Outras Palavras, « O Brasil sob risco existencial », 9 Janvier 2026, Paulo Nogueira Batista Jr [1]
Traduction : Bertrand Carreau
Relecture : Roger Guilloux
Édition : Patrick Piro
5 janvier 2026, manifestation à São Paulo contre l’attaque du Venezuela par les États-Unis le 3 janvier © Paulo Pinto/Agência Brasil
« Les États-Unis sont le premier pays à être passé de la barbarie à la décadence
sans jamais avoir connu la civilisation »
Georges Clémenceau, ancien Président du Conseil français
L’attaque des États-Unis contre le Venezuela met en pleine lumière les risques auxquels sont confrontés le Brésil et d’autres pays. C’est le règne de la Loi de la jungle. La superpuissance impériale est pleinement disposée à recourir à la force militaire pour avancer ses pions. Toute la sphère occidentale, du Groenland à la Patagonie, est désormais perçue, ouvertement et sans détour, comme le terrain de jeu des États-Unis.
En 2019, j’ai publié un livre intitulé « O Brasil não cabe no quintal de ninguém » (« Le Brésil ne fait partie du terrain de jeu de personne »). De fait, notre pays est l’un des plus vastes au monde en termes de superficie, de population et d’économie. Mais, cher lecteur ou lectrice, soyez attentif au choix de mes mots. J’ai écrit : « de fait ». Ces faits objectifs – territoire, démographie et PIB – ne suffisent pas. Il nous manque une dimension cruciale de la souveraineté : il manque la conviction, chez les Brésilien·nes, que nous avons l’obligation d’agir en due proportion du poids du Brésil. Ce qui implique, bien entendu, d’être prêts à résister énergiquement à toute menace ou incursion étrangère. Pire encore : nous manquons, parmi nos dirigeants, de personnalités viscéralement attachées au pays. La vérité est que, si le Brésil ne fait partie du terrain de jeu de personne, une grande partie de l’élite brésilienne est prête, elle, à s’allier avec n’importe qui.
Vous avez des doutes ? Rappelez-vous un fait récent et honteux : tous les candidats potentiels de la droite à l’élection présidentielle du Brésil en 2026 ont déclaré soutenir l’intervention étasunienne au Venezuela et la capture de Maduro – tous, de Tarcísio [de Freitas] à Flávio Bolsonaro, en passant par Ratinho Jr [Carlos Roberto Massa Júnior], [Ronaldo] Caiado et [Romeu] Zema. Une preuve supplémentaire qu’ils ne sont pas des candidats à la présidence de la République, mais des vassaux de Trump. Des Javier Milei brésiliens. Et il suffit de cela pour faire de l’élection de 2026 la plus importante, la plus cruciale de toute l’histoire du Brésil.
Notre pays est non seulement immense, mais il possède également de vastes et précieuses ressources naturelles de toutes sortes. Un tel pays est toujours l’objet de la convoitise étrangère. Les États-Unis, en particulier, feront tout pour s’assurer un accès facile à ces ressources.
Avec l’enlèvement de Maduro et la demande de Trump d’un « accès total » aux ressources pétrolières et autres du Venezuela, sous peine de nouvelles attaques, nul ne peut ignorer que le Brésil est en danger. Un danger sans précédent. Certes, nous ne sommes pas la cible immédiate des États-Unis, ni les premiers sur la liste des pays susceptibles d’être attaqués. D’autres semblent nous devancer : la Colombie, Cuba, le Groenland, l’Iran. Mais la maison d’un voisin brûle, et l’incendiaire est extrêmement dangereux.
Hormis les membres de la puissante cinquième colonne, qui ose encore nier que le Brésil doive se préparer militairement ? J’irai même plus loin : peut-on douter que cette préparation doive inclure l’armement nucléaire ? Depuis longtemps, je fais partie de la minorité de Brésilien·nes qui préconisent de donner la priorité à un renforcement substantiel de l’appareil de défense nationale. Dans mon livre cité plus haut, par exemple, il y a un texte intitulé « Le Brésil, un pays désarmé » dans lequel je défends la thèse selon laquelle nous devons être militairement capables, non pas de vaincre une superpuissance comme les États-Unis ou toute autre, mais de manifester de manière crédible que toute attaque se traduirait par des pertes significatives pour le pays agresseur.
Comprendre cette distinction est crucial : nous devons posséder une force de dissuasion, y compris nucléaire. Accroître cette capacité de dissuasion est à notre portée. Une victoire sur une superpuissance, en revanche, ne l’est pas. Par conséquent, il est fallacieux de n’imaginer comme alternative que la capitulation ou la capacité de gagner une guerre contre les États-Unis ou une autre superpuissance.
Sur ce point, les leçons de l’histoire récente sont d’une clarté limpide, chose rare. Habituellement, les enseignements de l’histoire sont ambigus ou controversés. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas.
Regardons. La Libye a été attaquée et détruite. Possédait-elle la bombe atomique ? Non. On peut en dire autant de la Syrie, autre pays dépourvu de l’arme nucléaire. De même pour l’Irak, et pour l’Afghanistan. Le Venezuela en est l’exemple le plus récent. En revanche, la Corée du Nord, qui possède l’arme nucléaire et des missiles à longue portée, a-t-elle déjà été attaquée ? Non.
Faut-il en dire plus ? Je ne crois pas, c’est clair comme de l’eau de roche.
Confirmant ces enseignements, ce qui est devenu évident en 2025, c’est que l’administration Trump ne respecte que les pays qui disposent d’une force brutale et de la capacité de riposter, à savoir, essentiellement, la Chine et la Russie. Même les alliés traditionnels sont méprisés. Par exemple, les Européens, qui dépendent militairement des États-Unis, ont été maintes fois méprisés et même publiquement humiliés, comme jamais auparavant. Une éventuelle occupation du Groenland par les États-Unis porterait cette humiliation à son comble.
Compte tenu du contexte international, notre vulnérabilité militaire est devenue un risque existentiel. Nous avons besoin de toute urgence d’une refonte complète de notre politique de défense et d’une augmentation de nos dépenses militaires. Est-ce coûteux ? Oui. Aurons-nous la marge budgétaire nécessaire ? Nous devons la dégager, l’imposer si nous voulons véritablement continuer à vivre en tant que nation indépendante. Sans bravade ni démagogie, le Brésil doit également approfondir sa coopération militaire avec la Chine et la Russie.
Pour être tout à fait clair, il convient de préciser qu’il ne s’agit pas de défendre notre pays contre une éventuelle agression de la part de pays voisins, ni de devenir « la plus grande puissance militaire d’Amérique du Sud ». Cela n’a plus vraiment d’importance dans un avenir proche. Le risque ne vient pas de notre environnement géographique immédiat, mais d’une superpuissance impérialiste ambitieuse et agressive.
Je n’ignore ni ne sous-estime les obstacles qu’il faudra surmonter pour mettre en route une politique de défense vigoureuse. L’un d’eux est d’ordre historique. Force est de constater que les Brésilien·nes sont très privilégié·es. Depuis 1864, au début de la guerre du Paraguay, le territoire national n’a jamais été attaqué. La seule exception notable fut quand des navires brésiliens ont été envoyés par le fond par des sous-marins allemands au début des années 1940, événement qui entraîna l’entrée du Brésil dans la Seconde Guerre mondiale. Attachés à cet heureux historique, nous avons toujours proclamé le Brésil comme un pays en paix permanente, « niché dans un berceau splendide ». Comparons cela à l’expérience de la Chine et de la Russie, pays victimes d’invasions étrangères répétées et de grande ampleur. Les Chinois et les Russes sont préparés. Pour nous, le défi actuel est entièrement nouveau.
Le Brésil n’étant pas une cible immédiate, nous devons profiter du temps dont nous disposons encore, même s’il est limité, pour bâtir une force de dissuasion significative et ainsi surmonter, ou du moins atténuer, notre vulnérabilité militaire.
Dans le cas du Brésil, la première tentative de l’administration Trump sera d’interférer, probablement de manière intensive, dans l’élection présidentielle de 2026. Élire un pantin est le moyen le plus rapide et le plus efficace de dominer le Brésil. Ce serait une victoire extrêmement facile, sans même avoir à tirer un seul coup de feu. Une raison de plus pour que nous nous serrions les coudes en vue de la réélection de Lula. Mon mot d’ordre est désormais : « Lula ? Je ne l’ai jamais critiqué ! »
Si nous parvenons à faire réélire Lula, la donne changera à partir de 2027. Menaces et mesures unilatérales suivront, visant à obtenir la soumission du Brésil. En cas de résistance de notre part, une agression militaire ou de sérieuses menaces d’agression ne peuvent être exclues.
Nous devons être extrêmement vigilants. Les États-Unis ont une longue tradition impérialiste, interventionniste et belliqueuse. Actuellement, ils sont une superpuissance en déclin, mécontente de sa relative perte d’influence. Rien n’est plus dangereux.
Pour nous et d’autres nations, les signes avant-coureurs sont là : « the writing is on the wall » — le message est clair —, comme on dit aux États-Unis.




