La réforme politique commence par les médias

, par Bruno Cava

Source  : Outraspalavras [1] - juillet 2011-

Traduction  : Monica Sessin, traductrice bénévole pour Autres Brésils


On parle beaucoup de réforme politique, mais aucune réforme politique n’est plus fondamentale que la démocratisation des médias. C’est la grande réforme que le pays attend depuis des décennies. Les gouvernements changent, les régimes et les siècles aussi, mais le même régime qui exclut et oligarchique prévaut dans les communications brésiliennes. Ici, du moins le capitalisme libéral est arrivé. C’est un oligopole d’entreprises familiales. Elles se partagent les concessions de la TV et des radios, du nord au sud, par le biais de leurs filiales et émetteurs. De plus elles contrôlent à la fois les journaux, les revues, les maisons d’édition, les maisons de production de films et de théâtre.

Ces grands groupes se targuent d’être impartiaux et neutres, mais ils sont enracinés dans la politique nationale et mondiale, avec des positions conservatrices. Ils ont soutenu la dictature civilo-militaire et à présent, s’opposent à la recherche de la vérité historique (qui les a démasqués). Ils se considèrent comme des paladins de la liberté d’expression, mais ils sont les premiers à censurer les voix discordantes et licencier des salariés gênants. Ils se présentent comme les grands prêtres de l’éthique publique, mais leurs campagnes moralisatrices ne sont rien d’autre que des instruments de chantage et d’intimidation. Ils se disent pratiquants du bon journalisme, mais cela ne signifie qu’une certaine forme verticale et élitiste de produire et faire circuler la vérité et la légitimité. L’opinion publique est contre le peuple.

Un régime démocratique ne devient pas réalité quand tous les médias sont étatiques, il le sera quand nous tous deviendrons média. Quand sera consentie la parole aux sans voix. Quand une multitude de vérités et récits occuperont et se partageront l’espace public. Bien plus vital à la démocratie que la soi-disant “réforme politique”, telle qu’elle se présente, c’est la mise en mouvement d’un processus pour donner du pouvoir médiatique à tous les citoyens. Sans intermédiaires ou usurpateurs de l’opinion publique, garantir des conditions matérielles pour exercer son droit d’expression et de construction collective et de partage. Dans cette bataille, l’état n’est pas le gardien de la communication démocratique, mais son plus grand ennemi. Il ne suffit pas de bâtir une "télé publique" et encore moins de renforcer la "télé des évêques".

Mais pour ne pas tomber dans l’abstraction, il faut reconnaître que la parole ne sera jamais consentie aux sans voix. Il faut conquérir la polyphonie, contre le a été perdue. Et actuellement on est en train de perdre les batailles pour un Brésil haut débit, pour le partage des contenus et pour la multiplication des lieux de culture et des médias indépendants.

Que faire ?

Le mouvement peut obliger l’état à plus de démocratie dans les médias. Mais cela engendre un cercle vicieux. En effet, pour obliger, il faut que des médias existent, sinon c’est sans effet. Il faut de la capillarité sociale, bâtir des réseaux et rédiger des textes pénétrants. Il est donc nécessaire, tout d’abord, de devenir média. Plus que cela, de devenir un média différent, novateur et alternatif — outre les travers du bon journalisme, de la qualité formelle et de l’édition centralisée, qui caractérisent la grande presse. Quand les blogueurs progressistes reproduisent le même modus operandi de ces vieux médias, ils ne font rien d’autre que la renforcer, réaffirmant la structure conservatrice. Il semble, au fond, qu’ils aspirent à devenir eux-mêmes la grande presse. Et ils ne progressent pas sinon sur le mauvais chemin.

Constituer de nouveaux médias malgré l’état. C’est à dire, constituer un autre monde qui peut traverser et reconstruire les instances traditionnelles de représentation : gouvernement, partis et grande presse. La tâche consiste à favoriser et élargir la longue liste de blogs et sites de gauche, lieux et portails de média libre, radios communautaires, réseaux militants et collectifs politico-culturels des périphéries, politico-médiatiques et d’artivisme [2] subversif. Un discours alter mondialiste puissant ne doit pas seulement exister dans le langage écrit, il doit aussi passer par des films numériques, des pièces indépendantes, des graffitis, de la danse de rue, des festivals hors des circuits commerciaux etc. Tout cela dans une trame de relations transversales et collaboratives, en synergie d’actions et résistances, chacun dans sa spécificité, dans un activisme de foule. Ce réseau mobilisé, qui fait circuler la connaissance et la reformule, qui invente et réinvente des façons d’organiser et de produire, ce mouvement des mouvements, empiète déjà sur l’audience du Journal National, et a tout pour constituer une force politique au-delà du schéma traditionnel des gouvernements et des partis.

Dans ce chaudron, naissent des initiatives de contre-pouvoir, comme Wikileaks, Wikipedia, Anonymous, Universidade Nômade [3], Centro de Mídia Independente (CMI) ou Independent Midia Center (IMC), Outras Palavras, Diário Liberdade, Trezentos, parmi tant d’autres. Ainsi, il n’est admiré ni le vigilantisme [4] d’Internet, avec la loi dite AI5 digitais [5] et la loi Sinde [6], ni de façon plus subtile, le contrôle de Facebook et Twitter. Ces réseaux n’admirent pas non plus, la réaction des opérateurs de téléphonie contre l’universalisation du haut débit et le partage wifi, — qui a doublé, grâce à sa puissance politique (médiatique), la minorité de gauche dans la composition du gouvernement Dilma. Entre-temps, les mouvements sociaux des radios communautaires, des groupes de partage libre, des collectifs hackers souffrent de l’intensification de la criminalisation.

Mais ne soyons pas naïfs, et ne nous dérobons pas à la saine et constante autocritique. Les nouveaux médias finissent parfois par reproduire des structures hiérarchiques, où l’horizontalité n’est rien d’autre qu’un rapport de force remis en question. Les nouveaux modes d’organisation en réseaux et de foules signifient, surtout, de les considérer comme un champ de bataille, continuellement traversés par les tentatives commerciales et publicitaires de les accaparer. Il est fondamental de rester lucide sur les risques et limites du mode réseau, et de ne pas perdre de vue l’horizontalité, le partage, la logique des logiciels libres et l’excédent de coopération (par rapport au marché), — qui représente le véritable travail bouillonnant qui, anime donc le mouvement social.

Que faire ?

Articuler plus de réseaux, donner du pouvoir à plus de personnes dans le processus de production de vérités et récits, promouvoir plus d’espaces horizontaux et de dialogues Continuer de se débattre contre la gigantesque pieuvre des communications, dans cette démocratie plus qu’imparfaite. Et continuer de lutter et bloguer et twitter, en somme, devenir média.


Notes :

[1] Outras Palavras est aussi le titre d’une chanson de Caetano Veloso.

[3] Universidade Nômade est un réseau de réseaux qui produit de la connaissance de façon transversale rompant avec les cercles qui séparent le travail intellectuel (académique) et le travail en général (manuel, subordonné).

[2] Artivisme vise à faire prendre conscience de problèmes politiques à travers la création artistiques.

[4] « L’auto-justice, ou vigilantisme, est le fait de faire exercer la loi ou un code moral particulier de manière individuelle et en dehors de toute procédure judiciaire légale » (Wikipedia).

[5] Loi contre la cybercriminalité appelée « AI-5 numérique » en référence au slogan ‘No AI-5‘ contre les lois brésiliennes imposées durant la dictature, dont la cinquième, considéré le plus cruel des 17 décrets présidentiels approuvés par la dictature durant les cinq ans qui ont suivi le coup d’état militaire en 1964. Approuvé en 1968, AI - 5 avait aboli la liberté d’expression en introduisant une censure préliminaire sur la musique, les films, le théâtre et la télévision. Toute œuvre considérée subversive, contre les valeurs morales du pays, était censurée et les artistes, emprisonnés. La loi AI - 5 a marqué la transition vers la période la plus difficile des violations des droits humains dans l’histoire brésilienne. Source : http://fr.globalvoicesonline.org/2009/06/14/11935/

[6] La loi Sinde est une loi sur les droits d’auteur sur Internet et contre le piratage, votée en Espagne elle sera débattue à la Commission Européenne.


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