La rhétorique de la haine dans les médias

, par Jaime Amparo Alves

Source : Observatorio da Imprensa - 02/10/2012

Traduction pour Autres Brésils : Roger Guilloux

Les Brésiliens vivant à l’étranger et qui suivent sur Internet les informations en provenance des médias brésiliens, ont l’impression que leur pays n’a jamais été dans une situation aussi mauvaise. Les cas de corruption se multiplient, la crise menace l’économie, l’inflation est de retour et le pays sombre dans un chaos moral. C’est le type d’information auquel les rédactions des médias de l’axe Rio-São Paulo voudrait nous faire croire. Avec ses contrôleurs de l’information [1] choisis avec soin, la Folha de S.Paulo, l’Estado de S.Paulo, Veja et O Globo [2] s’investissent avec force dans la création de ce chaos. Ils ont deux objectifs en vue : paralyser l’action du gouvernement de la présidente Dilma Rousseff et détruire la bonne image de l’ex-président, Lula da Silva. Jusque-là, rien de bien nouveau. Lula tout comme Dilma savent que ces médias ne leur laisseront aucun répit, alors qu’ils n’ont pas – et qu’ils n’auront pas – le courage d’une Cristina Kirchner qui a mené à bien la mise en place d’une nouvelle législation qui démocratise les médias et redistribue les aides gouvernementales destinées à ce secteur. C’est même tout le contraire que l’on constate : la Police Fédérale continue à s’en prendre aux radios communautaires alors que les groupes de presse Globo et Abril [3] ont droit à des quotas record de publicité en provenance du gouvernement. Le PT souffre du syndrome de Stockholm (où le séquestré s’éprend de ses gardiens) et l’exemple le plus emblématique en est la position de Marta Supplicy [4] qui accepte d’être chroniqueuse d’un quotidien dont la caractéristique a été le lynchage et la paralysation politique au cours des deux mandats du PT à São Paulo.
Ce qui retient l’attention, c’est que cette nouvelle vague conservatrice reçoit l’appui d’une équipe d’intellectuels et d’artistes dont la rhétorique effraie. Que l’ex-président Fernando Henrique Cardoso use de ses talents de sociologue pour berner les moins bien informés, on pouvait s’y attendre, tout comme on pouvait s’attendre aux analyses de Demétrio Magnoli [5], spécialise hors pair dans tous les domaines de la connaissance. Jamais quelqu’un n’avait osé assumer avec une telle désinvolture et avec un tel brio un rôle aussi médiocre que Magnoli, spécialiste en politiques publiques, quotas raciaux, syndicalisme, mouvements sociaux, communication, droits humains, politique internationale, … Demétrio Magnoli est le porte-parole de ce que la droite brésilienne a de pire, même si ses articles ne résistent pas à une analyse critique.

Un journalisme lombrosien[6]

Et voilà que maintenant la nouvelle croisade morale, déjà portée par les défenseurs patentés des « valeurs civilisatrices », reçoit l’appui de célébrités comme Ferreira Gullar et João Ubaldo Ribeiro[7]. La rage avec laquelle ils écrivent, pourrait être canalisée vers des causes bien plus nobles si tous les deux ne se laissaient captiver par le chant des sirènes. Ils prennent pour argent comptant, la construction médiatique du scandale et ce que cette presse qualifie de dégénérescence morale. Et parce qu’ils sont convaincus que le pays est en danger, que l’ex-président Lula est l’incarnation du mal et que le PT doit disparaître afin que le pays puisse survivre, ils reproduisent la rhétorique des grands groupes de presse avec une naïveté inconcevable de la part de personnes dont l’imagination littéraire nous a tellement inspirés.
Ferreira Gullar et João Ubaldo Ribeiro font maintenant partie de cette intelligentsia nationale qui apporte une légitimité scientifique à une pratique journalistique insidieuse qui trouve en la revue Veja son expression la plus éclatante. Au-delà des divergences idéologiques face au projet politique du PT – divergences que je partage également – le discours politique qui émane des chroniqueurs des journaux de grande diffusion de São Paulo et Rio, impressionne par sa brutalité. Les plus nuancés suggèrent que l’ex-président Lula se suicide, suivant l’exemple de Getúlio Vargas, les plus cyniques voient avec espoir dans le cancer dont il est victime, la seule possibilité de l’éliminer. Les lecteurs de ces journaux applaudissent à de tels arguments, les commentant en des termes qui ne peuvent être repris ici.
Quelles sont les limites de cette rhétorique de la haine contre le président métallo ? Cette haine contre le rôle politique de Lula aurait-elle sa source dans sa condition de Nordestin [8], dans la place qu’elle occupe dans l’imaginaire des élites ? Comment des personnalités aussi préparées à une lecture sociale du monde sont-elles capables de faire chorus avec les auteurs d’un discours aussi cruel et lâche, très largement repris par des chroniqueurs inamovibles ? Si la mort biologique de l’ennemi politique est déjà fêtée aussi ouvertement – et la mort symbolique quotidiennement ritualisée dans les discours déshumanisants – ne serions-nous pas en train d’inaugurer une nouvelle étape, celle du journalisme lombrosien ?

Le spectacle de la punition

Allant au-delà de la condamnation des crimes commis par les dirigeants des partis politiques à l’époque de Lula, les textes de Demétrio Magnoli, Marco Antonio Villa, Ricardo Noblat, Merval Pereira, Dora Kramer, Reinaldo Azevedo, Augusto Nunes, Eliane Cantanhêde [9], ainsi que de ceux qui maintenant les rejoignent, constituent des sources précieuses pour que les générations à venir de journalistes et de chercheurs en communication puissent comprendre ce que Perseu Abramo [10], de manière appropriée, qualifie de « modèles de manipulation » dans la presse brésilienne. Les textes de ces journalistes seront utilisés dans les disciplines de déontologie journalistique non seulement comme exemples concrets de faillite éthique du journalisme telle que nous l’entendions jusqu’à maintenant mais également comme symptôme des nouveaux défis auxquels devra faire face une profession de plus en plus dominée par une économie de la moralité qui confère une légitimité à des pratiques corporatistes inquisitoriales vendues comme relevant de l’intérêt public.
On a donné au soi-disant « mensalão »[11] une importance disproportionnée, égale à une bombe d’Hiroshima, non pas parce que les « barons » des grands médias et leurs contrôleurs de l’information seraient profondément outragés et scandalisés par un tel spectacle. Rien de cela ! On n’a pas vu un tel acharnement à poursuivre les attaques contre les coffres de la nation quand ce pays était gouverné par le président sociologue [12]. La vérité, c’est que le « mensalão » surgit comme une opportunité historique de faire ce que l’opposition – qui, selon les dires d’un chroniqueur de Veja, se refuse à jouer son rôle d’opposition –n’a toujours pas réussi à faire jusqu’à maintenant : salir et détruire la biographie du président métallurgiste, paralyser le gouvernement de Dilma Rousseff et reconduire le projet de l’élite « du Sud-Est » [13] au Palais du Gouvernement.
Mon espoir, aussi naïf qu’utopique, c’est que le Partido dos Trabalhadores apprenne la leçon et mène à bien les propositions de refondation du pays, propositions abandonnées dans l’espoir d’un accord tacite d’une trêve dans la guerre avec les médias. Il n’y aura pas de trêve même si la nouvelle ministre de la culture se laisse aller à collaborer avec le lobby de la Folha de São Paulo en apportant son appui à la loi sur les droits d’auteurs ; même si le gouvernement de Dilma continue à verser généreusement des millions de réaux dans les coffres des entreprises Globo et Abril par le biais de la publicité officielle. Le PT, pas plus que le Congrès National ou le gouvernement fédéral, ne sont prisonniers des grands médias. Les véritables victimes, c’est nous tous. Nous sommes tous otages de la demie douzaine de journaux qui définissent ce qui constitue une information, qui disent quelles pratiques de corruption méritent d’être condamnées, et, aussi incroyable que cela paraisse, lesquelles doivent être jugées et de quelle manière, par la plus haute cour de justice du pays. Lors de la dernière session de l’Action Pénale 470 [14], par exemple, le Ministre relator [15] du Tribunal chargé d’instruire le procès, exigeait, furieux, l’anticipation du vote du Ministre revisor [16] afin de ne pas faire attendre les médias ! Le STF s’est transformé en une nouvelle arène médiatique où l’intrigue journalistique du spectacle de la punition exemplaire est mise en scène.

Le courage d’affronter le monstre

Après cinq années passées en dehors du pays [17], je me demande à quoi peut bien me servir mon diplôme de journalisme. D’un autre côté, je suis davantage convaincu que si je suis mieux informé sur le Brésil, c’est grâce à la presse étrangère. C’est grâce aux agences de presse internationales que j’ai pu faire savoir à mes amis vivant au Brésil que la politique étrangère de l’ex-président métallurgiste était devenue un thème de référence et un marqueur de la politique brésilienne, pour les journalistes américains. Je leur ai dit que la presse américaine avait amplement diffusé les actions menées par la diplomatie brésilienne dans la médiation avec la Turquie en vue d’un accord sur le nucléaire iranien alors que la presse brésilienne avait boycotté l’information. Je leur ai fait savoir que j’avais pu accompagner des Etats-Unis, les cérémonies où le président analphabète recevait le titre de docteur honoris causa de divers institutions européennes et je leur ai dit qu’en raison de la politique indépendante et souveraine du président métallurgiste, être brésilien, à l’étranger, avait maintenant une tout autre connotation. Le Brésil a enfin acquis un statut de respectabilité et le président nordestin a montré au monde notre stratégie d’une Amérique Latine souveraine.
Mes amis qui habitent au Brésil sont privés du droit à l’information et continueront de l’être dans la mesure où ni le Gouvernement Fédéral ni le Congrès ne sont disposés à payer le prix d’une « réforme » dans un domaine aussi stratégique et aussi fondamental à l’exercice de la citoyenneté. Alors qu’il disposait de 70% d’approbation populaire et de l’appui des mouvements sociaux, Lula n’a pas eu le courage d’affronter le monstre et aujourd’hui il le paie très cher. Et Dilma qui bénéficie d’un même taux d’approbation, aura-t-elle le courage de faire cette réforme ou bien la demie douzaine de Murdochs locaux continueront-ils à rester intouchables, au nom de la liberté de la presse [18] ?

Notes du traducteur :

[1]L’auteur utilise l’expression américaine « gate keeper »
[2]Les quotidiens Folha de S.Paulo et Estado de S.Paulo ainsi que l’hebdomadaire Veja sont édités à São Paulo, le quotidien O Globo - du même groupe que la plus grande chaîne de télévision du même nom - est édité à Rio. Ces trois quotidiens, bien qu’ayant un tirage limité et en diminution peuvent être considérés comme des journaux nationaux dans la mesure où les informations qu’ils présentent sont abondamment reprises par les chaînes de radio et de télévision. Veja est le premier hebdomadaire en termes de tirage, environ un million d’exemplaires.
[3]Le groupe de presse Abril édite la revue Veja
[4]Marta Supplicy, membre du PT, a été maire de São Paulo et vient d’être nommée ministre de la culture. Elle était chroniqueuse à la Folha de São Paulo.
[5]Demétrio Magnoli : professeur à l’USP et journaliste à Estado de São Paulo et O Globo. Est considéré par les secteurs conservateurs comme l’un de ses plus grands penseurs.
[6]Le néologisme utilisé, lombrosiano, renvoie aux travaux de criminologie de Cesare Lombroso liant le crime aux caractéristiques physiques, à l’hérédité et à la race.
[7]Ferreira Gular : poète de renom et traducteur. João Ubaldo Ribeiro : écrivain, journaliste et professeur. Son « histoire » du Brésil, Viva o povo brasileiro, a connu un grand succès.
[8]Les habitants du Nordeste brésilien sont considérés avec une certaine condescendance et même avec mépris par une partie des classes moyennes et par la presse du Sud-Est et du Sud brésilien
[9] Journalistes vedettes de cette presse
[10] (1929-1996) Journaliste brésilien de renommée et professeur d’université, auteur de Padrões de Manipulação na grande imprensa
[11]Mensalão. Terme utilisé par les grands médias – conservateurs et très hostiles à Lula et au PT – pour typifier un mode de corruption politique où le PT aurait utilisé de l’argent de provenance douteuse pour s’assurer l’appui politique de quelques partis politiques monnayant leur décisions. Selon la version de cette presse, le PT aurait versé de manière régulière (>mensuelle> mensalão) de l’argent aux députés de ces partis. Le PT reconnaît l’existence d’une caisse noire qui a servi entre autres à contribuer au financement des élections des partis de la majorité. Les responsables de ce scandale viennent d’être condamnés (10 octobre 2012) par le STF (Supremo Tribunal Federal), la plus haute instance de justice. Ce que demande la presse indépendante, une partie du monde juridique et le PT, c’est que les scandales de même nature commis par les partis d’opposition soient traité avec célérité et la même rigueur.
[12] Il s’agit de Fernando Henrique Cardoso, président du Brésil de 1994 à 2002, qui a mis en œuvre une vaste politique de privatisation des entreprises publiques. Les partis de gauche lui reprochent d’avoir bradé ces entreprises et d’avoir couvert le versement de pots-de-vin à ses proches. Personnalité très imbue d’elle-même, ses adversaires l’affublent du titre de « président sociologue » ou encore de « prince des sociologues ».
[13] Le Sud-Est correspond aux Etats de São Paulo, Rio, les deux Etats les plus riches et les plus développé du pays ainsi que du Minas Gerais et de l’Espirito Santo. L’élite politico-économique de Rio et São Paulo – connue pour son idéologie très conservatrice - a tendance à penser que le pouvoir au niveau national doit naturellement lui revenir.
[14] Action pénale 470 : c’est le nom que le STF a donné à ce que les journaux appellent le mensalão
[15] Les 11 membres du STF portent le titre de ministre. Le ministre relator est chargé d’instruire le procès.
[16] Le ministre revisor : il confirme, complète ou infirme le rapport présenté par le ministre relator.
[17] Jaime Amparo Alves a passé cinq années à l’Université du Texas.
[18] liberdade de e(i)mpre(n)sa : le journaliste fait un jeu de mots en opposant/associant emprensa (presse) et impresa (entreprise)

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