« Les conservateurs contrôlent le gouvernement Lula »

 | Par Dalmo Dallari

Selon Dalmo Dallari, nous ne pouvons espérer une solution gouvernementale [à la crise], la seule issue réside dans les mouvements populaires. Dalmo de Abreu Dallari est professeur titulaire et responsable du troisième cycle de la faculté de droit de l’Université de São Paulo (USP). Vice-président de la Commission Internationale des Juristes, une organisation non gouvernementale qui occupe des fonctions consultatives auprès de l’ONU, il est également professeur invité de l’Université de Paris X Nanterre, et membre de l’Advisory Committee du Brazil Center à l’Université du Texas. Il est par ailleurs vice-coordinateur de la chaire Unesco/USO des droits de l’homme. Il révèle n’avoir jamais vu les partis politiques comme une solution pour subvenir aux besoins de la population mais avoue : il pensait que, avec l’arrivée de Luiz Inácio Lula da Silva au pouvoir, les droits fondamentaux des Brésiliens deviendraient une priorité. Aujourd’hui, tout en reconnaissant que le président de la République « est une personne préoccupée par la justice sociale », le juriste affirme qu’il a peu fait pour changer les conditions réelles en ce domaine. Les droits de l’homme restent, selon lui, le « parent pauvre du gouvernement ».

Brasil de Fato : Quelle est votre opinion sur le gouvernement Lula et comment voyez-vous la conjoncture politique actuelle ?

Dalmo Dallari : J’attendais beaucoup du gouvernement Lula en ce qui concerne les droits sociaux. Mais rien n’est arrivé. J’ai été déçu, mais, si l’on se base sur mon expérience en droit public, je ne peux omettre de mentionner que Lula est un président constitutionnel et non un dictateur. Je reconnais par là qu’il existe de nombreuses limites institutionnelles et légales [à son action]. Parmi les limites les plus puissantes, le Congrès National est dominé par une majorité conservatrice et rétrograde. Le Sénat Fédéral est un réduit d’oligarques, qui empêche toute avancée en termes de législation et de distribution des ressources. De plus, Lula s’est allié à l’un de ces grands oligarques, José Sarney, un rétrograde chic et profondément corrompu. J’ai toujours trouvé que cette alliance était un pas en arrière. Mais je continue à croire que le président est une personne préoccupée par la justice sociale.

Cependant, je pense qu’il devrait être plus courageux, plus ferme, s’engager et engager le gouvernement sur les questions sociales. Quand bien même le pétrole confère au Venezuela une situation spécifique, et lui donne un pouvoir économique que le Brésil n’a pas, lui permettant d’investir dans les transformations sociales, aucun capitaliste ne peut, ici, lutter contre un marché de 180 millions de consommateurs. Plus encore, les investissements nord-américains sont très importants au Brésil. Si le gouvernement souhaitait adopter une attitude ferme contre le Fond Monétaire International (FMI), il aurait de l’espace pour le faire. La grande erreur de Lula a été d’oublier la base populaire qu’il avait. S’il avait pris quelques initiatives afin de lutter contre les injustices sociales au début de son mandat, les appuis ne viendraient pas à manquer.

BF - Selon vous, que s’est-il passé, concrètement ?

Dallari - Lula n’a pas voulu rompre avec le modèle promu par le FMI. J’occupe vis à vis du PT, une position très confortable car j’ai été invité à en être un membre fondateur ce que je n’ai pas accepté car je ne crois pas aux partis politiques. En toutes circonstances et quelque soit sa couleur, le parti est un instrument de pouvoir dans le sens formel, ce qui signifie occuper le pouvoir. Qu’il soit communiste ou socialiste, il lutte pour arriver au gouvernement et, quand il y arrive, il doit faire des concessions, entamer des négociations. Les personnes qui n’ont jamais occupé de position de pouvoir, quand elles y parviennent, courent le risque de déviances. Et la corruption, ce n’est pas seulement obtenir de l’argent, c’est aussi la corruption institutionnelle, le fait d’utiliser le service public pour favoriser des élites, des groupes économiques. Un exemple : lorsque j’ai participé au gouvernement de Luiza Erundina (PT), j’ai eu une expérience curieuse. À l’époque, il était établi que chaque secrétaire de gouvernement devait contribuer à alimenter les caisses du parti. J’ai refusé. Je ne suis pas affilié au parti et n’ai jamais payé. Le PT est confronté à des problèmes qui existent dans tous les autres partis, mais qui sont plus visibles et deviennent plus aigus quand le parti est au pouvoir. Quand le parti accède au pouvoir, cela peut devenir une difficulté majeure, comme nous l’observons aujourd’hui.

BF - De nombreux critiques du PT affirment que le parti a perdu de son caractère au long de la décennie 1990, avec l’abandon des travailleurs de base et la survalorisation des échéances électorales. Que pensez-vous de cette analyse ?

Dallari - Je pense qu’il en a été ainsi, en partie. Au point que Lula n’a pas cherché à s’appuyer sur les militants au début de son mandat, ce qui fut une erreur. L’histoire du PT n’est pas celle-là. Le militantisme a toujours été la base du PT. Mais ils ont oublié que cette base existait et ont cherché des appuis parmi les partis, parmi les politiques.

BF - Quelle solution envisagez-vous, pour la recomposition des forces de gauche face à la crise politique et l’échec des alternatives institutionnelles ?

Dallari - Je pense que la seule solution est d’encourager les mouvements populaires à partir de la Constitution. Nous pouvons démocratiser le Brésil en utilisant les modalités d’action populaire prévues dans la Constitution. Nous ne pouvons ni ne devons continuer à espérer une solution gouvernementale [à la crise]. Si nous le faisons, nous sommes perdus. Les gouvernements sont encore contrôlés par des conservateurs, rétrogrades et égoïstes. La victoire de Lula n’a été que l’illusion d’une prise de pouvoir. Tout se passe comme si nous avions déjà le pouvoir, comme si une fois le PT élu, les mouvements populaires n’étaient plus nécessaires.

Pourtant, je suis optimiste à d’autres égards. De grandes transformations sont en cours dans le Judiciaire, qui a toujours été très fermé, élitiste et au service exprès de l’exécutif. La création de l’association Juizes pela Democracia (Juges pour la démocratie), mal vue par les juges conservateurs et considérée comme subversive, en est un bon exemple. Dans de nombreux États, cette association n’existe pas car la vieille magistrature exerce un contrôle absolu et tout juge qui adhère à l’association voit sa carrière bloquée : il est marginalisé, envoyé dans les pires endroits et, dans les faits, est détruit en tant que juge. Toutefois, l’association progresse. Cette innovation des juges est très importante car elle émane d’un des milieux les plus fermés de la société brésilienne.

BF - Comment pensez-vous que les droits de l’homme ont été traités pendant la présidence de Lula ?

Dallari - Pendant le gouvernement de Fernando Henrique, j’ai été celui qui, de façon persistante, exigeait que les promesses soient tenues. On avait fait de très jolis plans, qui ne se sont jamais réalisés. Je disais alors que les droits de l’homme étaient le parent pauvre du gouvernement brésilien. Sur ce point, il n’y a pas eu de grands changements, les plans ne sont jamais sortis du papier. Certes, il existe un Ministère des Droits de l’homme mais il manque les ressources financières et l’appui [politique] nécessaires pour affronter les oligarchies. En ce qui concerne le travail esclave, l’engagement du gouvernement est encore très faible. Dans les campagnes, la violence et l’impunité demeurent faute d’une action plus ferme du gouvernement. Ce secteur a été la victime des accords politiques noués avec l’oligarchie. Notez que le Pará est l’État dans lequel le travail esclave et l’assassinat des leaders de travailleurs sont le plus fréquents. Au Maranhão, les taux d’analphabétisme, de mortalité infantile et de maladie de Hansen sont les plus élevés du pays. Dans l’État de Roraima, un groupe oligarchique s’emploie à détruire les forêts et liquider les Indiens. Tout ceci découle de la structure fédérale du Brésil.

BF - Que manque-t-il pour faire respecter les droits de l’homme dans le pays ?

Dallari - Le problème principal est lié au poids de la structure fédérale et à l’autonomie excessive des États qui en découle. Le gouvernement fédéral peut intervenir jusqu’à un certain point, parce que la sécurité publique est une des fonctions basiques des gouvernements des États [fédérés]. Mais nous devons nous poser la question suivante : où sont les policiers des États ? Ces policiers agissent comme s’ils étaient les complices des oligarques, des propriétaires de latifundios - les premiers à envahir les aires réservées aux indigènes ainsi que les propriétés publiques. Je suis pour un nouveau type de fédération. Je soutient en ce domaine la proposition faite par l’un des plus imminents constitutionnalistes brésiliens, Paulo Bonavides, qui prévoit de remplacer l’actuelle fédération des États par une fédération de régions. Pour être plus clair, le Nordeste, par exemple, au lieu de compter quinze ou dix-huit sénateurs, en compterait six ce qui représenterait un poids bien moindre de l’oligarchie. Tout ceci est indispensable pour que nous modernisions le Brésil. Quand on parle de réforme politique, les personnes répondent partis, système électoral, elles oublient les aspects institutionnels qui sont pourtant déterminants.

BF - Défendez-vous également la fédéralisation des crimes contre les droits de l’homme ?

Dallari - La fédéralisation de tous les crimes contre les droits de l’homme permettrait également de poursuivre les policiers des États fédérés lorsqu’ils commettent des violences. Depuis les débuts de la République, les polices militaires ont été utilisées comme de véritables armées par les gouvernements des États. Et les polices de São Paulo, Minas Gerais agissent exactement de cette manière : elles traitent le peuple comme un ennemi. Une des mesures essentielles pour mettre fin à cet état de fait est de démilitariser la police. Le statut de militaire rend extrêmement difficile la punition des responsables. Ils ont une législation propre, des tribunaux spécifiques et le policier peut se réfugier dans une caserne. Tout ceci garantit l’impunité, maintient et stimule la violence. Le préjugé contre les populations pauvres demeure, l’idée que le pauvre est criminel.

BF - Une réforme des chambres d’instruction et des audiences de la police aiderait-elle à améliorer la situation ?

Dallari - Cette mesure a un effet limité car si un policier commet un acte de violence et se réfugie à l’intérieur d’une caserne, la police civile n’a pas le droit d’aller l’y chercher. Toutes les accusations et la volonté d’enquêter de la part des juges n’y changeront rien, il y aura toujours une barrière d’impunité. Mais, cela va dans le bon sens, bien sûr.

BF - Que pensez-vous de la position du gouvernement Lula à propos des archives de la dictature ?

Dallari - Je pense que le gouvernement a fait fausse route, non en interdisant, mais en ne prenant pas l’initiative d’ouvrir amplement les archives de la dictature. Sur ce point, nous sommes en retard par rapport aux autres pays du Cône sud. C’est un domaine dans lequel j’ai travaillé en tant que président de la Commission Justiça e Paz (Justice et Paix) et membre de la Commission Internationale des Juristes. L’Argentine et le Chili punissent les agents de la dictature. Récemment, j’ai lu un article du journal français Le Monde qui affirmait que l’Argentine et le Chili réglaient leurs comptent avec l’histoire et demandait : et le Brésil ? En vérité, nous empêchons cette ouverture ; elle est nécessaire. Le gouvernement a été faible, il n’a pas donné l’appui nécessaire.


Par Tatiana Merlino - Brasil de Fato - 23/12/2005

Traduction : Anaïs Fléchet pour Autres Brésils


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