Cette étude a porté sur deux agences de presse opérant dans les quartiers périphériques de São Paulo – Photo : Wikimedia Commons
Dans le deuxième numéro de sa 32ème édition, la revue Alterjor [1], publiée par l’École des communications et des arts (ECA) de l’Université de São Paulo (USP), propose un article qui scrute le journalisme issu des banlieues sous l’angle de son contenu et de son financement. Les chercheuses Jaqueline Lemos, docteure en sciences de la communication de l’ECA-USP et Bruna Santos, diplômée en journalisme, de l’Université São Judas, ont mené une recherche qui a donné lieu à l’article « Journalisme de la périphérie : les initiatives indépendantes de l’Agência Mural et de Periferia em Movimento ». Ces deux initiatives de journalisme local qui couvrent la ville de São Paulo, ont été analysées à partir d’entretiens avec leurs membres actifs.
Autrefois, les crimes, la pauvreté et les catastrophes étaient les seuls sujets abordés quand on voulait parler de la périphérie. Pendant des décennies, les médias traditionnels n’ont documenté que les aspects les plus négatifs des quartiers éloignés du centre, ce qui a contribué à créer une vision stéréotypée de la périphérie et de ses habitants, les associant systématiquement à la violence. Avec l’avènement de l’Internet et des réseaux sociaux, un espace s’est ouvert pour des initiatives journalistiques indépendantes qui, partant de la périphérie elle-même, transforment ses stigmates et racontent l’histoire de quartiers quasiment oubliés par les médias.
Le journalisme dit « de la périphérie » offre un regard inclusif et authentique sur ces quartiers. Grâce à cette approche, les habitants des périphéries deviennent les protagonistes d’histoires qui les concernent directement. En outre, cette forme de journalisme cherche à aborder des sujets utiles à la communauté, être à l’écoute de son opinion et donner la parole à des personnes qui, vivant en marge des centres urbains, ont également été laissées de côté par la couverture journalistique. Le parcours de ces agences d’information n’est toutefois pas simple, car elles sont confrontées à des difficultés, à la fois, pour attirer le public mais aussi pour continuer à exister et à se financer puisqu’elles ne disposent pas des ressources financières d’une grande entreprise.
Journalisme traditionnel, alternatif et périphérique : quelle est la différence ?
Comme l’expliquent les autrices, le journalisme traditionnel est celui que nous voyons dans les journaux imprimés, à la radio, à la télévision et, plus récemment, sur les sites web et les réseaux sociaux. Ce journalisme suit les formes et les perspectives traditionnelles du travail médiatique, pouvant maintenir des stéréotypes ou renforcer ceux qui existent déjà.
Le journalisme alternatif, quant à lui, est une forme de production et de diffusion d’informations qui cherche à offrir une vision critique et à s’éloigner des normes des médias traditionnels. Ainsi, les thèmes et les perspectives négligés par les grands médias sont abordés par de petites équipes indépendantes. Au Brésil, ce type de journalisme a vu le jour grâce à la presse alternative pendant la dictature militaire et a été favorisé par l’émergence de l’Internet et des réseaux sociaux.
De son côté, le journalisme périphérique découle du journalisme alternatif et se caractérise par le fait qu’il est produit par et pour les habitants des périphéries. Jaqueline Lemos et Bruna Santos expliquent que, pour cette raison, ces agences évitent les articles qui renforcent les stéréotypes de violence et accordent une attention particulière aux histoires des habitants et des quartiers périphériques, ainsi qu’aux événements qui intéressent le public local.
Agência Mural : les habitants des périphéries ne sont pas des « pauvres gens »
Le journalisme périphérique est un phénomène qui va au-delà d’une tendance passagère ou d’un simple compte rendu d’actualités, il constitue une réponse naturelle au besoin de pluralité de voix et de regards dans les médias.
— Jaqueline Lemos et Bruna Santos
Agência Mural est un collectif de communication dédié à la couverture de l’actualité et des événements dans les quartiers périphériques de São Paulo. Le projet a débuté sous la forme d’un blog en 2010 et compte aujourd’hui environ 50 correspondants locaux, ou « muralistes », tous issus des quartiers périphériques. « Chaque correspondant, expliquent les autrices, est chargé de couvrir l’actualité et les événements d’une région ou d’une ville donnée avec laquelle il a une plus grande proximité ».
Selon elles, ce qui distingue les médias comme Mural du journalisme traditionnel, c’est leur souci de refléter la diversité de la périphérie tant dans les sujets qu’ils abordent que dans la composition de leur équipe. Selon les dernières données recueillies 55 % de l’équipe de Mural est composée de femmes et 56,5 % des correspondants sont Noirs et Métis. En outre, ils viennent d’horizons divers - allant de la communication à l’économie – de tranches d’âges différentes et de « croyances, religions, ethnies, races, genres et orientations sexuelles différents ».
Actuellement, Agência Mural compte 31 000 abonnés et 29 000 likes sur sa page Facebook et 26 100 abonnés sur Instagram. Le public qu’elle cible, est majoritairement féminin et jeune. Photo : Reprodução/Instagram
Les articles d’Agência Mural couvrent des sujets allant des problèmes d’infrastructure urbaine à des fêtes traditionnelles de la périphérie, ayant toujours pour objectif de donner de la visibilité aux récits des habitants et de les mettre en avant. Selon les chercheuses, ce média a une vision claire des impacts que le projet peut générer, qu’il s’agisse de « mettre en avant une initiative, un projet inspirant ou la nécessité de politiques publiques pour améliorer la situation dans une région donnée ».
Cependant, l’impact le plus immédiat de son activité est la médiatisation et la sauvegarde de la mémoire de quartiers périphériques. De nombreux quartiers couverts par Mural, complètement ignorés par les médias traditionnels jusqu’alors, ont commencé à apparaître dans les médias grâce au travail de cette agence.
Periferia em movimento : un regard de la périphérie sur ses propres récits
Avec le regard aiguisé et sensible d’un(e) habitant(e) de favela et/ou de périphérie, les journalistes à l’origine de ces initiatives révèlent que les réalités de ces territoires ne se résument pas à la violence, à la pauvreté et au trafic de drogue, comme elles ont été historiquement décrites.
— Jaqueline Lemos et Bruna Santos
L’agence Periferia em Movimento a été fondée en 2009 à partir d’un Travail de fin d’études des jeunes journalistes Aline Rodrigues, Sueli dos Reis Carneiro et Thiago Borges. Ces étudiants ont constaté qu’en observant leurs propres quartiers, « ils ne les voyaient pas représentés de la meilleure façon dans les médias », et que les médias traditionnels se contentaient de reproduire les stéréotypes des lieux et des personnes des périphéries.
Selon ces chercheuses, l’objectif principal de l’agence est d’élargir la portée du journalisme à toutes les couches de la population de São Paulo, en fournissant un contenu journalistique visant à donner de la visibilité « aux histoires de ceux qui sont en première ligne dans la lutte pour la garantie des droits dans des domaines tels que la culture, la santé, l’éducation, la mobilité, le logement, la préservation de l’environnement, les revenus et le travail ».
L’équipe de Periferia em Movimento est par ailleurs plurielle et inclusive. Elle emploie aujourd’hui 12 personnes : trois transgenres, des hommes, des femmes et des personnes non binaires, quatre personnes blanches et huit personnes noires. Elles sont originaires des zones Sud, Est et Nord de São Paulo.
Selon les chercheuses, l’objectif de l’équipe de Periferia em Movimento, est de permettre aux personnes d’accéder à l’information à partir de leurs expériences, de leurs perspectives et de leurs territoires. Photo : Reprodução/Instagram
Ce qui caractérise le journalisme de Periferia em Movimento, c’est sa volonté d’aller au-delà des gros titres pour plonger au cœur des vies et des expériences des communautés de la périphérie. Dans un premier temps, l’équipe adopte une approche qui considère qu’une information est pertinente lorsqu’elle concerne des personnages de la périphérie, tout en tenant compte de l’intérêt du public pour le sujet. Ainsi, l’agence aborde des sujets tels que les inégalités sociales, la santé mentale et d’autres thèmes liés aux périphéries. Mais elle s’intéresse aussi aux questions plus subjectives, tels que les réflexions sur l’avenir et les aspirations personnelles. En fournissant une variété d’informations susceptibles d’informer et d’impliquer les habitants, cette approche vise à lutter contre les stéréotypes et les préjugés.
En plus de la communication, l’agence réalise un projet d’éducation aux médias destiné aux jeunes des banlieues. Ce projet propose des cours, des conférences et des ateliers de courte, moyenne ou longue durée. « Ces rencontres d’apprentissage, comme les nomme l’une des créatrices de l’agence, offrent aux jeunes la possibilité d’acquérir de l’expérience, des connaissances techniques et de développer leur regard journalistique ».
De la production de contenu à la transformation sociale
Le journalisme périphérique transcende la simple production de contenu et devient un agent de transformation sociale, nous permettant de percevoir l’importance de la relation entre les producteurs de communication et le territoire.
— Jaqueline Lemos et Bruna Santos
Les autrices notent que les agences qu’elles ont étudiées se caractérisent par leur approche des thèmes locaux. Très souvent, elles enregistrent l’histoire des quartiers, signalent les sujets importants pour la population locale, diffusent la culture périphérique et proposent des services tels que des informations sur les programmes sociaux, des cours ou des projets de formation. De cette manière, « elles jouent un rôle fondamental dans l’accès à l’information et le renforcement du débat public dans les communautés périphériques ».
Qui plus est, en donnant la parole aux citoyens des périphéries, en leur offrant un espace pour discuter de sujets qui les intéressent, en évitant les thèmes déjà couverts par les grands médias, ces agences s’efforcent de déconstruire les stéréotypes et de promouvoir l’inclusion, la représentativité et la diversité dans les médias. Un autre point souligné par les auteures est que ces agences valorisent la diversité tant dans les sujets qu’elles abordent que dans la composition de leurs équipes, permettant une vision plurielle et inclusive des espaces et des personnes historiquement négligés.
En mettant en lumière des sujets, des personnages et des sources d’information jusqu’alors inconnus du grand public, [les agences de journalisme de la périphérie] produisent des connaissances plurielles sur les multiples Brésils qui coexistent dans notre pays. Elles montrent que la culture de la périphérie et des favelas est une véritable force sur les plans économique, intellectuel, politique et artistique.
— Jaqueline Lemos et Bruna Santos




