« Le cinéma pour libérer la parole, sur le racisme d’État, là où les violations ont lieu. » disent les directeurs de Quiprocó Filmes

, par Luc Duffles Aldon

À l’occasion de la 15ème édition du festival Brésil en mouvements et de la session sur les violences policières, Autres Brésils a discuté avec Fernando Sousa et Gabriel Barbosa, co-réalisateurs du film Os nossos mortos têm voz [La voix de nos morts] et partenaires fondateurs des productions Quiprocó Filmes. Leur film a suivi, durant une année, les membres du réseau des Mères et familles victimes de la violence d’État, 13 ans après l’exécution de masse [chacina] qui a eu lieu, en mars 2005, dans le nord de l’aire métropolitaine de Rio de Janeiro [Baixada Fluminense]. Cette conversation a été conduite par Luc Duffles Aldon pour Autres Brésils.

Tout commence …

…lors d’une conversation, comme nous en avons souvent, sur les violences policières et la sécurité publique dans l’État de Rio de Janeiro. Nous étions avec des membres du Forum Grita Baixada [crie Baixada]. Nous cherchions comment montrer ce qu’est la violence dans cette région de l’aire métropolitaine. Quand on dit violence, nous parlons des plus hauts niveaux d’exécution extra-judiciaire et d’homicide commis par les agents de l’État et de toutes les disparitions, jamais élucidées, non-incluses dans les chiffres. Si les chiffres sont d’ailleurs alarmants, ce sont des vies et des violations quotidiennes des droits humains, un contexte plus que des chiffres dont nous voulions parler : le point de départ est la Chacina da Baixada.

Que s’est-il passé ?

Le 31 mars 2005, à Nova Iguaçu et à Queimados, deux des 13 municipalités de la Baixada Fluminense, a eu lieu la plus grande chacina [meurtre de masse], reconnue officiellement, dans l’état de Rio de Janeiro. 29 personnes ont été assassinées par des policiers militaires mécontents du changement de commandement.

On travaillait déjà sur ces sujets. Le projet du film, démarre exactement 12 ans après la chacina en mars 2017. Et nous avons tout fait pour que le pré-lancement du film coïncide avec la date anniversaire en 2018. Nous étions en mars, au cinéma Odeon, centre-ville de la ville de Rio de Janeiro. Nous amenions, symboliquement au centre, les sujets de la périphérie. Ce film est un outil de dénonciation et de libération de la parole : la diffusion et circulation du film a vocation de plaidoyer et d’incidence sur le débat public.

[Photo à la fin de la session, Fernando et Gabriel sont à gauche, avec Nivia Raposo, du réseau des Mères et Familles victimes de la violence d’État. Avec eux, Ivan du Roy, de BastaMag, modérateur de la conversation entre Marinete da Silva et Assa Traoré (au centre). Sur la photo sont aussi, Erika Campelo, d’Autres Brésils, Geneviève Garrigos d’Amnesty Internationale, Célia Xakriaba de l’Articulation des peuples indigènes du Brésil.]

Et où ont lieux ces débats ?

Nous comptons déjà une centaine de présentations dans 79 villrs du Brésil. Plus de 800 élèves et professeurs ont assisté au film dans leur école et dans d’autres espaces liés à l’école, à la préparation du vestibular ou à l’université.

C’était une partie importante de l’appel à projet du Fundo Brasil direitos humanos auquel nous avons répondu avec plusieurs partenaires et organisations de défense des droits humains brésiliens ou agissant au Brésil. Notre idée est de faire circuler autant que possible le film dans les écoles publiques de la Baixada Fluminense. Et les lycéens répondent présents. C’est avec eux, les mères et le forum Grita Baixada que nous provoquons le débat. Vous devez bien comprendre, que ce ‘sujet’ est leur quotidien. Ils vivent cette réalité, ils connaissent les policiers militaires, les méthodes de travail et les personnes disparues ou assassinées. Ils sont victimes et survivants. Le cinéma a aussi cette incidence politique. Libérer la parole là où l’action se déroule.

C’est important de rappeler, aujourd’hui, le rôle que joue le cinéma.

Très important. Et c’est d’autant plus important que de pouvoir voyager avec ce film. D’être ici au moment où au Brésil le gouvernement fédéral censure le cinéma, ses institutions et ses financements publics, sans faux semblant.

Ce film montre la diversité des cas. Le film commence en suivant Luciene, dont le frère a été tué à Queimados et avec elle toutes les mères de la Rede de Mães et Familiares Vítimas, nous suivons le parcours meurtrier des bourreaux. Le cinéma est important parce que nous atteignons des résultats. Suite aux débats, la Mairie de Queimados a placé la question du racisme au centre de ses programmes d’éducation.

C’est ce qui ressort des discussions et c’est un angle du film : rendre au racisme d’État toute sa centralité. On doit aussi se souvenir que le Brésil est un pays où le racisme est structurant de la pensée et des relations sociales entre les gens. C’est donc un cadre structurant dans la conception de la sécurité publique .

« Sécurité publique », en chiffre, cela correspond à une surreprésentation des jeunes noirs parmi les victimes de la violence policière. Il y a violation des droits humains au quotidien. C’est un constat qui est déjà partagé et dénoncé. On en vient à dire que le Brésil n’a pas un problème de sécurité publique, mais de racisme.

Et les jeunes, de la Baixada Fluminense et d’ailleurs, participent activement au débat et proposent des solutions.

Quelles sont-elles ?

La résistance existe. Elle pense. Elle construit une réponse politique pour transformer les pratiques de l’État. Le réseau des mères, l’observatoire de la sécurité, l’Institut de recherches sur la religion et plusieurs autres organismes cherchent à poursuivre le débat et faire des propositions. Notre participation avec ce film, pendant Brésil en Mouvements, c’est dénoncer ; mais aussi donner de la visibilité et porter la voix de ces réseaux qui sont forces de propositions et solutions collectives fondées sur la vie.
Une anecdote sur ces débats. À Buenos Aires, on a montré ce film au festival cinepolitica. À la fin, quelqu’un a demandé : « mais ce scénario n’était pas comme ça sous Lula / Dilma ». Et bien, si.

Les gouvernements de gauche, malgré tout ce qu’ils ont pu faire progresser n’ont pas pour autant mis fin à la politique d’extermination et au racisme qui imprègnent la sécurité publique. La différence est qu’aujourd’hui dans le discours de l’exécutif de l’Etat de Rio de Janeiro et de la présidence de la République, il y a l’idée qu’« il faut tuer » : un bon bandit est un bandit mort. Elle est là, la différence. Mais sous Lula et Dilma, dans les favelas et la Baixada Fluminense, il y avait déjà, toujours, de la violence. Une fois de plus : elle est structurelle.

Ce film, aujourd’hui, est d’autant plus important que nous voyons une augmentation claire de la violence d’État dans l’aire métropolitaine de Rio de Janeiro. On s’explique. Ce que l’on identifie, c’est l’étatisation de l’homicide : il y a une croissance du nombre de victimes et d’assassinats par la police militaire et civile, par l’État en général. La « donnée » sur l’homicide est difficile à comprendre en regardant la photo. Mais il y a des phénomènes clairement corrélés.

Et à Rio, la violence d’État est clairement promue par le gouverneur Witzel.

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