Le Nordeste semi-aride refuse d’être exclu des budgets fédéraux

, par Verônica Pragana

Les communautés rurales du Nordeste semi-aride vont porter un message à Brasília : le refus d’être exclues du budget fédéral dans le prochain Plan Pluriannuel.

Traduit par Adrien Lecompère Pereira pour Autres Brésils
Relecture : Jean-Luc Pelletier

Le 17 avril 2019, par Véronique Pragana – Asacom
« Aucun droit en moins » /Photo : Ivan Cruz / Archive Asacom

En ce mois [d’avril 2019], alors que la question du Nordeste semi-aride [1] est à l’ordre du jour de la Chambre des Députés les leaders des communautés et les représentants des organisations, alliances, mouvements sociaux et syndicaux, vont à la rencontre des législateurs. Ils le font au nom des 1,7 million de familles d’agriculteurs, des indigènes [2], des communautés traditionnelles et des quilombolas [3]. Ils vont dire, dans la diversité de leurs parlers, qu’ils n’acceptent pas que les mesures politiques spéciales adaptées aux conditions de vie dans la zone semi-aride aient été exclues du budget public fédéral.

Recevoir une part du gâteau des ressources publiques fédérales, au travers des politiques et programmes destinés aux besoins de la population rurale, est une réalité très récente. Cela ne fait que 14 ans que des actions, comme par exemple l’accès à l’eau pour les communautés dispersées dans la campagne, sont entrées dans le budget public, ce qui permet de les appliquer à une plus grande échelle que celle qu’on peut atteindre avec des financements provenant d’organismes non gouvernementaux et confessionnels.

La région semi-aride concentre la majorité des personnes en situation de pauvreté et d’extrême pauvreté au Brésil, mais divers indicateurs sociaux se sont améliorés au cours des dernières décennies, justement grâce à des politiques publiques adaptées aux besoins de cette population. “Nous avons réalisé de nombreux progrès depuis la mise en oeuvre de la politique des « mesures spéciales Semi-aride », mais la demande est encore très grande. La société brésilienne a une dette envers les communautés de la région. Il est plus que temps que le parlement se mobilise politiquement afin que cette politique publique de démocratisation de l’accès à l’eau, de renforcement de l’agriculture familiale et des communautés traditionnelles, indigènes et quilombolas, soit amplifiée et pérennisée”, témoigne Valquíria Lima de la coordination nationale de l’ASA [4] de l’Etat de Minas Gerais.

La venue du « Semi-aride rural » à la Chambre des Députés se produit à un moment stratégique : celui où le Congrès Fédéral reprend la construction du Plan Pluriannuel (PPA), instrument obligatoire de la planification des actions et des budgets. Le PPA oriente les investissements stratégiques pendant les quatre années du plan, à savoir de la deuxième année du mandat présidentiel à la première année du mandat suivant. C’est-à-dire : de 2020 à 2023.

Front Parlementaire

Le 24 avril prochain, va être inauguré un des canaux de dialogue entre les communautés qui vivent, produisent des aliments et protègent la biodiversité de biomes tels que la Caatinga et le Cerrado – tous deux dans un stade avancé de dévastation – et les parlementaires : le Front Parlementaire pour la Défense des conditions de vie dans le « Semi-aride ».

Selon le député Carlos Veras (PT-PE), qui à partir de dialogues avec la société civile organisée a donné le coup d’envoi de la création du Front, la mission de celui-ci est de « promouvoir au sein du Congrès National la lutte pour la défense d’un « Semi-aride » vivant, fort et durable, avec la participation active de la société, afin de faire pression sur le gouvernement pour inclure la région dans le budget de l’Union, non pas comme une faveur, mais comme un devoir pour garantir le légitime accès au droit à la terre, à une vie digne et à la sécurité alimentaire. »

Et il poursuit : « notre objectif est de remettre la région du Semi-aride à l’endroit d’où elle n’aurait jamais dû sortir : dans l’agenda du développement social et économique du pays. Nous ne voulons pas quitter le Semi-aride. Dans le Semi-aride la vie palpite. Nous voulons continuer à vivre et produire dans la région. La terre a besoin d’être entretenue par ceux qui l’aiment, non par ceux qui veulent l’exploiter, qui veulent l’empoisonner. Nous ne pouvons pas exploiter notre mère la nature, nous avons le devoir d’aimer et de préserver la nature, de coexister avec elle. Notre vie à tous dépend de mère nature. »

Au cours du lancement du Front Parlementaire à la Chambre [des Députés] aura lieu un séminaire auquel participeront activement les organisations de la société civile. Les micros seront ouverts pour qu’elles apportent les nouvelles provenant de ce Brésil rural qu’elles connaissent en profondeur. « Quand on interrompt une politique de cette portée, quand on interrompt des processus de distribution de revenu, d’amélioration de la situation de ces familles, la fragilité dans laquelle elles se trouvent est tellement grande que le retour de la faim est une menace qui plane sur leur réalité », poursuit Valquíria.

Dialogue avec l’Exécutif Fédéral

En même temps que ce mouvement se manifeste au niveau du Pouvoir Législatif, la société civile organisée plaide pour l’ouverture d’un autre canal de dialogue, avec l’Exécutif Fédéral cette fois. L’ASA, la Confédération Nationale des Travailleurs de l’Agriculture (CONTAG), l’Association Brésilienne des Organisations Non Gouvernementales (ABONG) et la Confédération Nationale des Evêques du Brésil (CNBB) vont officialiser une demande d’audience auprès du ministre de la Citoyenneté, Osmar Terra. « L’ASA considère que la politique publique n’est pas assujettie au gouvernement. Nous allons nous asseoir afin de débattre de la continuité de cette politique publique avec ce gouvernement que nous avons maintenant, », affirme Valquíria.

Dans tous les espaces de dialogue, l’objectif est de montrer les résultats que les politiques publiques de mesures spéciales ont apporté aux familles ainsi que de présenter les risques que comporte l’interruption de cette politique. « Données à l’appui, nous allons mettre en évidence la façon dont la vie de ces familles s’est améliorée grâce à des politiques publiques adaptées : l’accès à l’eau, la production d’aliments agro-écologiques, la commercialisation. C’est cela, le cycle de vie de l’agriculture familiale et les résultats sont très significatifs. Or, toute cette méthodologie, cette action dans son ensemble construite par l’ASA en collaboration avec les gouvernements des Etats et le gouvernement fédéral est devenue un exemple mondial d’une politique publique d’accès à l’eau pour les familles », dit Valquíria en rappelant le prix « Politiques pour le Futur », considéré comme la plus haute distinction dans la catégorie et qui a été décerné en 2017 au programme Cisternas (Citernes) – la politique d’accès à l’eau pour les populations dispersée dans le Semi-aride rural du gouvernement de Dilma [Rousseff].

Et pour se référer à d’autres régions semi-arides de la planète, le chef de l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO), le Brésilien José Graziano da Silva, a mentionné l’expérience brésilienne de récupération des eaux de pluie dans une lettre envoyée au pape François.
Selon le texte publié dans le portail des Nations Unies (ONU), il y a deux jours, Graziano décrit comment les citernes installées dans les propriétés d’agriculteurs pauvres dans les régions de sécheresse ont permis aux petits producteurs de stocker de l’eau de pluie, donc d’élargir l’accès aux ressources hydriques. « En s’inspirant de l’expérience brésilienne, la FAO et ses membres mettent en oeuvre un projet qui vise la construction d’un million de citernes dans le Sahel, la zone du continent africain située au sud du Sahara », informe le texte du portail.

Sur la dimension quantitative de l’action de démocratisation de l’accès à l’eau potable dans le Semi-aride, des données recueillies dans le Bulletin Informatif n°19, publié par le Ministère de la Citoyenneté, en février dernier, font état de l’existence de 1 300 798 ouvrages de recueil des eaux de pluie construits dans le Semi-aride, en majorité des citernes. Ce nombre représente 99,3% des ouvrages de cette nature implantés dans tout le Brésil.

La spirale du retour : on est revenu au même point mais pas de la même façon
C’est à 1993 que remonte, la [dernière] venue à Brasília [d’une délégation du Semi-aride rural] pour défendre le maintien de la politique de mesures spéciales dans le budget général de l’Union (OGU). A l’époque, le projet néolibéral venait d’entrer en scène, avec le Gouvernement Collor. Aujourd’hui, nous vivons un retour à cette idéologie. « Les décisions du gouvernement Bolsonaro, qui s’inscrit dans la continuité du gouvernement Temer, constituent une menace pour cette politique de mesures spéciales. D’importantes politiques ont été supprimées et doivent être restaurées, comme par exemple les programmes d’acquisition d’aliments (PAA et PNAE), le programme de citernes, le crédit rural et le Ministère du Développement Agraire [5] lui-même », annonce le député Carlos Veras.

Il y a de cela 26 ans, le 16 mars, près de 400 agriculteurs et agricultrices, venus du Rio Grande do Norte, Paraíba et Pernambuco, se sont rassemblés au siège de la Superintendance pour le Développement du Nordeste (SUDENE), à Recife. Une délégation de 50 membres a occupé le bâtiment plusieurs jours. Comme ils ne parvenaient pas obtenir une audience à Brasília, de préférence avec le cabinet du président Itamar Franco, ils ont demandé au Superintendant de l’organisme fédéral (SUDENE), Cássio Cunha Lima,de rester avec les occupants.

Dans l’article intitulé « 

Origines des mesures spéciales Semi-aride : le projet politique du Forum Sécheresse

 », signé par Shana Sampaio Sieber et Ramonildes Alves Gomes, docteures associées au programme Sciences Sociales de l’Université Fédérale de Campina Grande [6], on trouve un récit de l’occupation historique de la SUDENE d’où est sorti le concept de « mesures spéciales Semi-aride » qui commençait à germer, bien qu’à cette époque, on ne l’eût pas appelé ainsi.

Le témoignage qui suit constitue un extrait d’un entretien réalisé en février 2015 avec l’un des coordinateurs du Forum Sécheresse, membre-fondateur du Centre Sabiá [7] et Professeur à l’UFRPE, non identifié dans l’article.

« Et nous sommes entrés dans la SUDENE, environ 50 travailleurs ainsi que quelques assistants du Forum Sécheresse. Et au cours des débats qu’on tenait dans l’auditorium de la SUDENE nous avons décidé d’avoir une audience auprès de Cássio Cunha Lima, qui était Superintendant de la SUDENE. Au cours de cette audience, on a présenté la situation, de défection et de négligence du gouvernement, et là on s’est trouvé dans une situation où Cássio ne pouvait pas donner de réponse. Il attendait une réponse de Brasília pour savoir ce qu’il pouvait faire, ou ne pas faire. Alors nous l’avons invité… à rester avec nous, dans la SUDENE. Il a demandé s’il était devenu otage, si on était en train de le prendre en otage à cet instant. Non, l’idée n’est pas de faire de vous un otage, l’idée c’est de faire de vous quelqu’un de solidaire de notre lutte, avec nous, ici… Alors on a occupé les lieux, on est resté là, Cássio est resté avec nous et on est resté dormir à la SUDENE, On est resté un jour jusqu’à ce qu’Itamar Franco dise qu’il voulait négocier et qu’il invite une Délégation à aller à Brasília. (…) Quand nous sommes arrivés là-bas à Brasília, ce n’est pas Cássio qui nous a reçu, c’est Fernando Henrique Cardoso qui était Ministre de l’Economie et des Finances d’Itamar Franco. Nous avons fait un travail de mobilisation des parlementaires du Pernambuco, de Bahia, pour qu’ils assistent à l’audience ».

A cette époque, la société civile, représentée principalement par le Forum Sécheresse, avait pour mission d’ouvrir la voie à la construction de la politique des « mesures spéciales Semi-aride » sa contribution essentielle consista à démystifier le problème de la sécheresse dans le Nordeste, à planifier un débat qui anticipe [son apparition] en vue d’une politique adaptée au Semi-aride et à amener à considérer la question de la sécheresse comme un problème beaucoup plus politique que climatique.

Il y a 26 ans, le défi était de dialoguer avec le gouvernement fédéral. Malgré cela, les bases des « mesures spéciales Semi-aride » ont été posées. Aujourd’hui, il est à nouveau réellement difficile d’accéder au Pouvoir Exécutif. Mais, il faut compter avec l’ADN d’un peuple qui n’a eu de cesse d’inventer des moyens créatifs et organisés pour continuer à exister. Il faut faire face au défi du moment présent : la régression. Les combattants et combattantes du Semi-aride sont debout, fermes et vibrants, à l’image de la vie dans la région.

Voir en ligne : Articulaçao Nacional da Agroecologia

[1le Semi-aride désigne une aire géographique située dans la région Nordeste du Brésil où la grande irrégularité du régime des pluies provoque des sécheresses prolongées. Il correspond aux zones continentales des états suivants : Piauí, Ceará, Rio Grande do Norte, Sergipe, Alagoas, Pernambuco, Bahia et le nord du Minas Gerais.

[2En portugais, indígena. L’expression peuple autochtones existe aussi

[3Communautés constituées par des descendants d’esclaves « marrons », c’est-à-dire qui s’étaient échappé des lieux où ils étaient captifs et forcés à travailler en tant qu’esclaves.

[4ASA : Articulação com o Semiárido Brasileiro, Alliance [des territoires] semi-arides brésiliens. Cette alliance représente un réseau d’un millier d’organisations de la société civile agissant pour la gestion et le développement des populations des milieux semi-arides au Brésil, c’est-à-dire principalement des territoires de la Région Nordeste. http://www.asabrasil.org.br/sobre-nos/historia

[5sous les pressions actives des représentants « ruralistes » - grands propriétaires terriens, le Ministère du Développement Agraire a été dissout en 2016, puis ses compétences ont été progressivement transférés vers un échelon administratif jusqu’à complète dissolution en début 2019.

[6état de Paraíba

[7Sabiá, nom d’un oiseau commun au Brésil, important tant dans la culture savante que populaire, et particulièrement dans la musique populaire brésilienne de Luis Gonzaga à Chico Buarque de Hollanda.

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