La tragédie du Rio Grande do Sul et l’art de l’aveuglement

On va tout mettre sur la table, d’entrée de jeu, sans mâcher les mots.
Pour ce qui est de la crise climatique, oui, il est temps de paniquer.

(Raymond Pierrehumbert, 2018)

Cette épigraphe a été écrite par un professeur de physique de l’Université d’Oxford aux États-Unis, principal auteur du rapport 2018 du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

Traduction et relecture pour Autres Brésils : Philippe Aldon et Du Duffles

Il ne s’agit malheureusement pas d’un simple artifice rhétorique destiné à attirer l’attention sur un problème, que beaucoup pensent - ou pensaient - n’être qu’une question secondaire. L’humanité est confrontée à une menace réelle et concrète qui, pour la première fois peut-être, la confronte à un dilemme où elle ne peut garantir que l’avenir sera meilleur que le présent. Malgré la récalcitrance des théories du complot et les intérêts manifestes des groupes économiques et des négationnistes, la science a depuis longtemps mis en garde contre l’aggravation des variables qui influencent le réchauffement climatique, telles que les émissions de gaz à effet de serre, le déclin du permafrost, l’acidification des océans, la déforestation des forêts et d’autres biomes de la planète. En réalité, en ce qui concerne l’avenir de la civilisation humaine dans le système terrestre, les projections des collectifs scientifiques sont de plus en plus sombres.

Quelques mois après le passage d’un cyclone extra tropical qui a dévasté l’État de Rio Grande do Sul [1], causant morts et dégâts matériels considérables, des inondations encore plus dévastatrices frappent à nouveau la population de l’État. Dans pratiquement tous les journaux télévisés, les commentateurs et les experts affirment que nous devons nous habituer à ce drame qui n’est pas l’apanage des habitants du Rio Grande do Sul, mais qui touche de plus en plus de personnes dans le monde. Il s’agirait de la "nouvelle normalité" du monde dans lequel nous vivons, un processus irréversible résultant du changement climatique en cours. Il semblerait que - peut-être pas par le chemin le plus ardu, mais certainement par le plus douloureux - après avoir longtemps tenté de couvrir le soleil avec la passoire du négationnisme, l’urgence climatique préoccupe désormais les formateurs d’opinion publique au Brésil. Et pas seulement eux, car, aux côtés des personnes dont la vie a été dévastée par les tragédies climatiques, la question consterne ceux qui parviennent à compatir à la douleur d’autrui ou simplement à faire preuve d’un minimum de bon sens face à la réalité.

Cependant, il y a semble-t-il, une question à laquelle on évite à tout prix de répondre : quelles sont les causes profondes de cette urgence climatique qui engendre dégâts, désespoir et souffrance à si grande échelle ? Nombreux sont ceux qui répondent que la cause elle-même est le réchauffement de la planète. C’est sans doute une réponse qui se veut attentive au mouvement de la réalité concrète telle que nous la percevons ou la ressentons dans notre chair, mais elle ne s’attaque pas non plus à la racine du problème. Car les sécheresses de plus en plus longues, les inondations de plus en plus fréquentes, les cyclones de plus en plus récurrents, tout comme l’acidification des océans et l’accumulation des gaz à effet de serre, sont moins des causes que des effets de l’aggravation de ce que l’on entend par défaillance métabolique, c’est-à-dire des expressions concrètes de la disjonction croissante entre le mode de production et le système Terre.

Bien qu’apparemment farfelu, ce raisonnement n’est pas difficile à comprendre, surtout si l’on tient compte du fait que le mode de production capitaliste est un système qui ne se développe pas dans le vide, mais à travers un espace-temps qu’il réorganise selon la logique du capital. Et cette logique expansive s’accélère, puisqu’elle est commandée par l’accumulation capitaliste et la recherche du profit, dans les conditions de la concurrence du marché. L’exploitation d’un espace fini - comme la Terre - à partir d’un système de plus en plus expansif se heurte à une limite biophysique ; d’où les sécheresses, les inondations, les cyclones de plus en plus récurrents... A l’évidence, la réponse est autre.

Si l’on prend l’exemple de ce qui s’est passé depuis les années 1950, il est évident que les transformations socio-économiques se sont considérablement développées. Cependant, en ce qui concerne le métabolisme homme/nature, ce monde qui s’est emballé avec les 30 glorieuses du capitalisme et qui est aujourd’hui truffé de machines sophistiquées et d’intelligence artificielle engendre des conséquences inquiétantes. Les graphiques ci-dessous illustrent certaines manifestations concrètes de la tendance à l’accélération du système capitaliste, qui s’est accentuée à partir des années 1950 - à l’image de l’échelle systémique elle-même.

Il est vrai que le 20ème siècle a produit une explosion démographique sans précédent, surtout depuis les années 1950. En un demi-siècle, nous sommes passés de 3 milliards d’êtres humains à 7 milliards environ, vivant pour la plupart dans des zones urbaines, ce qui contribue encore à la fracture métabolique en cours et implique une utilisation de plus en plus importante d’engrais. En 1950, l’utilisation d’engrais était inférieure à 10 millions de tonnes ; elle est passée à 200 millions dans les années 2000. Le nombre de véhicules à moteur a également explosé au cours de ce demi-siècle : d’environ 200 millions en 1950, il est passé à environ 1,5 milliard en 2000. De concert, comme l’illustrent les chiffres ci-dessus, les émissions de CO² et de NO², les gaz à l’origine de l’effet de serre, ont également explosé.

La forte accélération des activités anthropiques permet de comprendre que l’humanité est devenue une force géologique à l’échelle planétaire, surtout depuis 1950. Du lendemain de la Seconde Guerre mondiale jusqu’au milieu des années 1970, le système capitaliste a connu ses meilleurs résultats. Se sentant menacé par la possibilité concrète d’un modèle alternatif, le système capitaliste a été stimulé par l’action décisive des États qui, par le biais d’accords tripartites (employeurs, syndicats et gouvernements), ont mis en œuvre le système social-démocrate de répercussion des gains de productivité sur les salaires et, partant, de garantie de croissance des masses de revenus, de demandes et de profits. Ce dispositif a stimulé l’investissement productif et l’emploi à travers un modèle de production et de circulation de masse des marchandises qui, avec la reconstruction de l’appareil productif en Europe au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, a engendré un cercle vertueux de trois décennies de croissance économique accélérée, avec une certaine répartition des revenus dans les principales économies. Même si cette étape du capitalisme a été interrompue par le "tournant conservateur" des années 1980, cette interruption ne s’est pas accompagnée d’un renversement de l’utilisation massive des combustibles fossiles et de la dégradation des écosystèmes.

Dans cette optique, les tragédies telles que celle qui ruine actuellement la vie de milliers de Gauchos sont moins dues à "mère nature" qu’à l’inconséquence d’êtres humains qui ne renoncent pas à une sorte" d’American way of life" et à la recherche d’un profit toujours plus important dans des activités typiques du néo-extractivisme - même lorsqu’elles impliquent des atteintes irresponsables à la nature. Ainsi, pour ne pas continuer à cacher le soleil avec une passoire, il ne faut pas occulter la véritable racine du problème : dans la société de production et de circulation des marchandises - ou plutôt, dans le capitalisme - le ressort principal de la capacité humaine à transformer la nature se trouve dans l’accumulation du capital, qui est au centre de notre système de reproduction matérielle. Cela signifie que le processus qui permet d’obtenir les moyens de subsistance et de reproduction de la société n’est pas purement et simplement un processus productif, mais aussi - et avant tout - un processus capitaliste. En d’autres termes, il s’agit d’un processus de valorisation d’une certaine quantité de valeur qui est mise en circulation pour retourner augmentée au point de départ.

Ce qui nous amène à un autre point fondamental pour comprendre la dynamique de notre relation métabolique avec la nature : l’accélération. Le système n’est pas seulement extensible ; il s’accélère. Dans la mesure où l’accumulation du capital est son ressort principal, et où le capital qui se renouvelle plus rapidement tend à se valoriser plus et/ou plus vite que le capital qui ne se renouvelle pas, la concurrence inter capitaliste elle-même conduit à une course aux innovations qui réduisent le temps de renouvellement du capital. En ce qui concerne la reproduction matérielle du système, ce mouvement prend la forme de technologies capables de produire des marchandises sur des périodes de production de plus en plus courtes. Cependant, comme ces marchandises ont généralement une valeur unitaire plus faible en raison des gains de productivité du travail, le maintien d’un profit important nécessite des volumes de production, de commercialisation et de consommation de plus en plus importants. Ainsi, la logique d’augmentation et d’accélération du système tend à s’auto-alimenter. Plus le volume est important, plus le besoin d’accélération est grand - et plus les répercussions négatives sur les écosystèmes sont importantes, ceux-ci perdant leur capacité à fournir des services écosystémiques essentiels, tels que la régulation du climat.

Comme le souligne Luiz Marques, en l’espace de deux générations - soit le temps d’une vie - l’humanité est devenue une force géologique à l’échelle planétaire [d’où l’idée de l’Anthropocène]. Il suffit de voir qu’entre 1900 et 1930, le taux moyen d’élévation du niveau de la mer était de 0,6 mm par an, qu’entre 2014 et 2017, ce taux était de 5 mm par an, mais qu’entre 2018 et 2019, l’élévation était de 6,1 mm.En un siècle seulement, l’élévation du niveau de la mer a été multipliée par dix. Et selon les projections, d’ici 2040, les inondations qui se produisent une fois par siècle dans les zones côtières pourraient avoir lieu tous les ans. Si l’on mesure aujourd’hui l’élévation du niveau de la mer en millimètres par an, la fonte de l’Antarctique pourrait à elle seule faire monter le niveau des océans de plusieurs dizaines de centimètres au cours de ce siècle.

Pour éviter de nouvelles tragédies, comme celle que vit aujourd’hui dans le Rio Grande do Sul, il faut reconnaître les contradictions entre la dynamique de l’accumulation et les conditions naturelles de production, c’est-à-dire la logique expansive et accélératrice de l’accumulation qui ne peut s’harmoniser avec la logique de la biosphère, un système d’écosystèmes ayant son propre fonctionnement et sa propre dynamique, qui n’est ni croissante ni accélératrice. En général, l’accumulation capitaliste tend à causer de graves problèmes dans la relation entre l’humanité et la nature chaque fois que le taux de consommation de matière et d’énergie dépasse le taux de régénération du système naturel. Mais aussi lorsque l’ampleur des déchets de production dépasse la capacité des différents écosystèmes à les assimiler. Telles sont, à proprement parler, les principales voies par lesquelles un système écologique peut se désorganiser et, par conséquent, voir sa mécanique altérée et/ou compromise par l’action de l’homme. C’est dans ce contexte que l’on parle généralement de métabolisme des écosystèmes, c’est-à-dire du bon fonctionnement d’un écosystème donné. C’est l’interaction des éléments qui composent sa structure qui aboutit à une série de fonctions écosystémiques, telles que la séquestration du carbone de l’atmosphère et la régulation du climat et du cycle de l’eau.

C’est pourquoi, pour trouver une issue aux tragédies environnementales, il faut reconnaître l’évidence : les êtres humains ne sont pas maîtres de la nature, mais en font partie ; la Terre n’est pas une simple mine de ressources naturelles, mais un réseau d’écosystèmes dont dépend le bon fonctionnement de la vie humaine elle-même. Il est plus urgent que jamais d’assumer que les catastrophes climatiques ne sont pas de simples accidents ou des obstacles sur le chemin, qu’il n’y a pas d’issue technologique à l’urgence écologique - à moins que nous n’abandonnions la voie que la civilisation humaine a prise, alimentée par une suraccumulation de capital qui est devenue une fin en soi et a créé le scénario tragique vécu dans diverses parties de la planète, comme dans le Rio Grande do Sul en ce moment.

Si la dégradation de l’environnement met en péril la fourniture de services écosystémiques indispensables aux êtres humains, la prévention de futures tragédies climatiques implique de s’attaquer à la racine du problème - en d’autres termes, de mettre fin au totalitarisme du système qui consomme le substrat matériel de la vie. Il est peut-être encore temps de tirer le frein d’urgence avant que la fracture du métabolisme humanité/nature ne transforme la biosphère en un drain aspirant l’espèce humaine. Ce qui doit être discuté, ce ne sont donc pas de simples solutions techniques, des outils qui éliminent les obstacles d’une trajectoire supposée naturelle et inéluctable, mais une manière de changer cette trajectoire, de construire un modèle civilisationnel dans lequel la vie passe avant l’accumulation, et non l’inverse.

C’est dans ce sens que des auteurs comme John Bellamy Foster critiquent l’irréalité et l’irresponsabilité de nombreuses analyses développées par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Les modèles qu’ils utilisent ont pour pierre angulaire la croissance économique et pour saint autel l’accumulation du capital. Ces analyses minimisent systématiquement l’ampleur des transformations sociales nécessaires et misent tout sur le même mécanisme que celui qui a conduit à l’urgence écologique, c’est-à-dire le marché. Ainsi, bien qu’elles puissent avoir raison dans leur diagnostic (la croissance économique accélérée n’est plus une garantie contre les insécurités de l’avenir, mais la source même de ces insécurités), ces analyses sont erronées dans leurs prescriptions, parce qu’elles passent à côté de la racine du problème.
Malheureusement, cela n’est guère surprenant puisque, comme Foster le reconnaît lui-même, l’approche du GIEC est largement dictée par une politique économique hégémonique, guidée par les besoins d’accumulation des grandes sociétés transnationales. Celles-ci - comme Milton Santos l’a signalé il y a longtemps - sont devenues le centre lâche d’un monde inégal, dans lequel la fable de la mondialisation économique cache le triste visage de l’impérialisme. Une masse gigantesque de ressources est canalisée vers la fabrication d’armes et de guerres. Des gens sont tués en silence au nom du pillage des richesses des peuples qui s’obstinent à fonctionner selon une logique différente - ou une suraccumulation aveugle qui provoque la dévastation de l’écosystème.

À l’heure où j’écris ces lignes, plus d’un demi-million de Gauchos sont touchés par une autre manifestation de la défaillance métabolique en cours. Des milliers d’entre eux ne savent pas où aller après avoir vu leur maison emportée ou détruite par une nouvelle inondation. Tragiquement, la situation n’est pas très différente de celle des millions de réfugiés environnementaux dans le monde, des personnes qui ont été forcées de quitter leur maison à cause des sécheresses, des inondations et d’autres expressions de la même défaillance métabolique qui marque l’urgence climatique que nous connaissons. Pour ces personnes, le système fondé sur la suraccumulation ne va pas s’effondrer dans sa relation avec la nature - c’est déjà le cas. Ne pas fermer les yeux sur cette réalité est une condition indispensable pour sortir du labyrinthe dans lequel nous nous trouvons dans notre relation métabolique avec la nature dont nous faisons partie. Un labyrinthe plein de tragédies environnementales et de guerres, mais qui ne l’est pas moins en raison d’une concentration matérielle dans laquelle le 1 % le plus riche de la population jouit d’une richesse six fois supérieure à celle de 90 % des habitants de la planète. Un labyrinthe civilisationnel dans lequel environ 46 % des personnes vivent sans accès à des installations sanitaires de base et où deux milliards (23 % de la population mondiale) n’ont pas accès à l’eau potable. Un labyrinthe dans lequel les êtres humains ne se reconnaissent pas en tant qu’êtres humains, en tant que parties de la nature ou en tant que membres d’une force unique capable de transformer la nature et de se transformer eux-mêmes. Un labyrinthe dans lequel l’appropriation privée de la richesse collective brutalise, consomme l’énergie vitale et éloigne les êtres humains de leur essence en tuant leur créativité à la racine. Un labyrinthe où le Minotaure de la faim se nourrit du sacrifice d’une vie humaine toutes les quatre secondes, et où ceux qui parviennent à survivre - et pas plus - croient que les machines qui accélèrent l’accumulation et la dévastation de l’environnement sont responsables de la richesse produite, mais pas de l’aspiration de la vie.

Pour conclure, j’aimerais emprunter une idée au philosophe anglais Terry Eagleton, pour qui l’idéologie, c’est comme la mauvaise haleine : chacun en a mais elle ne gêne que les autres. Et, il faut donc vraiment avoir très mauvaise haleine, c’est-à-dire énormément d’idéologie, pour se rendre compte o combien la forme développée de la société humaine est un labyrinthe civilisationnel qui provoque une telle détresse - ou un tel drame.

 [2]

Références

  • DAILY H. Toward some operational principles of sustainable development, Ecological Economics, v.2, 1990, pp. 1-6.
  • EAGLETON, T. Ideologia : uma introdução. São Paulo : Boitempo, 2019
  • MARQUES, L. O decênio decisivo : proposta para uma política da sobrevivência. São Paulo : Elefante, 2023
  • JEZIORNY, D. L. “Metabolismo social e pandemias : alternativas ao vírus do crescimento autofágico” pp. 407-428 in Fressato, S. B. & Novoa, J. Soou ao alarme : a crise do capitalismo para além da pandemia. São Paulo : Perspectiva, 2020.
  • STEFFEN, Will ; BROADGATE, Wendy ; DEUTSCH, Lisa ; GAFFNEY, Owen ; LUDWIG, Cornelia. The Trajectory of the Anthropocene : the Great Acceleration. In : The Anthropocene Review, jan. 2014.

Voir en ligne : A tragédia gaúcha e a arte de cegar

En couverture, la municipalité d’Arroio do Meio, dans la vallée du Taquari, a de nouveau été touchée par les inondations. Le pont de fer, ouvrage historique de 1939, a été détruit. Photo : Communiqué de presse du MAB

[1NdT : en juillet 2023

[2NdT, dans le texte original, il semble manquer un mot dans la phrase. Du contexte, nous proposons cette traduction.

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