Le monde pour tous

 | Par Cristovam Buarque

Au cours d’un débat dans une université des Etats-Unis, Cristovam Buarque, l’ex-ministre brésilien de l’Education, du 01/01/2003 au 27/01/2004 (il vient d’être remplacé à ce poste par Tarso Genro, ancien maire de Porto Alegre), fut interrogé sur ce qu’il pensait au sujet de l’internationalisation de l’Amazonie. Un jeune étudiant américain lança le débat en disant qu’il attendait la réponse d’un humaniste et non pas celle d’un Brésilien. Voici ce que lui répondit Cristovam Buarque. On ne manquera pas de voir en sa réponse l’utilité de l’humour en politique... Cet article, publié suite la rencontre, a été repris par de nombreux journaux brésiliens et étrangers.

C’était la première fois qu’un intervenant me demandait d’adopter un point de vue humaniste pour ma réponse. De fait, en tant que Brésilien, je me prononcerais tout simplement contre l’internationalisation de l’Amazonie. Même si nos gouvernants ne prennent pas assez soin de ce patrimoine, celui-ci nous appartient. J’ai répondu que, en tant qu’humaniste, connaissant le risque de dégradation de l’environnement dont souffre l’Amazonie, je pouvais imaginer son internationalisation ainsi que celle de tout ce qui a de l’importance pour l’Humanité.

Si l’Amazonie, d’un point de vue humaniste, doit être internationalisée, internationalisons aussi les réserves de pétrole du monde entier. Le pétrole est aussi important pour le bien-être de l’humanité que l’Amazonie pour notre futur. Malgré cela, les propriétaires des réserves se sentent le droit d’augmenter ou de diminuer l’extraction du pétrole et de faire monter ou non son prix. Les riches de ce monde, dans leur droit à brûler cet immense patrimoine de l’Humanité.

De la même manière, le capital financier des pays riches devrait être internationalisé. Si l’Amazonie est une réserve pour tous les êtres humains, elle ne peut être brûlée par la volonté d’un propriétaire ou d’un pays. Brûler l’Amazonie est aussi grave que le chômage provoqué par les décisions arbitraires des spéculateurs de l’économie globale. Nous ne pouvons tolérer que les réserves financières servent à brûler des pays entiers, pour le bon plaisir de la spéculation.

Plutôt que l’Amazonie, il me plairait de voir 1’internationalisation de tous les grands musées du monde. Le Louvre ne doit pas appartenir à la seule France. Chaque musée du monde est le gardien des plus belles pièces produites par le génie humain. On ne peut laisser ce patrimoine culturel, tout comme le patrimoine naturel amazonien, être manipulé et détruit selon la fantaisie d’un propriétaire ou d’un pays. Il y a peu de temps, un millionnaire japonais a décidé de se faire enterrer avec le tableau d’un grand maître. Avant que cela n’arrive, ce tableau aurait du être internationalisé.

Durant cette rencontre où l’on m’a posé cette question, les Nations Unies réunissaient le Forum du Millénaire, mais des présidents de certains pays eurent des difficultés pour s’y rendre à cause des restrictions imposées aux frontières des Etats-Unis. Je pense donc que New-York, en tant que siège des Nations Unies, doit être internationalisée. Manhattan, pour le moins, devrait appartenir à toute l’Humanité, de même que Paris, Venise, Rome, Londres, Rio de Janeiro, Brasília, Recife, chaque ville, avec sa beauté particulière, son histoire du monde, devrait appartenir au monde entier.

Si les Etats-Unis veulent internationaliser l’Amazonie, pour ne pas courir le risque de la laisser aux mains des Brésiliens, que l’on internationalise tous les arsenaux nucléaires des Etats-Unis ! Ne serait-ce que par ce qu’ils sont capables d’utiliser de telles armes provoquant une destruction mille fois plus vaste que les regrettables incendies volontaires réalisés dans les forêts brésiliennes.

Au cours de leurs débats, les actuels candidats à la Présidence des États-unis ont soutenu l’idée d’une internationalisation des réserves forestières du monde en échange d’un effacement de la dette. Commençons par utiliser cette dette pour s’assurer que tous les enfants du monde aient la possibilité de manger et d’aller à l’école.

Internationalisons les enfants, en les traitant, tous, peu importe leur pays de naissance, comme un patrimoine qui mérite l’attention du monde entier. Davantage encore que l’Amazonie. Le jour où les dirigeants traiteront les enfants pauvres du monde comme un patrimoine de l’Humanité, ils ne les laisseront pas travailler alors qu’ils devraient étudier, ni mourir alors qu’ils devraient vivre.

Comme humaniste, j’accepte de défendre l’internationalisation du monde. Mais tant que le monde me traitera comme un Brésilien, je lutterai pour que l’Amazonie soit à nous. Seulement à nous.

Par Cristovam Buarque

Source : O Globo - 23/10/2000

Traduction : DIAL revue par G. da Costa pour Autres Brésils

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