« Les consciences se mettent au vert » (2)

, par Martine Droulers

Quelles sont alors les conditions d’une meilleure mise en œuvre de ces solutions ?

Il faut mettre l’accent sur la formation et l’éducation. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les chercheurs travaillant sur l’Amazonie sont peu nombreux, surtout au regard de l’immensité de ce territoire. Le travail à accomplir est énorme et on manque d’équipes. En associant recherche et volonté politique, circulation de l’information et contrôle citoyen, l’expérience du gouvernement Capibaribe dans l’Amapá a prouvé qu’on pouvait, localement, significativement contribuer à une exploitation raisonnée et intelligente des ressources naturelles.

Dans les régions plus peuplées, leur préservation supposera davantage un contrôle public accru des activités urbano-industrielles. Mais c’est toujours une affaire de prise de conscience et de mobilisation. Ce n’est qu’en éduquant et en dialoguant qu’on parviendra à avancer et faire changer les choses.

En matière d’exploitation du bois, par exemple, la législation internationale, et brésilienne, impose la labellisation, en particulier pour les zones dites d’« aménagements forestiers ». Elle induit une traçabilité, un suivi dans l’évolution des espèces et les circuits de commercialisation... C’est un grand progrès. Non seulement on ne peut plus en principe exploiter une forêt n’importe comment, faire n’importe quoi, mais on doit même pouvoir, en s’appuyant sur une bonne connaissance du terrain et de solides études scientifiques, analyser les possibilités de l’offre et réorienter la demande vers des essences moins menacées ou renouvelables. Cela doit permettre de peser de façon positive sur le contenu des échanges internationaux. Cette obligation de n’exporter que du bois labellisé s’applique peu à peu. En cas d’infraction, les pénalités sont lourdes, les douanes brésiliennes confisquent les charges de bois non certifiées, mais faute de moyens de contrôle suffisants, le marché illégal du bois amazonien demeure important. On peut également évoquer le cas des zones écographiques où, par le contrôle de la pêche et l’aménagement de jardins de berges, une meilleure préservation des espèces est assurée. Si par des efforts similaires, la France a pu repasser de 12 à 30 % d’espace forestier, pourquoi le Brésil n’y arriverait-il pas ?

On a souvent parlé de l’Amazonie comme du poumon du monde. Que faut-il penser de cette formule scientifiquement
contestée ?

Dépassons le poumon du monde pour cerner les éléments de la fonction écologique de l’Amazonie dans le réchauffement global, thème toujours en discussion, car si la masse forestière absorbe de grandes quantités de carbone par la photosynthèse, la décomposition organique en libère beaucoup, donc le bilan de carbone serait stable.

Pourtant, il semble aussi admis que le maintien du couvert forestier soit une pièce fondamentale pour continuer à piéger de grandes quantités de carbone et qu’il est donc important de garder de vastes zones de forêt primaire mais aussi de reboiser, de pratiquer l’agroforesterie, de replanter les aires dégradées. On cherche à mesurer l’ampleur des « services écologiques » de l’actuelle forêt ombrophile pour le maintien des grands équilibres climatiques de la planète. Le couvert forestier sert incontestablement à conserver le cycle du carbone, à entretenir l’humidité équatoriale, à faire office de barrière aux méga-incendies.

L’enjeu amazonien engage, côté brésilien, des questions de coopération internationale et de souveraineté...
Oui, c’est pourquoi il faut encourager la formation et les échanges transfrontaliers entre pays amazoniens. De son côté, la France pourrait faire mieux, faire plus. Elle n’est pas très présente. On a compté quelques équipes de jeunes agronomes en Amazonie orientale pendant une dizaine d’années... Quelques accords universitaires concernant surtout de jeunes étudiants fonctionnent sur le terrain, où travaillent aussi un petit nombre d’ONG. Les perspectives d’échanges avec Cayenne sont en revanche prometteurs, grâce notamment à l’arrivée de Jean-Michel Blanquer, il y a peu encore directeur de l’Institut des hautes études de l’Amérique latine et aujourd’hui à la tête de l’académie de Guyane. Il n’est pas nécessaire que le dialogue entre Amazonie brésilienne et Guyane française passe par Paris et Brasilia.

Des questions aussi lourdes que la surveillance des frontières ou la lutte contre le trafic de drogue pourront aussi avancer sur la base d’efforts conjoints. Aux frontières du Brésil les comportements témoignent d’une volonté de coopération et de dialogue plus que de fermeture. Les comportements impérialistes ne sont plus de mise. On a dépassé la méfiance entre voisins. Les Brésiliens sont pragmatiques et diplomates, ils jouent le jeu du développement par l’investissement scientifique, les accords gouvernementaux. Plus généralement, je dirais que la question ne se pose pas vraiment en termes de dépossession des ressources naturelles par des intérêts privés étrangers. Le conflit, s’il existe, se situe davantage en termes de « classes », si je puis dire, que de complots commerciaux. Il oppose les chercheurs, qui ont besoin du temps, et les « marchands » qui veulent vendre ou acheter mantenant.


Martine Droulers est notamment l’auteur de Brésil, une géohistoire (Puf, 2001) et Amazonie, vers un développement durable (Armand Colin, 2004).

Propos retranscrits par Marie-Charlotte Devise et Michel Riaudel - Article publié dans Infos Brésil n° 206, 15 octobre - 15 novembre 2004 -
Mise en ligne sur Brésil/Brésils.org le 20/04/2005.


Vous pouvez écouter Martine Droulers sur le DVD "Brésil en mouvements" (2005) : elle participait au débat "Les enjeux de l’Amazonie". Commander le DVD.

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