La puissance de la première génération sans espérance

, par Eliane Brum

Les adolescents qui mènent la grève pour le climat incarnent l’adaptation la plus importante à la planète en destruction et démontrent qu’ils sont plus proches des peuples de la forêt que de leurs grands-parents de tradition européenne.

Traduction : Du Duffles pour Autres Brésils
Relecture : Philippe Aldon

Le texte originellement publié sur El País Brasil le 5 juin 2019, il est également disponible en espagnol et en anglais.

La militante suédoise Greta Thunberg (au centre) participe à une manifestation à Vienne, Autriche, le 31 mai - AP Photo Ronald Zak

En mai, j’ai conclu une conférence sur l’Amazonie et la création d’avenir, à l’Université Harvard, aux États-Unis, en affirmant que l’espérance, tout comme la désespérance, est un luxe que nous n’avons pas. Avec une planète en surchauffe, le temps n’est pas aux lamentations et aux mélancolies. Nous devons agir, même sans espérance. Dès que j’ai terminé, un important homme d’affaires brésilien a fait une intervention passionnée en faveur de l’espérance, applaudi avec enthousiasme par une partie du public. C’était l’espérance, et non la destruction accélérée de l’Amazonie ou l’urgence climatique mondiale, qui faisait l’objet du débat qui a suivi. Certains ont compris que j’étais une sorte d’ennemie de l’espérance et, par conséquent, une ennemie de l’avenir (le leur). Cette réaction est révélatrice d’un moment où la toute nouvelle génération, celle des enfants et des adolescents, pointe les adultes du doigt, les sommant de grandir.

L’espérance a une longue histoire et j’espère qu’un jour quelqu’un l’écrira ; des religions à la philosophie, du marketing politique au monde des marchandises du capitalisme. Sur une planète au sol de plus en plus instable, où les États-nations se démantèlent, l’espérance a progressivement pris la place du bonheur comme un bien marchand. Vous souvenez-vous que, jusqu’à tout récemment, tout le monde était obligé d’être heureux ? Et qui avouait ne pas l’être souffrait d’une déformation de l’âme ou de dépression !

Le " bonheur " en tant que marchandise a déjà été bien décortiqué par les différents domaines de la connaissance et par l’expérience quotidienne de chacun. Transformé en produit du capitalisme, pour lequel il était un objet de consommation censé garanti par une consommation accrue, il a aujourd’hui perdu de sa valeur marchande, même s’il continue à trop encombrer les rayons de livres de développement personnel. L’espérance prend sa place à un moment où l’avenir se dessine lugubrement comme un avenir sur une planète qui empire.

Ma recherche personnelle sur l’espérance a commencé en 2015. J’y reviendrai dans quelques paragraphes. Ce que j’ai laissé pour terminer ma conférence, c’est ce qui me semble être le plus fascinant de cette époque : celle qui est peut-être la première génération sans espérance. En même temps, c’est aussi la génération qui a brisé la torpeur de ce moment historique, marqué par des adultes infantilisés, qui alternent paralysie et automatisme, également dans l’acte de consommer. En brisant la torpeur, cette génération a redonné espoir à la génération de ses parents. L’impasse autour de l’espérance est révélatrice de l’impasse entre la génération des parents, qui a conduit la consommation de la planète à son paroxysme, et la génération qui va vivre sur cette planète épuisée par ses parents.

La génération sans espérancea la tête de Greta Thunberg, la jeune Suédoise qui en août de l’année dernière, à l’âge de 15 ans seulement, a entamé une grève scolaire solitaire devant le Parlement à Stockholm. Et depuis lors, elle a inspiré deux grèves d’étudiants pour le climat dans le monde, entraînant dans chacune d’elles des centaines de milliers d’enfants et d’adolescents dans les rues. Greta, qui est devenue l’une des personnes les plus influentes de la planète en moins d’un an, est reconnue pour ses déclarations aussi brillantes que pointues. Dans l’une d’entre elles, elle répond aux adultes qui regardent, extasiés, son visage de poupée-souvenir et avouent, les yeux humides, qu’elle et sa génération les comblent d’espérance. L’adolescente, maintenant âgée de 16 ans, dit :
"Notre maison est en flammes. Je ne veux pas de votre espérance, je ne veux pas que vous ayez de l’espoir. Je veux que vous paniquiez, que vous ressentiez la peur que je ressens tous les jours. Je veux que vous agissiez. Faites comme si la maison était en flammes, parce qu’elle l’est.

En général, après la peur initiale, les adultes retombent amoureux, excusant la "jeunesse" de Greta - "elle va encore grandir...". (et qui sait, se remplir d’espérance comme eux ?). Ainsi, ils essaient d’ignorer ce qu’elle dit sur l’espérance - et sur l’action. Même les scientifiques et les militants du climat, qui connaissent la réalité de l’urgence climatique et ont les chiffres de la catastrophe sur le bout de la langue, ont des difficultés avec cette déclaration. Ils craignent que, sans espérance, les gens se figent et ne réagissent ni ne fassent pression sur les autorités pour que les politiques publiques de lutte contre le réchauffement climatique soient mises en place, et qu’ils ne puissent plus s’adapter aux changements (pour le pire) qui ont déjà commencé à sévir dans leur vie quotidienne.

Le 24 mai, lors de la deuxième grève mondiale des étudiants pour le climat, une trentaine d’enfants et d’adolescents brésiliens qui manifestaient ont été reçus par le conseiller au changement climatique du secrétariat d’État aux infrastructures et à l’environnement de l’état de São Paulo. Oswaldo Lucon, qui est également membre du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) de l’ONU, a déclaré, selon Folha de São Paulo, que "transmettre aux jeunes des messages de désespoir total n’est peut-être pas le meilleur des moyens. Compte tenu du sentiment d’urgence des jeunes, il a déclaré qu’il est "important de lutter mais aussi d’essayer d’apporter des solutions aux problèmes". Ils devraient penser à grandir pour occuper des postes dans les services publics et aussi dans les entreprises pour ensuite prendre des décisions qui apporteraient des changements. Le problème, pour ses jeunes interlocuteurs, c’est qu’il ne reste que 11 ans pour éviter que la planète ne se réchauffe de plus de 1,5 degré Celsius, ce qui semble extrêmement difficile compte tenu des adultes actuellement aux commandes. Les étudiants en grève pour le climat savent qu’il n’y a pas le temps, qu’ils ont vraiment besoin de secouer ces hommes et ces femmes adultes et néanmoins perdus, avant qu’il ne soit trop tard.

La déclaration de l’adulte en salle de conférence était bien intentionnée, tout comme le sont les nombreux adultes qui font face au plus grand défi de notre espèce dans toute sa trajectoire : l’altération du climat de la planète provoqué par l’action humaine. La question que les adultes semblent ne pas comprendre, c’est qu’il y a un changement dans la façon de penser. Et c’est un changement profond. Mon hypothèse est que sans ce changement de mentalité, les adolescents de la génération de Greta ne pourraient pas faire ce qu’ils font. Je parle de Greta, parce qu’elle est l’icône principale de cette génération, mais d’autres jeunes leaders de la lutte pour le climat placent l’espérance dans une position moins stratégique que celle de la génération de leurs parents. Je ne pense pas qu’ils se posent des questions sur l’espérance ni qu’elle ne soit dans leur horizon immédiat de préoccupations. Tout compte fait, elle n’est pas aussi importante dans leur vie qu’elle ne l’est dans celle de leurs parents. L’espérance apparaît dans le discours dans la mesure où elle est suscitée par les adultes.

En disant qu’ils n’ont aucune espérance et qu’ils ne veulent donner d’espérance à personne, encore moins à ceux qui sont largement responsables de l’héritage d’une planète épuisée, les adolescents font preuve d’une profonde intuition. Ils refusent le discours hégémonique et aussi l’idée d’un discours hégémonique. L’Europe, d’où viennent Greta et la plupart des jeunes leaders pour le climat, est celle qui a fait un discours non seulement sur ce qu’est l’Europe elle-même, mais sur ce que sont tous les autres, un discours sur l’humanité, mais aussi sur la civilisation et la barbarie. L’espérance est ancrée dans ce dispositif de " tradition occidentale ". En refusant l’idée facile de l’espérance, les adolescents déduisent- ou concluent - que s’ils veulent affronter la vie sur la planète à venir, ils devront refuser cette matrice de pensée - ou ils n’auront aucune chance.

Ils refusent également d’être consommés par des adultes effrayés, mais toujours avides de corps jeunes, comme chaque génération qui vieillit et craint la mort. Les adultes d’aujourd’hui ont la particularité d’être une génération fortement influencée par les Etats-Unis et leur espérance d’exportation, bercé d’abord par Hollywood, puis par la Silicon Valley. S’ils deviennent sources d’espérance, les étudiants pour le climat deviendront de mignons petits bibelots en temps d’obscurité, des miniatures vendues dans les magasins pour tenir compagnie aux "pingouins de frigo ". Greta serait alors réduite à un petit visage rond en porcelaine - et n’aurait plus toute sa puissance.

Refuser d’être un objet d’espérance, c’est refuser d’être consommé par l’engrenage qui a déjà avalé des rebelles, bien plus âgés et expérimentés, et mâché de toutes ses dents des insurrections, pour les recracher dans la foulée. D’une certaine manière, la jeunesse pour le climat semble aussi pressentir qu’il est nécessaire de faire abandonner à ces adultes la béquille de l’espérance car, avec elle, ils se maintiennent dans leur longue torpeur sur un canapé métaphorique alors que, selon Greta, "notre maison est en flammes".

Je peux imaginer à quel point il doit être effrayant d’avoir des parents de ma génération et de celle qui la suit immédiatement, qui me semble encore plus engourdie car plus gâtée par le prétendu "droit" à la consommation. Ces enfants et adolescents voient la maison brûler, sentent la chaleur du feu et le goût amer de la fumée toxique qui envahit leurs poumons. Et les parents, restent là, à s’occuper d’autre chose. Ainsi, se rendent-ils compte que s’ils ne font rien, ils sont grillés, parce que ce sont eux qui vont vivre sur une planète bien pire. En même temps, ce sont ces adultes qui sont au pouvoir et qui (ne) prennent (pas) les décisions nécessaires. Lorsqu’ils sont finalement confrontés, les adultes agissent soit par la répression, se sentant touchés dans l’autorité que leur confère leur âge, soit en faisant appel à l’espérance. C’est, à tout le moins, énervant.

Le point le plus intéressant est que l’exigence d’espérance des adultes se heurte à la logique. Le discours général est que, sans espérance les gens ne lutteront pas contre le réchauffement global. Et la réalité montre que les gens qui changent le paradigme du combat pour le climat, un fait reconnu par les scientifiques et les activistes les plus chevronnés du climat, déclarent ne pas avoir d’espérance - ou que l’espérance n’est pas la chose la plus importante en ce moment. Brisant la torpeur de l’espèce, ce sont ces adolescents qui exigent que les adultes paniquent immédiatement et commencent à agir tout de suite.

Au lieu de refuser ce qu’ils disent, les adultes devraient les écouter très attentivement. Nous sommes peut-être témoins de la première génération qui se rend compte qu’elle n’a pas le temps d’attendre que ses parents règlent le problème qu’ils n’ont fait qu’aggraver jusqu’ici - et de beaucoup. Comme je l’ai écrit dans un article précédent : " Il n’y a jamais rien eu de tel dans l’histoire. Dans aucune histoire. Les "petits d’adultes" essayant de sauver le monde que les spécimens adultes détruisent systématiquement. Bien des années d’études seront nécessaires pour comprendre les effets de cette inversion sur la façon de comprendre le monde et sa place dans le monde de ceux qui seront adultes demain. Mais pour cela, il faut que nous ayons un demain ".

En d’autres termes. Ce dont nous sommes témoins, c’est d’une nouvelle façon de penser adaptée à la nouvelle réalité de la planète. Mon hypothèse est que nous assistons à une adaptation à l’urgence climatique. Cette adaptation, sur un plan subjectif, produit un événement sur la planète. Alors que depuis des décennies, les scientifiques et les activistes du climat hurlent seuls, le monde commence enfin à entendre que la maison brûle parce que la nouvelle génération, qui se passe d’espérance, le dit.

Et elle le dit avec de nouveaux mots. En mai, le quotidien britannique The Guardian a annoncé qu’il modifierait son lexique pour donner plus de précision au langage utilisé dans l’information : au lieu de "changement climatique", il est passé à "urgence climatique, crise ou dérèglement " ; plutôt que "réchauffement climatique", "surchauffe globale". La pression en faveur d’un changement de langage a été provoquée, en partie, par de tout nouveaux acteurs comme Greta Thunberg.

Comme le prouvent les (très) jeunes militants pour le climat, jour après jour, ils ne sont pas connectés. Il est possible d’agir sans espérance. Mais avec la joie d’être ensemble, de faire ensemble, comme me l’a dit Anuna De Wever, jeune militante belge pour le climat. Sa réaction renvoie à une autre urgence : celle de tisser du " commun ", celle de faire communauté. Pas clan, ni nation mais communauté. C’est également ce que fait la nouvelle génération d’activistes pour le climat dans le monde, faire communauté à chaque grève étudiante pour le climat. Brisant les frontières et abattant les murs au nom d’un "commun" : la lutte contre la surchauffe globale, la lutte contre les seigneurs du monde qui épuisent la planète, faisant en sorte qu’il n’existe pas de lendemain pour ceux qui viennent, l’affrontement de la logique capitaliste de la consommation, dévoreuse de mondes.

Nous sommes témoins, beaucoup sans se rendre compte de la puissance de ce qu’ils voient, que l’espèce se réinvente pour survivre dans un environnement hostile. Et elle fait cela non seulement pendant que la maison brûle, mais aussi pendant que sur la planète commandée par des adultes, les gouvernements populistes d’extrême droite se démultiplient et se consacrent à construire des murs et armer des frontières. La lutte du présent peut se résumer entre ceux qui tissent du commun et ceux qui déchirent la possibilité du commun, comme le gouvernement de haine de Jair Bolsonaro au Brésil, le gouvernement de murs de Donald Trump aux États-Unis et tous les petits monstres des nouveaux fascistes.

Ce n’est pas un simple hasard si les populistes d’extrême droite nient l’urgence climatique. Ils savent que c’est dans la lutte contre la surchauffe de la planète que l’humanité peut s’unir pour tisser un commun.

Aujourd’hui, ils tremblent de peur devant les enfants qui les pointent du doigt, et essaient donc d’en faire des objets de consommation. Quand ils ne le peuvent pas, ils inventent des complots pour les disqualifier, comme l’extrême droite et l’extrême gauche, toujours si semblables, le font. C’est aussi là qu’intervient l’exigence d’espérance. "Ce n’est pas que ces enfants n’ont pas d’espérance, c’est qu’ils sont encore très jeunes, ils ne comprennent pas le monde ", disent-ils. Bien sûr, ceux qui comprennent le monde ce sont ces êtres expérimentés qui détruisent la planète jour après jour avec acharnement.

Dans un beau texte publié dans la revue de psychanalyse "Percurso", de l’Institut Sedes Sapientiae, l’un des adultes les plus intéressants vivant au Brésil, le philosophe Peter Pál Pelbert, écrit magnifiquement sur le "commun" :

"Le défi est peut-être d’abandonner la dialectique du Même et de l’Autre, de l’Identité et de l’Altérité, et de sauver la logique de la Multiplicité. Il ne s’agit plus seulement de mon droit d’être différent de l’Autre ou du droit de l’Autre d’être différent de moi, préservant en tout cas une opposition entre nous. Il ne s’agit même pas d’une relation de coexistence apaisée entre nous, où chacun est lié à son identité comme un chien à son poteau, et donc enfermé dans celle-ci. Il s’agit de quelque chose de plus radical dans ces rencontres, de se lancer et d’assumer des traits de l’autre, et avec cela, parfois même de se différencier de soi, de se détacher de soi, de se détacher de sa propre identité et de construire sa dérive insolite”.

Ce passage m’a immédiatement rappelé cette nouvelle génération d’activistes pour le climat qui est encore dans ce que nous appelons la puberté. Cette nouvelle génération qui n’est pas seulement "nouvelle" parce qu’elle est née dans ce siècle, mais qui est nouvelle parce qu’elle revendique le nouveau, parce que plus que revendiquer le nouveau, elle est le nouveau. Elle montre aussi combien il est nécessaire de cesser d’être ce chien attaché au poteau dont parle le philosophe pour oser d’autres identités possibles dans un monde soufflé par l’impossible. Combien il est nécessaire de s’éloigner de soi pour vivre une autre expérience d’être - et d’être ensemble. Commencer par comprendre que ma structure expérimentale ne peut supporter le monde. C’est aussi pour cette raison que j’ai besoin de l’autre, pour qu’il puisse m’apprendre à voir, et quand je vois avec lui, j’assume ses traits sans craindre de perdre les miens.

Pour terminer, le philosophe écrit, se référant à Mahmoud Darwish, poète palestinien. "La meilleure réponse se trouve encore dans le poème de Darwish, qui le met dans la bouche de Saïd : "Si je meurs avant toi, je laisse l’impossible en héritage ". Et Darwish demande : " c’est très loin, l’impossible ? " Et la voix de Saïd répond : "à une génération". C’est presque du Kafka : "Il y a beaucoup d’espérance, une espérance infinie, mais pas pour nous."

Je pense que l’impossible est la condition de cette génération qui n’est déjà plus à distance. Je pense que, face à l’impossible, nous devons créer un être nouveau, faire quelque chose que nous n’avons jamais fait, risquer d’être ce que nous ne savons pas.

La question de l’espérance m’est apparue lorsque je suivais la construction de la centrale hydroélectrique de Belo Monte et la destruction du fleuve Xingu dans la forêt amazonienne. L’une - la construction - entraînant l’autre - la destruction. J’ai vu des gens qui luttaient contre la mort et qui ont vu leurs camarades tomber sous les balles dans des luttes du passé pour la forêt, mais qui, seulement à ce moment-là, ont eu l’impression d’avoir atteint la fin de l’histoire. Belo Monte s’érigeait, violant toutes les lois ainsi que les corps des plus fragiles - ce qu’elle fait encore aujourd’hui - sous un gouvernement du parti qu’ils avaient aidé à fonder. Les maisons étaient détruites et brûlées, la forêt brûlait, les animaux se noyaient, en convulsion. Le monde amazonien se transfigurait.

Ce que nous avons vu et vécu, c’est un excès de lucidité, une submersion, presque une noyade, dans les ténèbres les plus profondes de l’organisation du pouvoir et des structures de soumission, de la politique de contrôle des corps, de tous les corps, du fleuve, des arbres, des animaux, des humains.

Mais l’histoire n’a pas de fin tant que nous avons de la mémoire. C’est pourquoi, comme d’autres, je me consacre à la mémoire. Ce faisant, j’ai réalisé que j’étais devenue une autre moi, ensemble avec les autres qui, eux-aussi, devenaient moi et les autres. Je me suis découverte un moi sans espérance. Et j’ai découvert que je n’étais ni triste, ni désespérée. Ces oppositions ne résonnaient plus en moi. L’espérance n’était plus un enjeu parce que je ne la ressentais même pas comme un manque parce qu’elle ne me manquait plus. L’espérance se désintéressait en moi et je me désintéressais d’elle.

Ce qui m’a fasciné à ce moment-là, et qui me fascine encore aujourd’hui, c’est la joie d’être ensemble même dans la catastrophe, un "phénomène" que j’ai d’abord vu, puis vécu, avec les riverains expulsés par Belo Monte, réfugiés dans leur propre pays, comme je les avais surnommés. La joie comme un acte d’insurrection, comme le doigt enfoncé dans l’œil de l’ouragan, creusant dans la cornée de l’oppresseur. Je n’ai pas remplacé l’espérance par la joie, je le dis avant d’être, une fois de plus, incomprise. Je suis devenue un autre type d’être dans le monde. Celui qui rit, ne serait-ce que par insolence, et qui est capable de se battre tout en sachant qu’il va perdre. J’étais possédée par la vie féroce.

En 2015, j’ai pensé à en parler dans cet espace. J’ai écrit une chronique intitulée "En défense de la désespérance". Aujourd’hui, cela apparaît comme un passé si lointain, ce qui était mauvais a empiré, mais en 2015 au Brésil, les gens craignaient que l’année ne se termine jamais, et je me suis dit que je pourrais collaborer en racontant ce que j’avais perçu et appris. Voici ce que j’ai écrit : "Le temps est peut-être venu d’outrepasser l’espérance. S’autoriser à désespérer ou du moins à ne pas lyncher ceux qui s’y autorisent. Je tiens à affirmer ici que, pour relever le défi de construire un projet politique pour le pays, l’espérance n’est pas si importante. Je pense vraiment qu’elle est trop valorisée. Le temps est peut-être venu de comprendre que, face à une telle situation, il est nécessaire de faire ce qui est beaucoup plus difficile : créer/se battre, même sans espérance. Ce qui va recoudre les déchirures du Brésil, ce n’est pas l’espérance, mais notre capacité à faire face aux conflits, tout en sachant que nous allons perdre. Ou nous battre même quand c’est déjà perdu. Faire sans y croire. Faire comme impératif éthique ".

Comme l’ont montré les années qui ont suivi, la majorité des Brésiliens, à droite mais aussi à gauche, a préféré ne pas affronter les conflits et les contradictions, en les remplaçant par la haine et les falsifications. Le résultat nous le voyons. Et nous le vivons.

Je me souviens qu’un an plus tôt, au Festival littéraire international de Paraty, le FLIP de 2014, l’anthropologue Eduardo Viveiros de Castro disait : "Les Indigènes savent ce qu’est la fin du monde parce que le leur a pris fin en 1500". Sa provocation faisait référence au fait que, peut-être, s’ils le souhaitent, les Indigènes peuvent nous apprendre à vivre après la fin du monde, représentée par l’urgence climatique, car ils savent ce qu’est la fin du monde, puisque le leur a pris fin avec l’invasion européenne.

Cette phrase m’a impactée, moi et tant d’autres qui y étaient, mais je ne l’ai bien comprise que lorsque j’ai commencé à vivre en Amazonie et à m’exposer à d’autres modes de vie. Et d’autres modes de vie sont aussi d’autres modes de pensée. Quand j’ai plongé dans ce fleuve d’autres pensées, j’ai compris que la catastrophe n’est pas la fin, elle est au milieu. Je l’ai compris avec mon corps, ce qui fait toute la différence, en vivant avec des gens qui avaient vécu des catastrophes diverses, des gens pour qui le monde s’était transfiguré plusieurs fois, et la vie s’inventait par la résistance. Mais une résistance d’une dimension différente de celle que nous connaissons à partir de l’expérience blanche occidentale. Une résistance qui n’est pas celle du fardeau ou de la croix, celle de la résignation martyre, ni celle de la vengeance et de l’épée. Le rire insolent faisait partie de cette résistance, que Viveiros de Castro appelle "réxistence" : "Les peuples indigènes ne peuvent pas ne pas résister sous peine de ne pas exister en tant que tels. Leur existence est essentiellement une résistance, que je condense dans le néologisme réxister".

Dans le Xingu, où l’État et Norte Energia S. A. ont construit de vastes ruines, j’ai vu - et vécu avec - des gens qui existaient parce qu’ils résistaient - et qui résistaient pour exister. Ce qui m’a impressionné, lorsque j’ai commencé à écouter les filles et les garçons de la grève étudiante pour le climat, c’est comment cette jeunesse européenne, dans sa majorité blanche et de classe moyenne, s’est autant rapprochée de la pensée des peuples de la forêt sans jamais les avoir rencontrés. Par quels chemins invisibles leurs pensées se sont rencontrées, comment s’est déroulé ce dialogue qui n’a jamais eu lieu ?

Peut-être, mais seulement peut-être, parce que je ne fais que commencer ma recherche, que ce soit la catastrophe au milieu des vies, la catastrophe qui n’est pas vécue comme la fin de l’histoire. Celle des peuples de la forêt, qui ont déjà vécu la catastrophe et sont à nouveau menacés de vivre, celle des adolescents qui savent qu’ils devront vivre sur une planète post-catastrophe - ou " en- catastrophe". Cette perception du monde, celle de la vie " en-catastrophe", altère le corps tout entier - et aussi la manière de mettre ce corps dans le monde. C’est un corps en mouvement. Ou en " mouvances ".

Il y a quelques mois, j’ai écrit dans ma rubrique du journal El País à Madrid, qu’aujourd’hui, le différend porte sur les passés. Du Brexit au trumpisme et au bolsonarisme, le débat du présent a abandonné l’horizon de l’avenir pour se consacrer à des passés qui n’ont jamais existé. Des caricatures comme Donald Trump et Jair Bolsonaro recueillent tant d’adhésion (aussi) parce que la difficulté d’imaginer un avenir dans lequel on peut vivre a atteint des niveaux sans précédent : pour la première fois, demain est annoncé comme une catastrophe. Pas comme une catastrophe possible, comme à l’époque de la guerre froide et de la destruction par la bombe atomique. Mais comme une catastrophe difficile à éviter, puisque le réchauffement d’au moins 2 degrés Celsius de la température de la Terre est presque certain. Mais ceci est une vision optimiste. Les faits indiquent que nous nous dirigeons vers 3 ou 4 degrés, ce qui aura un impact absolument phénoménal.

La sensation " d’aucun avenir " a comme effet subjectif l’invention des passés vers lesquels on pourrait supposément se tourner. Les Britanniques qui ont voté pour le Brexit croient qu’ils pourront retrouver une Angleterre puissante et sans immigrés. Les citoyens blancs de l’intérieur des États-Unis croient que Trump peut leur rendre une Amérique où les Noirs étaient des subalternes et, tout comme eux, chaque "chose" était à sa place et chacun pouvait vivre sachant où chaque chose devait être. Les électeurs de Bolsonaro nient toutes les tortures et les meurtres commis par des agents de l’Etat pendant la dictature, ou les justifient, préférant se bercer d’illusions en se disant qu’ils vivaient dans un pays où régnaient " l’ordre " et " la sécurité " - "et où un homme était un homme et une femme était une femme", un homme ne faisait pas l’amour avec un homme ni une femme avec une femme - et ils peuvent retrouver ce pays et encore y vivre.

Comme nous le savons, ces passés n’ont jamais existé à l’abri de grands conflits et d’énormes violences, mais qui va dire ce qui a existé ? Ainsi, le populisme d’extrême droite revendique le passé comme stratégie d’occupation du pouvoir tout en travaillant à la destruction systématique de la mémoire, même s’il lui faut détruire les corps qui abritent celle-ci.

Les populistes comme Bolsonaro bénéficient du soutien d’adeptes qui se comportent en politique comme des croyants en religion, et ce même quand ils sont athées, car, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’avenir, dans une large mesure, leur est offert. Nous savons que nous vivrons sur une planète bien pire. Ce qui se discute, en fait, c’est de savoir si les conditions de vie sur la Terre seront mauvaises ou hostiles, ce qui fait une énorme différence. Ce qui se discute aussi, c’est la façon dont nous allons nous y prendre. Ceux qui nient la réalité, cependant, récupèrent un passé pour le mettre à la place de l’avenir qu’ils ne peuvent affronter. Le déni, en général, est désespéré. Et le désespoir est un grand atout de la haine.

Mais quel est l’avenir, après tout ? L’avenir doit aussi être désinventé en tant que concept de l’avenir pour pouvoir être réinventé. Ou l’avenir a besoin de se détacher des concepts hégémoniques d’avenir pour s’ouvrir à d’autres possibilités d’être considéré comme un avenir. Peut-être qu’il ne s’appellera même pas avenir, mais autre chose. Il faut s’éloigner des matrices de pensée européennes et des structures logiques établies par les inventeurs de la civilisation qui nous ont amenés à ce point extrême. Cet avenir désinventé de l’avenir est en train d’être tissé dans les expériences des minorités venant d’autres territoires cosmopolitiques. Parmi tant de mauvaises nouvelles, il y en a une, excellente : par des chemins surprenants, la nouvelle génération de Suédoises arrive, en Indigènes.

Texte originellement publié sur El País Brasil le 5 juin 2019, il est également disponible en espagnol et en anglais.

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Eliane Brum est écrivaine, journaliste et documentariste. Auteure des livres documentaires Coluna Prestes - o Avesso da Lenda, A Vida Que Ninguém vê, O Olho da Rua, A Menina Quebrada, Meus Desacontecimentos, et le roman Uma Duas.
Site : desacontecimentos.com Email : elianebrum.coluna@gmail.com Twitter : @brumelianebrum/ Facebook : @brumelianebrum

Voir en ligne : El Pais Brasil

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