieu dans le cœur ", dit la professeure.

Elle attire l’attention sur le fait que la situation de misère conduit une bonne partie de ces femmes à une " perte permanente d’expériences de connaissance ", comme elle le définit. Et elle explique : dans le Nord-Est, ce sont des femmes dont les grands-mères savaient broder ou créer des sculptures de la vallée du fleuve Jequitinhonha dans les Minas Gerais, et qui, désormais, ne possèdent plus ces savoir-faire. "Ces savoirs ont été exproprié par les riches, qui financent aujourd’hui certaines communautés pour approvisionner des magasins chics de São Paulo ou de Rio de Janeiro. Il en résulte moins de travail, moins d’autonomie, plus de pauvreté.

Violence et mortalité

Pour la chercheuse Natália Fontoura, de l’Institut de recherche économique appliquée (IPEA), la violence est un autre facteur qui aggrave les conditions de vie des femmes, surtout des plus pauvres.

La violence à l’égard des femmes existe dans toutes les couches sociales, mais dans les couches les plus pauvres, le réseau de soutien est plus faible. Elles n’ont pas toujours un endroit où aller ou bien ne peuvent engager un avocat. Il est courant, dans les cas de violence domestique, de les entendre dire qu’elles ne peuvent pas quitter la maison parce qu’elles n’ont nulle part où aller. Si l’État échoue déjà en matière d’éducation et de santé, la lenteur dans la résolution des conflits et la poursuite des agresseurs est encore plus grande.

Dans les favelas et les zones dominées par les trafiquants de drogue ou les milices, la violence contribue également à l’aggravation de la situation économique. "Non seulement l’accès aux services est plus difficile dans ces régions, mais le coût de la vie est plus élevé lorsque la milice vend le gaz domestique plus cher et demande des frais de sécurité aux commerçants locaux, ce qui rend les produits encore plus chers," explique Lena Lavinas.

Les chercheuses s’accordent à dire que l’absence de politiques publiques efficaces pour les populations les plus pauvres aggrave les cas d’insuffisance alimentaire, de malnutrition et de mortalité infantile. Elles soulignent donc la nécessité d’accroître l’offre de garderies publiques, d’écoles à plein temps avec deux repas ou plus et de réactiver les centres de soins pour personnes âgées afin que les femmes puissent chercher un emploi mieux rémunéré.

"Le soin est un domaine considéré comme une attribution féminine. Le manque de services dans ce secteur a un impact majeur sur les femmes. Comment quitter la maison pour aller travailler sans avoir un endroit où laisser son jeune enfant ? Ou sans personne pour s’occuper des personnes âgées de la famille ? se demande Natália Fontoura.

Lena Lavinas souligne que la lutte contre les inégalités entre les sexes ne peut se limiter à des campagnes spécifiques, mais doit nécessairement inclure des politiques macroéconomiques : "Si l’État se retire et laisse le marché agir librement, sans supervision ni régulation, les femmes continueront à être les plus touchées".
Les données du ministère de la Santé montrent que, pour la première fois depuis 1990, le taux de mortalité infantile a augmenté au Brésil : 14 décès pour mille naissances vivantes en 2016, soit une augmentation de 4,8% par rapport à 2015. Les données du Système de surveillance alimentaire et nutritionnelle, recueillies par la Fondation Abrinq, révèlent qu’entre 2016 et 2017, le pourcentage d’enfants de moins de 5 ans souffrant de malnutrition est passé de 12,6% à 13,1%.

Natália Fontoura souligne aussi l’importance de discuter également de la question raciale. Parmi les femmes pauvres, les femmes noires sont les plus touchées, car elles ont moins de revenus et moins d’emplois. Dans la comparaison entre les zones rurales et urbaines, elle souligne également des différences significatives. "En ville, la pauvreté est plus cruelle. Ceux qui n’ont pas les moyens de payer n’ont pas accès à la nourriture. Il y a aussi une inégalité plus frappante, qui stigmatise la pauvreté ", explique-t-elle.

Pour Natália, le fardeau des responsabilités qui pèse naturellement sur les femmes, dans toutes les couches sociales, acquiert, parmi les plus pauvres, un poids supplémentaire : "Dans la faim, le fardeau est aggravé par le sentiment de culpabilité, de ne pas pouvoir nourrir leurs enfants, ce qui augmente encore plus la souffrance", dit-elle.

Ce texte est le résultat du Concours de Micro bourses de "Reportage Faim", réalisé par Agência Pública en partenariat avec Oxfam Brésil.

Voir en ligne : Agência Pública

[1Programme social brésilien destiné à lutter contre la pauvreté et mis en place durant la présidence de Luiz Inácio Lula da Silva. Il fait partie du programme plus général Fome Zero (Faim Zéro).

[2Zone géographique du Nord Est du Brésil au climat semi-aride. Son sens originel signifie l’arrière-pays.

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