Le Brésil souffre du fétichisme de l’uniforme

 | Par Eliane Brum

N’ayant pas surmonté les traumatismes de la dictature, partie des institutions et de la presse se comportent en otage du gouvernement militaire dirigé par Bolsonaro, asservis et aliénés aux faits.

Une analyse d’Eliane Brum, sur El País. Une réflexion importante, long format, dont elle a autorisé la traduction.

Texte traduit par Philippe Aldon pour Autres Brésils
Relecture par Du Duffles

Texte originellement publié le 27 mai sur El País Brasil, également disponible en espagnol.

Le bolsonarisme a révélé dans toute sa stupeur un phénomène dont les symptômes pouvaient être perçus durant la période démocratique mais qui n’avaient été que timidement diagnostiqués. J’appellerai cela le "fétichisme de l’uniforme". C’est une construction mentale, sans ancrage dans la réalité, qui fait que quelque chose se transforme en son contraire dans le fonctionnement individuel ou collectif d’une personne, d’un groupe ou même d’un peuple. Le mécanisme psychologique ressemble à ce que l’on appelle le "syndrome de Stockholm", lorsque la victime, pour supporter la terrible pression d’être soumise à un autre, s’allie au ravisseur qui est clairement un pervers, donc imprévisible, et dont dépend sa vie d’otage. Le fétichisme de l’uniforme s’est manifesté dans toute sa gravité depuis le début du gouvernement de Jair Bolsonaro pour devenir effrayant au cours du mois de mai : même à gauche et au centre, les militaires sont décrits comme ce que les faits prouvent qu’ils ne sont pas et qu’ils n’ont pas été, au cours des dernières décennies, et sont traités avec une solennité que leurs actions, et leurs omissions, ne justifient pas.

Lire aussi : l’article de Raúl Zibechi dans Le Monde diplomatique 2019. Que veulent les militaires brésiliens ?

Le fétichisme de l’uniforme n’est pas une curiosité de plus dans la chronique politique du Brésil, déjà pleine de bizarreries. Ce phénomène façonne la démocratie elle-même et détermine le présent du pays. Un récit fantastique a été créé selon lequel, dans le gouvernement Bolsonaro, les militaires sont une "réserve morale", une "source d’équilibre" au milieu du "manque de contrôle" de Bolsonaro. Le débat porte sur la capacité des généraux à contenir ou non le maniaque qu’ils ont aidé, beaucoup aidé, à installer au Planalto (siège du gouvernement à Brasilia) [1].

Le gouvernement a été catégorisé en "branches", parmi lesquelles il y aurait "l’idéologique", composée du chancelier Ernesto Araújo et d’autres élèves du gourou Olavo de Carvalho, et entre autres, la "branche militaire", ce qui a forgé une fantasmagorie selon laquelle les militaires du gouvernement n’avaient pas d’idéologie et que le mot "militaire" se qualifiait déjà en soi et par lui-même. A chaque flatulence de l’anti-président, la presse attend avec impatience la réaction de la "branche militaire". Non pas à cause de ce que les militaires sont et représentent réellement, mais parce qu’ils seraient une sorte "d’oracle" du présent et de l’avenir.

Des chroniqueurs pour lesquels j’ai beaucoup de respect, à se référer aux Forces armées, leur accolent des adjectifs tels que "honorables" et "respectables". Lorsqu’un des généraux dit quelque chose d’encore plus truculent que d’habitude, ils affirment qu’ils sont en désaccord avec la troupe, car les Forces armées sont censées être guidées par "l’honneur" et "la vérité". Au long du gouvernement, l’image des militaires a été dessinée comme étant proche des "pères de la nation" ou des "gardiens de l’ordre", et tout cela confondu avec l’idée qu’ils seraient aussi une espèce de parents de Bolsonaro, l’incorrigible gamin.

Comment cela est-il possible ? Quel est le mécanisme psychologique qui produit cette mystification en des temps aussi graves ? Le phénomène serait fascinant s’il ne nous plongeait pas encore plus profondément dans un puits sans fond.

Dès le début du gouvernement, et même avant, j’ai écrit que Bolsonaro n’était pas une anomalie des Forces armées, quelque chose qui aurait mal tourné et qui nierait son origine. Au contraire. Depuis sa genèse, il est à la fois le produit et l’expression de ce que les militaires représentent pour le Brésil des dernières décennies, ou peut-être même dans toute l’histoire républicaine du pays. Bolsonaro contient toute la déformation du rôle et de la place des militaires dans une démocratie. [2]

Bolsonaro est un gamin de la classe moyenne basse qui adorait les uniformes et voyait dans l’armée une possibilité de gagner rang et importance. Comme l’histoire l’a montré, il avait tout compris, bien comme il faut. Son histoire est très bien racontée dans le livre Le cadet et le capitaine : la vie de Jair Bolsonaro à la caserne (Edition Todavia) du journaliste Luiz Maklouf Carvalho, décédé d’un cancer le 16 mai dernier. Dans le livre, le journaliste montre, à partir d’une rigoureuse recherche d’archives, comment le procès de Bolsonaro, qui avait planifié de poser des bombes dans des casernes, a ignoré des preuves sans équivoque. La Cour militaire supérieure l’a acquitté, dans un procès lamentable, à la condition qu’il quitte l’armée. Ce que fit Bolsonaro, déjà élu conseiller municipal de Rio de Janeiro avec le vote de ses collègues, qui allaient ensuite le réélire député fédéral pendant près de 30 ans au Congrès.

Bolsonaro existe politiquement et est au pouvoir parce que le haut commandement militaire a acquitté un membre de sa corporation qui travaillait à l’exécution d’un projet terroriste visant à attirer l’attention sur une revendication salariale. S’il avait été condamné pour ce qu’il était vraiment et ce qu’il a fait, l’histoire aurait été différente. C’est l’impunité que les militaires ont continué à cultiver, en raison de leurs intérêts corporatifs, même après la re-démocratisation, qui a engendré le personnage de Bolsonaro.

Lui, qui parle tant d’impunité, est le produit de l’impunité qu’il fait semblant de critiquer. Il est déjà plus qu’évident que, pour Bolsonaro, ses enfants et ses amis, l’impunité est la raison d’être même du pouvoir. La responsabilité est pour les autres. Je n’ai pas d’informations pour dire qu’il a appris cette leçon de ses parents, mais il y a suffisamment d’informations pour affirmer qu’il l’a améliorée avec ses supérieurs. Si un projet terroriste ne constitue pas un motif suffisant pour condamner quelqu’un, alors rien ne l’est.

Durant toutes ses années en tant que parlementaire, Bolsonaro a toujours défendu la dictature (1964-1985), non seulement en banalisant les enlèvements, les tortures et les meurtres de civils, mais aussi en défendant le fait que les militaires auraient dû en tuer " au moins 30 000 ". Il a voté pour la destitution de Dilma Rousseff, en rendant hommage au seul tortionnaire reconnu par la Justice comme tortionnaire, le colonel pervers Carlos Alberto Brilhante Ustra. Et c’est à ce moment-là, qu’il a symboliquement lancé sa candidature et a, une fois de plus, bénéficié de l’impunité, garantie tant par ses pairs que par le système judiciaire brésilien

Lire aussi Agencia Pública a enquêté sur les « dommages collatéraux » de l’emploi croissant des forces armées dans les opérations de sécurité publique dans le cadre légal de la Garantie de la Loi et de l’Ordre.
 

La candidature de Bolsonaro avait pour vice-président un général, Hamilton Mourão, qui a exprimé à plusieurs reprises sa vocation de putschiste, y compris pendant la campagne. Il n’est pas possible de dire si oui ou non Bolsonaro a été élu grâce au soutien à sa campagne d’une partie des hauts gradés de l’armée, mais il est possible, en revanche, de dire que ce soutien fut important en conférant une légitimité à Bolsonaro. En échange, il a militarisé le gouvernement, qui compte aujourd’hui neuf ministres militaires et près de 3 000 militaires occupant des postes de niveau secondaire. Et mieux. Bolsonaro a permis aux militaires de revenir au pouvoir dans un pays où il y a encore plus de deux cents corps de personnes disparues du fait de l’action criminelle du gouvernement des généraux au cours du régime d’exception.

Bolsonaro et les généraux qui le soutiennent ne sont pas faits de bois différents. Il n’y a pas une chose et l’autre. C’est la même chose et le même projet de pouvoir. La raison de cette dissociation mentale est un sujet pour les historiens et les sociologues. Peut-être plus encore pour la psychiatrie et la psychanalyse. Bolsonaro est une créature du militarisme brésilien. Et contrairement au monstre de Frankenstein qui, dans l’œuvre de fiction de Mary Shelley, a été renié par son créateur, Bolsonaro est le rejeton à succès, celui qui a été stimulé et soutenu pour devenir président du Brésil, pour ensuite réhabiliter ses géniteurs, toujours insatisfaits et qui désiraient, non seulement, revenir au pouvoir, mais également effacer leur historique souillure d’assassins et de dictateurs.

La dissociation entre ce que les militaires ont réellement fait et font au pouvoir [3] et la façon dont cette action est décrite et transformée en image publique est plus grave que la dissociation entre Bolsonaro et les généraux de son entourage. Il n’est pas nécessaire d’analyser toute la période républicaine, depuis 1889. Si l’on considère seulement les dernières décennies, en 1964, les militaires ont fait un coup d’Etat en démocratie. Ils ont démis un président démocratiquement élu au pouvoir. João Goulart était vice-président jusqu’en 1961. Avec la démission de Jânio Quadros, il a assumé la présidence. C’est alors qu’il y a eu le coup d’État. Jango, comme on l’appelait, a vécu en exil jusqu’à sa mort controversée.

Les militaires ont pris le pouvoir par la force, lors d’un coup d’État classique, et sont restés au pouvoir par la force, pendant 21 ans, avec le soutien d’une partie de l’entreprenariat national. En décembre 1968, avec la loi institutionnelle n° 5 (AI-5), aujourd’hui largement reprise comme menace explicite dans les discours des bolsonaristes, le gouvernement d’exception s’est durci. Le AI-5 a éliminé ce qui restait des instruments démocratiques, inaugurant l’ère la plus violente du régime, en faisant de l’enlèvement, de la torture et de la mort des opposants, des instruments de l’État, exécutés par des agents de l’État.

Il existe de nombreuses preuves et témoignages qui montrent qu’en plus de milliers d’adultes, dont de nombreuses femmes enceintes, au moins 44 enfants ont été torturés pendant cette période sombre. L’un d’entre eux, Carlos Alexandre Azevedo, Cacá, torturé alors qu’il avait 1 an et 8 mois, n’a pas pu supporter les séquelles psychologiques et s’est suicidé en 2013, après une très douloureuse existence. Il y a des familles brésiliennes qui n’ont pas encore réussi à retrouver les cadavres des plus de 200 disparus de la dictature. Ce sont des pères, des mères, des frères et des enfants qui, depuis des décennies, cherchent un corps à enterrer. "A Ponta da Praia", où Bolsonaro a menacé d’envoyer ses opposants dans un discours pendant la campagne de 2018, était l’un de ces lieux de torture et de décharge des corps de civils, à Rio de Janeiro [4].

Pendant la dictature militaire, la presse a été censurée ; les films, les livres et les pièces de théâtre ont été interdits ; les universités ont subi des interventions ; des milliers de Brésiliens ont été contraints de vivre en exil pour ne pas être tués par l’État. Pendant la dictature, la corruption était largement répandue dans le domaine des travaux publics, comme le prouve une abondante littérature. C’est également sous la dictature que les grands entrepreneurs, qui feront plus tard la une des journaux pour leur participation au système de corruption connu sous le nom de "mensalão", ont grandi, se sont multipliés et se sont installés dans les usines mégalomanes de "Brasil Grande" et dans leurs combines au sein des gouvernements militaires.

La dictature a torturé et tué des milliers d’autochtones [5]. Les "grands travaux" en Amazonie, qui seront plus tard connus sous le nom "d’éléphants blancs" du régime, ont été construits par ces mêmes entrepreneurs sur les cadavres de la forêt et avec le sang d’êtres humains. La dictature militaire a inauguré la déforestation comme un projet d’État et a fait de l’extermination des Autochtones une politique en ignorant leur existence dans la propagande officielle de l’Amazonie, comme dans le slogan "une terre sans hommes pour des hommes sans terre". L’armée a encouragé certains des massacres les plus cruels de l’histoire, comme celui des Waimiri Atroari, qui ont été presque totalement décimés dans les années 1970.

Comment est-il possible que quelqu’un qui a vécu ou étudié à cette époque puisse traiter l’occupation militaire croissante du gouvernement Bolsonaro comme quelque chose qui ressemble de loin à une "réserve morale" ou une "source d’équilibre" ou un "exemple d’honnêteté" ? Vraiment ? En plus du fétichisme de l’uniforme, nous devrions étudier un éventuel stress post-traumatique dans le phénomène. Ou peut-être qu’une partie des Brésiliens a tellement peur que l’horreur se répète qu’elle déforme ce qu’elle voit, la réalité ayant atteint un niveau insupportable.

Certains affirmeront, comme ils l’ont dit, que les militaires au pouvoir aujourd’hui, contrairement à leurs prédécesseurs et maîtres, sont des amoureux de la démocratie. Quel est l’ancrage dans les faits d’une telle déclaration ? Il existe d’innombrables exemples de comportement putschiste de plusieurs des personnages du militarisme, à commencer par le général Eduardo Villas Bôas, un mélange de conseiller et de garant du gouvernement actuel, et pour finir, par le scélérat de bande dessinée appelé Augusto Heleno, qui, s’il y a une justice, répondra un jour de ce que les troupes brésiliennes ont fait sous son commandement en Haïti. Cité Soleil, le plus grand bidonville de Port-au-Prince, est un nom qui provoque des tremblements lorsqu’il est prononcé dans certains milieux. Mourão, à son tour, avant de devenir vice-président, était déjà une mitrailleuse giratoire pour ses déclarations putschistes.

Lire aussi : de Agencia Publica, Le « media-trainning » du Général Mourão

À quel moment du gouvernement Bolsonaro les militaires ont-ils donné l’exemple du respect de la démocratie ? Il suffit d’examiner un épisode après l’autre. La relation entre la croissance de l’armée et l’augmentation des manifestations putschistes est directement proportionnelle. Le nombre de militaires ne fait qu’augmenter et le gouvernement ne fait qu’aggraver son niveau de stupidité, d’autoritarisme et aussi d’incompétence. Tout cela culmine au moment où Jair Bolsonaro est devenu le scélérat numéro un de la pandémie et où les Brésiliens se voient rejetés, même dans les États-Unis de Donald Trump. Et qu’avons-nous aujourd’hui ? La militarisation de la santé. Deux ministres civils, médecins, ont refusé de céder aux pressions de Bolsonaro pour utiliser la chloroquine, un médicament dont l’efficacité scientifique n’est pas prouvée dans le traitement de la Covid-19 [6] . Ils ont quitté le gouvernement. Bolsonaro a donc placé un militaire comme ministre de la Santé et a réussi à imposer la chloroquine, jouant avec la santé de 210 millions de personnes. A la place des personnels techniques expérimentés dans le domaine de la santé, lors de la plus grave crise sanitaire du siècle, le Brésil a transformé le ministère de la Santé en caserne.

Avant la pandémie, le gouvernement militaire de Bolsonaro suscitait l’horreur du monde entier en accélérant la destruction de l’Amazonie. Avec la covid-19, les alertes indiquent que la déforestation a explosé. Il est visible que les grileiros [7] profitent du nécessaire isolement de ceux qui ont toujours combattu leurs actions, leurs hommes armés et leurs tronçonneuses en plaçant leurs corps en première ligne.

Et qu’avons-nous aujourd’hui ? La militarisation des actions d’inspection environnementale en Amazonie. L’IBAMA (Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles renouvelables) et l’ICMBIO (Institut Chico Mendes pour la conservation de la biodiversité) sont désormais subordonnés à l’armée, comme dans une dictature classique. Lors d’une première intervention, selon un rapport obtenu par Folha de S. Paulo, plus de 90 agents dans deux hélicoptères et plusieurs véhicules ont été mobilisés pour une opération dans le Mato Grosso contre des sociétés d’exploitation forestière et des scieries laquelle s’est terminée sans amendes, arrestations ou saisies. L’IBAMA avait suggéré une autre cible dans la région qui, selon les inspecteurs, présentait de fortes preuves d’illégalité. Elle a été ignorée. Le Conseil national de l’Amazonie, récemment créé et commandé par Mourão, compte 19 membres : tous militaires.

La réalité montre les usurpateurs de terre, agissant avec une désinvolture que l’on ne voit que dans la dictature, tous partisans enthousiastes de Bolsonaro et des militaires au pouvoir. Ils envahissent, détruisent et font pression pour la légalisation du vol des zones forestières publiques, légalisation annoncée par la MP (Mesure Provisoire) de Bolsonaro sur l’usurpation de terre, fin 2019, et maintenant par le PL (Projet de Loi) sur l’usurpation de terre en discussion au Congrès. Le projet des militaires pour l’Amazonie est le même que celui de la dictature et nous savons tous comment il se termine. Ou, dans ce cas, comment il se poursuit.

Si quelqu’un pouvait encore avoir des doutes sur le caractère des militaires au sein du gouvernement, le spectacle d’horreurs exposé lors de la réunion ministérielle du 22 avril a ouvert le niveau du généralat qui s’y trouve. La vidéo de la réunion, présentée par Sergio Moro comme preuve selon laquelle Bolsonaro avait tenté d’interférer dans la PF (police fédérale), a vu le secret levé par Celso de Mello, juge à la Cour suprême. Le simple fait d’être de connivence avec cette atmosphère et ces déclarations serait déjà une overdose de déshonneur, capable de faire vomir pendant des jours une personne de niveau moyen d’honnêteté personnelle. Mais, non. Les militaires patronnent la bande, tous d’un niveau intellectuel plus bas que terre et de moralité inférieure à zéro. La réunion ministérielle met en évidence un mépris quotidien pour la démocratie à un rythme d’une brutalité maximale. Le niveau de stupidité de ces types, même dans le plus sordide des bars, ne serait pas supportable.

La déformation de la démocratie mise en place ces trois dernières décennies porte les empreintes des militaires

La qualité de la démocratie que le Brésil a atteinte entre la fin des années 1980 et la destitution de Dilma Rousseff (PT- Parti des Travailleurs) en 2016 est le résultat des négociations qui ont cousu la fin de la dictature et la re-démocratisation du pays. Contrairement à d’autres pays, qui ont connu l’amertume des dictatures militaires, comme l’Argentine, le Brésil n’a pas jugé les crimes du régime d’exception. Ainsi, les meurtriers, tortionnaires et kidnappeurs au service de l’État sont restés impunis, occupant des fonctions publiques et gagnant des salaires publics. Leurs victimes pouvaient les croiser dans l’ascenseur et dans la boulangerie du coin ainsi qu’à l’école de leurs enfants, et bien des rencontres macabres comme celles-ci se sont produites plus d’une fois.

Même après la re-démocratisation, le Brésil a continué de tolérer l’anomalie qu’est une police militaire (PM). Elle est aujourd’hui, en partie, devenue une milice qui contrôle et exploite les communautés pauvres à la périphérie des villes. À Rio de Janeiro, où les milices et l’État se confondent, Bolsonaro et sa famille ont prouvé qu’ils avaient des relations étroites avec certains miliciens célèbres, raisons pour lesquelles le Président veut tant contrôler la police fédérale. Le meurtre de Marielle Franco, conseillère municipale du PSOL (Parti socialisme et liberté), à Rio de Janeiro, reste, avec preuves à la clef de l’implication de milices proches de Bolsonaro et de ses fils, non résolu après plus de 800 jours.

Une autre partie de la PM devient de plus en plus autonome, ne répondant qu’à elle-même. La récente grève des policiers militaires, au Ceará, a révélé la gravité de ce phénomène. En 2017, le scénario s’était déjà vérifié lors de la grève de la PM de l’état d’Espírito Santo, la population devenant otage des forces de sécurité de l’État.

La police militaire a son ADN dans le génocide des jeunes noirs pauvres des favelas, dans les massacres de prisonniers comme celui de Carandiru, en 1992, et dans les massacres de paysans comme celui de l’Eldorado dos Carajás, en 1996. Lors des manifestations de juin 2013, l’action violente de la police militaire contre les manifestants s’est également révélée à une partie de la classe moyenne brésilienne.

Bien sûr, il y a des policiers militaires honnêtes, compétents et bien intentionnés. Mais il ne s’agit pas seulement de la qualité des individus, mais de l’incompatibilité entre un régime démocratique et une police militarisée travaillant auprès des citoyens.

La démocratie installée au Brésil a toujours toléré, à la fois les abus de la police, y compris civile, et le génocide des Noirs et des Autochtones, et ce sous les gouvernements de centre-gauche de Lula et de Dilma Rousseff (PT). Cette même démocratie post-dictature coexiste avec la torture dans les prisons et les conditions de torture des prisons surpeuplées des jeunes noirs, mourants aujourd’hui également de la Covid-19.

La démocratie brésilienne est en partie déformée parce qu’elle n’a pas été capable de juger les crimes de la dictature et d’éliminer les excès de la dictature, en maintenant une relation de soumission craintive avec les militaires. C’est la même chose qui suspend aujourd’hui tout le pays à la réaction de ces généraux au pouvoir, comme si cela dépendait de leur humeur de se conformer à la loi ou non, de soutenir le putschisme ou non, de maintenir la démocratie ou non. Il est clair que les élites, y compris une partie de la presse, se comportent comme s’il était normal que les militaires aient le dernier mot sur le sort de la démocratie au Brésil, comme s’il était naturel que les humeurs en treillis vert-olive fassent les gros titres, mis en évidence comme si elles étaient de l’oracle de Delphes.

Il s’agit d’un asservissement emballé dans une liturgie travestie de respect. Ce ne sont pas les militaires qui doivent "rappeler à l’ordre" Bolsonaro, chose dont on a déjà la preuve qu’ils ne peuvent pas et ne veulent pas faire. Ce sont les institutions démocratiques qui doivent rappeler à l’ordre les militaires et les mettre à leur place. Et toutes les instances du pouvoir, y compris la presse, doivent cesser de se courber comme si elles allaient à tout moment prendre une botte par la tête. Je vois des paysans pauvres et sans défense en Amazonie qui font face aux hommes en uniforme avec beaucoup plus de fermeté. À la fin de l’année dernière, j’ai vu un dirigeant communautaire faire face à un colonel armé d’un fusil qui voulait censurer ses affiches lors d’une audience publique à Altamira. Il a dit qu’il n’admettrait pas une telle attitude parce que le Brésil était encore une démocratie. Et il ne l’a pas admise. C’est ça la dignité.

Dans un article paru dans Folha de S. Paulo le 24 mai, le politologue Jorge Zaverucha a montré comment "la forte présence militaire dans l’État reflète la fragilité de la démocratie au Brésil". Même la Constitution de 1988 qui a marqué la reprise du processus démocratique après la dictature, a été minée par l’asservissement aux militaires, guidé par l’idée des dirigeants constituants comme Ulysses Guimarães, qu’il ne serait pas possible de reprendre la démocratie sans de telles concessions. Bien qu’il soit possible de s’entendre sur les difficultés du moment, il a fallu plus de trois décennies pour que les autoritarismes survivants soient supprimés, comme cela a été fait dans les pays voisins, mais rien de tout cela n’a été fait au Brésil. En ce sens, à certains moments, la démocratie semblait être une concession des généraux, et non une conquête de la société civile, ce qui est très mauvais pour la citoyenneté.

L’article 142 de la Constitution stipule que les Forces armées "sont des institutions nationales permanentes et régulières, organisées sur la base de la hiérarchie et de la discipline, sous l’autorité suprême du Président de la République, et destinées à la défense de la patrie, à la garantie des pouvoirs constitutionnels et, à l’initiative de l’un d’entre eux, à l’ordre public. Comment est-il possible, s’interroge le chercheur Jorge Zaverucha, de soumettre et de garantir quelque chose simultanément ? Et, pour citer le philosophe italien Giorgio Agamben : "le souverain, ayant le pouvoir légal de suspendre la loi, se place légalement en dehors de la loi."

Pour les chercheurs de l’époque, comme Jorge Zaverucha, l’élite brésilienne "ne possède pas d’éthique démocratique." Depuis le début, elle a parié sur un gouvernement électoral démocratique, mais pas sur un régime démocratique. "Au Brésil, les Forces armées ont quitté le gouvernement, mais pas le pouvoir", explique le politologue. Et aujourd’hui, comme chacun peut le constater, ils ont également réintégré le gouvernement.

Et maintenant ?

L’ambiguïté de l’article 142 de la Constitution n’est plus à démontrer de nos jours. Il est clair que trop de gens se comportent dans le pays comme si les militaires étaient non seulement en dehors de la loi, mais auraient le droit d’être en dehors de la loi. L’ambiguïté de la Constitution en ce qui concerne le rôle des Forces armées a été dissipée dans la pratique de ces temps-ci. À l’exception de certaines exceptions, la vie quotidienne montre que dans toutes les institutions et aussi dans une partie de la presse, il y a une prédominance de lèche-bottes des généraux, comme si la dictature n’avait jamais pris fin. La question suivante devient obligatoire : la démocratie a-t-elle commencé ? Le fait de voter à chaque élection suffit-il pour qu’un pays soit considéré comme démocratique ?

Le fétichisme de l’uniforme peut nous conduire à de nombreuses pistes de recherche. Il y a aussi quelque chose de plus prosaïque chez les petits hommes qui aiment la mystique de la masculinité, l’esthétique de la testostérone par l’usage des armes et le monopole de l’usage de la force qui s’accroît généralement en période de grande insécurité. Quand je lis « la lettre des militaires pantouflards » en solidarité avec Augusto Heleno, le prédateur alpha de la République, il semble vraiment qu’ils se croient, comme ils rotent, les gardiens de l’honneur. Qu’ils soient remis à leur place. Que ce soit dit : " Y’en a marre ! ".

Notre argent paie leurs pensions et leur réforme des retraites fut celle du fils
au père. Pour qui ces hommes se prennent-ils pour menacer la Cour suprême, l’institution ? Ce sont des fonctionnaires à la retraite et non pas des dieux qui décident du sort de quelqu’un, encore moins d’un pays. Ils n’ont pas non plus été formés par une "SAGRADA CASA", comme ils s’en vantent, à haute voix, confondant les concepts de base. Si après plus de 30 ans de démocratie, nous devons supporter ce genre de déclaration putschiste de la part de ceux qui devraient être au service de la démocratie, c’est parce que la démocratie que le Brésil a réussi à construire, se dissout.

En soutenant Bolsonaro, les généraux voulaient vraiment frauder l’histoire du coup d’État de 1964, faire en sorte que la loi d’amnistie de 1979 ne soit jamais réformée et que les crimes commis pendant la dictature restent impunis. Lorsque Bolsonaro a tenté de célébrer le 31 mars, date du coup d’État militaire, comme une éphéméride patriotique, dans la première année de son mandat, il y a eu des protestations de différents secteurs de la société. Mais le problème est beaucoup plus grave. Et le risque, bien plus grand.

La fraude de l’histoire a lieu dans la pratique, dans la subjectivité qui constitue chacun, dans la banalisation des militaires déterminant les destins, proférant des menaces et se plaçant au-dessus de la loi. C’est la pire des fraudes, car elle infiltre les esprits, modifie les comportements et devient la vérité. Il est de plus en plus évident que la dictature ne nous a jamais quittés, car en laissant les meurtriers impunis, nous continuons d’être les otages des criminels qui nous ont assujettis pendant 21 ans.

Je ne connais aucun pays au monde plus au défi que le Brésil. Il doit lutter contre une pandémie avec un pervers au pouvoir, qui va à l’encontre de toutes les lois sanitaires, qui mène le pays sur le podium du nombre de cas et de décès de Covid-19, qui détruit l’Amazonie, dont dépend l’avenir de la planète entière, comme s’il n’y avait vraiment pas de lendemain, et qui transforme les Brésiliens en parias du monde entier. Au même moment, le Brésil doit restaurer une démocratie qui n’a jamais été achevée et, au milieu de la crise, mettre des pantoufles aux généraux qui ont été infectés par la fièvre messianique du pouvoir et de l’autoritarisme.

L’avant-dernière fois que les généraux étaient au pouvoir, ils ont laissé une traînée de disparus, de torturés et de morts, assassinés. Sans parler de l’explosion de l’inflation et de la corruption. Aujourd’hui, ils laisseront une traînée de dizaines de milliers de décès par la Covid-19, un nombre qui pourrait être considérablement réduit si le gouvernement avait suivi les normes sanitaires de l’Organisation mondiale de la santé, maintenu un personnel technique de professionnels expérimentés en santé publique et en épidémiologie au sein du ministère de la Santé et concentré tous ses efforts pour élaborer un plan cohérent de lutte contre la pandémie. Ils pourront encore, si le rythme actuel de destruction est maintenu, mener la forêt amazonienne au point de non-retour. Embrassés, bien sûr, par les marchands du Centrão, dans ce qui est déjà appelé le Centrão Verde-Oliva (le Grand-centre vert-olive).

Désolée. Mais soit nous déplions la colonne vertébrale maintenant, soit vous vous excusez auprès de vos enfants parce que leurs parents sont, comme le dirait élégamment Bolsonaro, des tas de merde.

— 

Eliane Brum est écrivain, journaliste et documentariste. Autrice de Brasil, Construtor de Ruínas : um olhar sobre o país, de Lula a Bolsonaro (Arquipélago) et des livres de non-fiction Coluna Prestes - o Avesso da Lenda, A Vida Que Ninguém vê, O Olho da Rua, Avesso da Lenda, A Vida Que Ninguém vê, O Olho da Rua, A Menina Quebrada, Meus Desacontecimentos, et des romans Uma Duas. Page web : desacontecimentos.com. E-mail : elianebrum.coluna@gmail.com. Twitter : @brumelianebrum / Facebook : @brumelianebrum.

Voir en ligne : Brasil sofre de fetiche da farda

Supportrice de Bolsonaro, manifestant contre le Tribunal Fédéral Suprême, le 9 mai à Brasília. UESLEI MARCELINO/REUTERS

[2cf. article « Mourão, o moderado » de Eliane Brum du 30 Janvier 2019 -non-traduit- ; ou l’analyse (très critique) de Miguel Andrade dans World Socialist Web Site (Février 2019) décrivant comment :

"Le PT présente ce dernier (le Général Hamilton Mourão) comme une alternative « raisonnable », « nationaliste », « démocratique » et même « proavortement » à Bolsonaro. Le PT loue surtout sa prétendue retenue face à la crise vénézuélienne, qui a fait monter des éloges à Mourão au paroxysme.

Le porte-parole obséquieux du PT, Brasil247, a transmis une série de rapports élogieux concoctés sur les « batailles » de Mourão contre Bolsonaro et son ministre des affaires étrangères, Ernesto Araújo. Brasil247 qualifie avec cynisme et légèreté ce dernier de « fou » pour avoir repris l’attitude du gouvernement Trump dans sa formulation sur le Venezuela.

Si on lit Brasil247, on est sûr que Mourão mènerait un coup d’État désintéressé et rédempteur contre Bolsonaro pour libérer le Brésil du fascisme et du fanatisme chrétien, si seulement il avait suffisamment de soutien. En réalité, le Haut Commandement de l’armée a déjà puni Mourão par deux fois pour avoir incité les militaires contre les présidents Dilma Rousseff et Michel Temer en 2015 et 2017."

[3Retrouvez sur RFI, François Cardona en Mai 2018 : Avec Temer, les militaires font leur grand retour dans la vie politique

[4Après cent jours de gouvernement [Bolsonaro], Piero Leirner affirme que, depuis la campagne présidentielle, nous vivons une sorte de « guerre hybride ». Il explique les motifs qui ont incité les militaires à se lancer dans un nouveau cycle de participation politique. Un article de Agencia Pública : Le chemin de Bolsonaro vers le pouvoir a suivi une « logique de guerre »

[5Selon le rapport Figueiredo (1967) plus d’un millier de crimes ont été commis contre les peuples autochtones par les puissants propiétaires terriens et le services gouvernemental de protection Indigènes (SPI) dans les année 1940 ; 1950 ; 1960. Une des armes biologiques utilisées sont des vêtements contaminés par des maladies infectieuses.

[6A ce sujet, l’article de nais Medeiros Passos traduit dans l’Observatoire Géopolitique du Covid-19. Le président Jair Bolsonaro et les forces armées prennent-ils des directions opposées face au COVID-19 ?

[7Un grileiro est une personne qui « cherche à s’approprier les terres d’autrui en produisant des faux titres de propriété » ou l’intimidation, parfois violentes, pour s’approprier ou occuper illégalement des terres. Le recours à des hommes de main, les jagunços est pratique courante dans ce contexte.

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