Le manque de responsabilisation augmente la culture de la violence

Il y a 40 ans, le Brésil vivait une des périodes les plus répressives de son histoire. Au milieu des années 60, les années de plomb recouvrent le pays, par la pratique de la censure, des emprisonnements et de la torture. Une partie de ces histoires a été relatée dans des articles de journaux, des livres, des films, des pièces de théâtre et même des télénovelas et des séries. Mais les livres d’histoire du pays n’en mentionnent pas un mot. Nos enfants ne connaissent pas l’histoire de cet étudiant, Stuart Angel Jones, attaché à l’arrière d’une jeep et traîné dans la cour du Centre d’Informations de l’Aéronautique, la bouche collée au pot d’échappement du véhicule. A 26 ans à peine, ce militant du mouvement de gauche MR-8 est mort asphyxié au monoxyde de carbone.

On ne parle pas non plus dans les livres d’histoire de l’ex-député fédéral Rubens Paiva, séquestré dans sa maison à Leblon, Rio de Janeiro, le 20 janvier 1971, pour être ensuite emmené au Service des Informations du DOI [1], où il a été assassiné, probablement après avoir été cruellement torturé.
Un ancien lieutenant, le médecin Amílcar Lobo, qui avait participé aux tortures, a révélé en avril 1987 que Rubens Paiva avait été écartelé et ses membres enterrés au Recreio dos Bandeirantes. En fait, aujourd’hui encore, 35 ans après sa mort, on ignore toujours où se trouve exactement la dépouille de l’homme politique, père de l’écrivain Marcelo Rubens Paiva. Les familles de Stuart et Rubens, comme autant de centaines de familles brésiliennes, n’ont pas de tombes sur lesquelles pleurer leurs morts. Au jour d’aujourd’hui, les corps de 64 militants du PCdoB (Parti Communiste du Brésil), assassinés par l’Armée dans le sud de l’Etat du Pará lors de la Guérilla d’Araguaia, n’ont toujours pas été retrouvés. Plus de 10.000 soldats des Forces Armées avaient été envoyés, en l’espace de trois campagnes militaires, pour combattre environ 70 guérilleros.

Ces faits n’ont pas été rendus publics en raison de l’opacité qui règne encore sur cette période historique. Soutenus par l’Etat, les bourreaux se cachent toujours derrière une Loi d’amnistie qui les protège de toute sanction pour crime contre l’humanité, comme la torture et les passages à tabac. La dictature militaire a fait moins de victimes au Brésil que dans d’autres pays d’Amérique du Sud - en Argentine on dénombre 30.000 morts et 17.000 au Chili, pour évoquer seulement les cas les plus sanglants - mais cela n’est qu’une bien piètre consolation pour les familles qui ignorent toujours ce qui est arrivé à leurs proches.
Et comme le dit le président de la Commission fédérale des Morts et des Disparus politiques de la dictature, Augustino Veit, « la disparition est pire que la mort, car elle s’accompagne du doute, de l’incertitude ».

Plusieurs commissions ont été créées ces dernières années, afin d’indemniser les victimes et leurs proches, et tenter de recueillir leurs témoignages. Pourtant, des lacunes continuent à entraver les investigations sur ces crimes. De nombreuses actions des Forces Armées à cette époque restent toujours obscures. Systématiquement, on nous affirme qu’il n’existe pas d’archives, ou qu’elles ont été brûlées.

Beaucoup paient encore le prix de l’option prise en faveur du camouflage des dérives autoritaires. L’inexistence d’une culture de responsabilité publique et le manque de sanctions militaires a forgé le socle d’une pratique quotidienne de la torture et du passage a tabac dans les prisons et les postes de police. Pourtant, le profil des victimes a changé. La psychologue et présidente du Groupe « Tortura Nunca Mais » [Plus jamais la torture] de Rio de Janeiro, Cecília Coimbra, déclare dans son rapport "La torture au Brésil comme héritage culturel des périodes autoritaires" [2], que « nous avons [aujourd’hui] une loi implacable qui se fait jour, renforcée par le silence des uns et les applaudissements des autres, avec la bénédiction et le soutien des autorités, et qui est appliquée à tous les pauvres, naturellement considérés comme suspects, donc coupables ». Selon elle, il existe une nouvelle « doctrine de sécurité nationale » qui voit son ennemi intérieur non plus dans les opposants politiques, mais dans les milliers de pauvres qui déambulent dans nos campagnes et nos villes. C’est pourquoi, affirme Cecília, certaines questions doivent être expliquées, éclaircies et déconstruites, afin de prouver qu’elles ne sont ni vouées à perdurer, ni atemporelles, et encore moins un mal nécessaire.


Par Vera Rotta - Agência Carta Maior - 21/02/06

Traduction : Jessica Sauvêtre pour Autres Brésils


[1] [NDLR] En 1970, dans chaque région du pays fut créé un CODI (Centre Opérationnel de Défense Intérieur) dont l’unité d’action était le DOI (Détachement d’Opérations d’Information) formé par des militaires et des agents de police des Etats concernés.

[2] Pour plus de détails, consulter le rapport en portugais : http://www.dhnet.org.br/direitos/militantes/ceciliacoimbra/cecilia.html

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