La victime et le témoin durant la dictature militaire au Brésil : une anthropologie de la mémoire

, par Cynthia Sarti

Ce texte vise à réfléchir sur la souffrance liée à la violence au travers de deux figures, le témoin et la victime, dans le contexte de la mémoire contemporaine de la dictature militaire brésilienne (1964-1985). On analyse ici la façon dont ces figures se sont construites tout au long du processus par lequel la violence d’État a pu être nommée, en posant que l’indicible des expériences de violence tient moins à la difficulté ou à l’impossibilité subjective de les dire, de la part de ceux qui les ont vécues, qu’à l’absence d’un espace d’écoute et d’élaboration de ces expériences.

Deux figures de la violence, le témoin et la victime, sont au centre de cette enquête. Son contexte est celui de la construction mémorielle de la dictature militaire au Brésil (1964-1985). Comment l’une et l’autre de ces figures ont-elles été produites depuis le retour à la démocratie dans un processus mettant en jeu la mémoire de cette violence et la réparation qui peut en être attendue [1] ?

Ma réflexion s’inscrit dans une recherche plus large, en cours, sur la souffrance et la violence [2]. Je cherche à y analyser les formes par lesquelles la société et les individus élaborent et expriment la souffrance liée à ces expériences et la façon dont ils ont été marqués par celles-ci. Dans le cadre de cet article, je me référerai à la torture ainsi qu’à la mort ou à la disparition de proches pendant la dictature militaire au Brésil en m’attachant au processus par lequel cette période a commencé à être traitée et discutée dans la société brésilienne comme une violence d’État. Il s’agit d’une recherche sur le travail de la mémoire, menée en analysant les parcours d’individus dans leur quête de compréhension de la violence vécue et dans leurs tentatives de réinscription de celle-ci dans leur existence et leur vie quotidienne.

Pour un (ou une) anthropologue, étudier le travail de la mémoire dans son propre pays renvoie à la question fondatrice de l’anthropologie, celle du besoin permanent d’un double mouvement de rapprochement et, en même temps, de distanciation par rapport à nos interlocuteurs, la distance étant conçue non comme une garantie d’objectivé mais comme un éloignement nécessaire à l’analyse, surtout en ce qui concerne nos propres références (Lévi-Strauss 1983). Le sujet de cette recherche pose inévitablement une question : comment ne pas s’emporter lorsque l’on étudie la souffrance liée à une violence vécue [3] ? L’idée d’un interlocuteur – pas un informateur – prend ici tout son sens : les données de la recherche ne sont pas recueillies puisqu’elles ne sont pas là. Elles sont construites tout au long de l’enquête dans la relation du chercheur à l’interlocuteur. C’est particulièrement le cas ici car le travail de mémoire de la dictature au Brésil n’est qu’en cours et que la recherche et l’écriture du texte anthropologique en font partie.

Les parcours de ces interlocuteurs sont observés de deux manières : d’une part, grâce à une littérature du témoignage dont les textes ont été écrits par les protagonistes de la lutte contre la dictature emprisonnés et torturés ; de l’autre, par des entretiens avec les auteurs de ces écrits et avec des parents de morts ou de disparus.

Le Brésil possède aujourd’hui une importante documentation sur la dictature de 1964-1985 qui circule largement dans les médias et dont le rapport final de la Commission nationale de la vérité (CNV) remis en décembre 2014 (Brasil 2014) est l’une des pièces maîtresses. Cette divulgation a été favorisée par la CNV elle-même. Ces données sont également prises en compte ici, dans la mesure où elles contextualisent les discours des individus sur lesquels l’enquête a porté.

Au Brésil, comme en Argentine (Crenzel 2010), nombre d’œuvres littéraires (mais aussi de films) ont témoigné des crimes de l’État – torture, meurtres, disparitions – pendant cette période d’exception. Cependant, leur répercussion n’est plus celle qui avait prévalu au moment de leur parution du fait des nouveaux espaces qui se sont ouverts dans la société brésilienne actuelle pour parler de la dictature et des perspectives nouvelles créées par l’éloignement temporel [4]. Cette production est considérée ici comme la contrepartie du silence imposé sur la violence vécue. Pour reprendre l’expression de Pollak (1993), elle en a été la « mémoire souterraine ». L’écriture a donc été une façon d’agir, dans une période où on était contraint de taire la violence vécue. Pour Ginzburg (2009, 566) qui analyse les textes littéraires sur la période de la dictature au Brésil, ceux-ci « indiquent un décalage entre les conditions dont on disposait pour attribuer un sens à ce qui s’est passé et les besoins de ceux qui ont été touchés [5] ». Les témoins aussi bien que les victimes de ces expériences se sont retrouvés dans un lieu indéfini, entre le vécu de l’expérience de la violence et le manque d’espace social de prise de parole, vivant sans répit le besoin de construire des formes d’expression. La littérature apparaît dès lors comme un champ privilégié pour l’analyse de ces figures.

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[1La dictature militaire au Brésil a duré 21 ans, de 1964 à 1985. Elle a commencé par un coup d’État militaire contre le gouvernement élu de João Goulart, elle a imposé un ordre autoritaire et s’est achevée avec le retour à un gouvernement civil. Un certain nombre de travaux donnent des références sur les caractéristiques de la dictature militaire au Brésil. On peut citer, entre autres, les œuvres collectives dirigées par Aarão Reis Filho, Ridenti & Motta (2004), Teles & Safatle (2010), Santos, Teles & Teles (2009) et Green (2014).

[2Recherche en cours dans le cadre de mes activités comme professeur à l’Unifesp et chercheur au Conseil national de développement scientifique et technologique brésilien (CNPq).

[3Le problème de la place du chercheur face à de tels objets d’études n’est que mentionné ici, ne pouvant pas être convenablement développé dans les limites de cet article, en dépit de sa pertinence pour une anthropologie de la mémoire.

[4Martins Filho (2002) analyse la répercussion des livres qui ont dénoncé la torture durant la dictature au moment où ils ont été publiés, en les situant dans l’action politique d’une guerre entre « militaires et militants » autour des versions sur les évènements et la défense de leurs points de vue. Comme nous rappelle Jelin (2002, 44), « les controverses sur le sens du passé commencent avec l’évènement conflictuel lui-même ».

[5Les textes cités dans la bibliographie en portugais ou espagnol ont été traduits par l’auteur et par Julien Zeppetella.

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