Source : Outras Palavras, « O perigo não é a repetição de Bolsonaro - é sua adaptação », par Edgar Silva dos Anjos, 16 avril 2026
Traduction : Bertrand Carreau
Relecture et édition : Patrick Piro
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Il se passe quelque chose, dans la récente réorganisation du bolsonarisme, qui échappe aux interprétations les plus immédiates, et surtout aux catégories qui ont servi de grille de lecture initiale. Il ne s’agit ni d’une rupture, ni d’un affaiblissement mécanique dû à l’usure du temps, mais d’un mouvement d’adaptation plus complexe, où le cœur du projet demeure intact tandis que son mode d’expression se réajuste. Moins de bruit, plus de calcul ; moins de choc permanent, plus d’audience ; pas nécessairement moins radical, mais potentiellement plus efficace.
Le bolsonarisme apparu en 2018 pratiquait une confrontation ouverte non seulement avec ses adversaires politiques, mais aussi avec l’ensemble du discours qui structurait le débat public. L’attaque systématique contre le prétendu « politiquement correct », la construction d’un récit permanent contre un supposé « bataillon idéologique » et le refus délibéré de toute médiation institutionnelle n’étaient pas de simples figures de style, mais des outils de mobilisation essentiels. Jair Bolsonaro n’a pas seulement mis à rude épreuve les institutions, il a mis à rude épreuve le langage politique lui-même, créant un corpus d’identification nourri par la transgression continue, l’agressivité érigée en authenticité et le simplisme présenté comme du bons sens.
C’est sur ce terrain-là et à ce moment, que le camp progressiste n’a pas réussi à enrayer un processus de régression politique qui prétendait marquer une rupture. L’élection de 2018 a inauguré un cycle dont la contention a nécessité un effort colossal, des années plus tard. Le pays a subi quatre années d’instabilité institutionnelle, d’érosion délibérée des politiques publiques, de menaces répétées contre l’ordre démocratique et d’une gestion de la pandémie de covid qui a entraîné plus de 700 000 décès, dont beaucoup auraient pu être évités. Inverser ce processus a exigé des efforts considérables, ce qui aurait dû, en théorie, permettre une meilleure compréhension de la nature du phénomène auquel nous étions confrontés.
Mais ce que nous observons aujourd’hui, c’est un changement qui n’a pas encore été pleinement perçu. Le bolsonarisme n’est plus une nouveauté, il ne fonctionne plus uniquement par la rupture. Il se trouve désormais confronté à un dilemme typique des projets qui survivent au choc initial : soit il se cristallise sous sa forme initiale, au risque d’une saturation dont il aura à payer le prix ; soit il réorganise son mode d’action pour accroître sa capacité à perdurer. C’est dans cette option que la figure de Flávio Bolsonaro acquiert une importance centrale, non pas en tant que simple prolongement de ce que représente son père, mais en tant que vecteur d’une transition capable de redéfinir le fonctionnement de sa famille politique.
Les interprétations actuelles tendent à considérer la position de Flávio comme découlant de la situation critique de Jair Bolsonaro [1], comme si son ascension politique était une manœuvre défensive. Cette interprétation ne tient pas compte de l’opportunité qui se présente lorsqu’un projet politique déjà établi est repris en main par un leader plus prévisible, au discours plus rigoureux, et d’une plus grande capacité d’adaptation. Il ne s’agit pas de remplacer le père fondateur, mais de réorganiser le contenu qu’il portait d’une manière potentiellement plus efficace.
Ce que nous observons, c’est un changement de forme qui n’implique pas de changement de fond. La guerre culturelle demeure un axe structurant, tout comme l’alignement sur la droite étasunienne, une interprétation conspirationniste de l’action des institutions et la construction permanente d’antagonismes simplistes. Cependant, la manière dont ces caractéristiques sont présentées tend à s’adapter à différents publics, réduisant les frictions sur la forme sans en altérer le fond. Il s’agit d’un mouvement visant à augmenter l’impact de l’action politique.
Cette opération prend toute son importance dans le champ géopolitique. En se positionnant comme un interlocuteur de la droite étasunienne, en s’impliquant dans des sujets d’actualité politique internationale et en présentant le Brésil comme un maillon stratégique des chaînes de valeurs liées aux minéraux rares, à la sécurité alimentaire et au repositionnement de la production mondiale face à la Chine, Flávio Bolsonaro ne se contente pas de reproduire des discours, il tente d’insérer le bolsonarisme dans une architecture de pouvoir plus vaste. Il ne s’agit pas d’un simple alignement idéologique, mais d’une tentative d’installer le pays dans une logique géopolitique où la souveraineté est redéfinie comme une adhésion stratégique.
Contrairement à Jair Bolsonaro, dont l’action internationale était souvent erratique, son fils Flávio tente une approche plus cohérente, quoique limitée, au sein des cercles politiques transnationaux. Cette différence témoigne du passage d’un populisme essentiellement national à une tentative d’intégration dans les réseaux de pouvoir mondiaux, au sein desquels l’extrême droite opère de manière de plus en plus coordonnée.
Sur le plan national, ce mouvement s’accompagne d’une tentative de reconfiguration formelle. La rigidité du discours cède de temps en temps la place à une communication mieux adaptée aux langages numériques, cherchant à élargir l’audience et à réduire le rejet. Bien que cette opération ne soit pas toujours gage d’authenticité, l’essentiel réside dans une volonté consciente d’étendre la sphère d’acceptabilité.
C’est là que l’analyse politique doit évoluer. Car le risque ne réside pas dans la répétition des erreurs du passé, mais dans la possibilité qu’un même projet gagne en influence en adaptant sa forme. Un projet n’a pas besoin de se radicaliser pour être plus efficace. Au contraire, il peut approfondir sa pénétration en se montrant plus acceptable.
Dans quelle mesure le fait s’en tenir à une interprétation caricaturale du bolsonarisme empêche-t-il d’en percevoir la capacité d’adaptation ? Dans quelle mesure l’idée que sa force reposait exclusivement sur la figure de Jair Bolsonaro fait-elle sous-estimer la possibilité d’une réorganisation sous un autre meneur ? Et surtout, dans quelle mesure voir en Flávio Bolsonaro la simple continuation d’un cycle qui touche à sa fin néglige-t-il l’opportunité que lui offre la conjugaison d’une continuité idéologique et d’une plus grande rationalité politique
Si la politique est une lutte pour l’avenir, la plus grande erreur n’est peut-être pas de sous-estimer l’adversaire, mais de s’obstiner à le combattre uniquement tel qu’il était, et non tel qu’il aspire à devenir.
Le Choix d’Autres Brésils
Les derniers sondages en date, pour la présidentielle d’octobre prochain, montrent une légère mais croissante avance de Lula sur Flávio Bolsonaro (qui semble pâtir du scandale de ses liens avec le financier voyou Vorcaro), aussi bien au premier qu’au second tour (s’il a lieu). Mais il y aurait péril à se réjouir trop confortablement de cette tendance, et d’abord parce qu’elle n’est qu’une photographie de l’opinion à quatre (longs) mois du scrutin. Et surtout, la bataille électorale se concentre caricaturalement entre ces deux candidats : les autres prétendants potentiels (Zema, Santos, Barbosa, Cury, Caiado, etc.) ne dépassent pas 4 % dans les sondages ! Aussi les dernières semaines de campagne risquent-elles non seulement d’être saturées de propagande anti-Lula et anti-Parti des travailleurs (PT, partie de Lula) mais aussi de tractations avec les petits candidats afin d’obtenir leur ralliement. C’est là tout l’enjeu pour un Flávio Bolsonaro, qui banaliserait le bolsonarisme en cultivant une image moins agressive que celle de son père et plus facilement acceptable au sein de la droite modérée et du « Centrão », ce fameux ventre mou de la politique brésilienne près à toutes les compromissions. Nous sommes bien placés, en France, pour constater les fruits électoraux que recueille l’extrême-droite, après des années de stratégie pour se rendre respectable.



