La nouvelle que la crise climatique ne serait pas arrivée aux contrées semi-arides du Nordeste est un fake-news.

Par Eduardo Amorim et Raquel Baster, pour Carta Capital – 27 septembre 2019
Traduction : Regina M. A. Machado pour Autres Brésils
Relecture : Roger Guilloux


Le fleuve Sao-francisco a atteint des niveaux très bas et ses barrages ont dû réduire la production d’énergie pendant la longue sécheresse commencée en 2012.
Photo : Lorena Maniçoba/Divulgation.

Le silence sur la désertification du Nord-est brésilien contraste avec les images du fléau de la sécheresse et avec l’exposition internationale des incendies en Amazonie.

La région semi-aride brésilienne s’étend sur un territoire de plus d’un million de km2, composé de 1.262 municipalités et accueille environ 12% de la population brésilienne. Depuis des années, elle subit un processus de désertification, comme signalé par le portail de la Désertification, mis en ligne le 18 octobre par l’Instituto Nacional do Semiárido (INSA). Malgré l’énorme répercussion de la crise climatique ces dernières semaines, celle-ci ne suffit pas pour mériter des titres des journaux ou des reportages dans les principaux médias du Brésil.

« Nous croyons que la première tâche du Portail est de donner à voir, car c’est un thème qui n’est pas mis en évidence dans les grands médias. La télé ne parle que de la sécheresse, parce c’est facile à montrer. On montre un site six mois avant et six mois après et ça fait de belles images. Mais le processus de désertification n’est pas si simple », souligne Ricardo Cunha Correia Lima, chercheur à l’INSA et coordinateur général du Portail de la Désertification. Il souligne que la sécheresse est un phénomène naturel et la désertification, un processus à échelle globale, caractérisé par la dégradation des terres semi-arides, comme résultat d’actions locales, incluant les variations climatiques et les activités humaines.
« Une sécheresse prolongée accélère certains aspects de la désertification. Elle rend l’aire plus sensible, mais c’est l’homme qui provoque la désertification », explique-t-il.

Le Portail présente, à l’aide de cartes et de tables, le croisement de différentes données socio-économiques et environnementales, y compris les recensements agricoles et démographiques, regroupés en 27 variables. La méthodologie systématise des informations qui montrent comment les inégalités sociales dans la région peuvent influencer le processus de désertification. L’idée des chercheurs est de mettre à jour annuellement le système et peut-être même tous les six mois. Tout comme la politique environnementale du gouvernement Bolsonaro pour le Semi-aride, la construction médiatique continue, jusqu’à aujourd’hui, à occulter ou à préférer des réponses simplistes, pour tenter de répondre à des sujets qui ne peuvent pas être réduits à des photos d’incendies ou de la terre desséchée et d’animaux morts au bord de la route.

Il est difficile de convaincre qu’une sécheresse est une conséquence de la crise climatique, car un processus comme la désertification peut durer des siècles. Cependant, Ricardo Lima dit qu’une sécheresse comme celle des dernières années peut avoir, parmi ses différentes causes, le changement climatique, puisque l’une des caractéristiques de ce processus est justement d’accentuer les phénomènes extrêmes. Ce pourrait être l’augmentation des tempêtes, des cyclones, des pluies intenses, mais la sécheresse extrême peut aussi être l’une des marques de cette nouvelle réalité environnementale dans une région donnée.

« À la différence des sécheresses, un phénomène naturel qui, lorsqu’il devient trop intense, a des conséquences sociales. La désertification est un long processus. On peut associer le début du processus de désertification aux débuts de la colonisation, qui a été faite à partir des élevages de bétail. La colonisation s’est faite d’une manière totalement inappropriée, en utilisant comme principal mécanisme le déboisement de la caatinga pour y faire des pâturages », explique le chercheur.
Pour changer cette réalité, à partir des années 90, différentes organisations de la société civile se sont organisées et ont commencé à exiger l’implantation de programmes sociaux pour répondre aux nécessités basiques de la vie dans le Semi-aride. Malgré le fait que la région aura vécu ait vécu depuis 2012 la pire sécheresse connue jusqu’à maintenant, les grands médias ne montrent rien ou très peu des changements positifs produits, entre autres, des projets d’aménagement du Semi-aride, comme le Programme 1 Million de citernes [1] , conduits par Articulação Semiárido Brasileiro. Des programmes sociaux comme la Bolsa Família [2] et le retraite pour les paysans outre des projets comme l’utilisation de technologies récentes pour le stockage de l’eau, ont fait que pendant la sécheresse des sept dernières années, la migration a été pratiquement nulle et qu’il n’y a pas eu de pillages.

Autrement dit, il n’y a visibilité que lorsque la sécheresse chasse ses migrants, les flagelados, exposant des images de malheur et de mort. L’imaginaire concernant le Semi-Aride est lié à la force des médias brésiliens, qui ont contribué à l’expansion d’une esthétique de la misère, à travers leurs récits sur la sécheresse, réduisant ses populations et ses paysages à des stéréotypes, reliant la région à un décor ravagé, lié à la faim, à l’exode rural, aux camions-pipes, à la mort. Ce regard stigmatisant a traversé des décennies et il interfère encore avec la vision portée par la majorité du pays sur la région. Ceci aboutit à la formation de stéréotypes qui annulent les potentialités environnementales, sociales, culturelles et humaines du territoire. Ceci est aussi valable pour l’Amazonie.

Ce que cache la façade médiatique

Malgré le succès de films comme Bacurau et Boi Neon, des fictions qui restituent la région avec toute sa complexité, la discussion sur les changements climatiques au Brésil ne semble pas se connecter au Nord-est. La vieille manière de faire de la politique et de produire des nouvelles est illustrée d’une forme accrocheuse dans le discours du président Jair Bolsonaro. Cette semaine, marquée dans le monde par la crise climatique, le président brésilien est monté à la tribune de l’Assemblée Générale des Nations Unies pour dire que la préoccupation générale autour l’Amazonie fait partie d’un discours « idéologique ». Or, un peu avant, l’Institut National du Semi-aride avait mis sur internet, en images et en paroles, une explication sur la manière brutale dont la désertification atteint une partie du Nord-est. Cependant, les organes de presse du gouvernement fédéral n’ont pas encore donné à cette situation la visibilité qu’elle mérite.

Cette attitude des autorités trouve un écho dans la production d’informations sur le Semi-aride en provenance de la majorité des organes de presse privés, lesquels se trouvent concentrés entre les mains de quelques familles qui détiennent un pouvoir exacerbé. Ceci ne concerne pas uniquement le Semi-aride, mais reflète le contexte national. Le Brésil présente les pires indicateurs de pluralité médiatique des 12 pays en développement analysés par le Moniteur de Propriété des Médias (MOM en anglais), une initiative des Reporters Sans Frontières (RSF), coordonnée par le Coletivo Intervozes. Une autre donnée a montré que 80% des entreprises de communication ont leur siège dans le Sud et le Sud-est, dont 73% à São Paulo. Ce n’est pas une coïncidence si, jusqu’à aujourd’hui, l’accent sudiste domine le télé-journalisme, même dans les États du Nord et Nord-est. Un symbole de la manière dont l’élite dominante veut imposer sa façon de voir le pays et réduire à des stéréotypes les images construites sur la région.

Écouter Bolsonaro d’un côté et, de l’autre, naviguer sur le Portail de la désertification, renforce la conviction qu’il faut diffuser, en tenant compte de nos particularités, le discours gringo du #PrayForAmazonas. Ou, plus difficile encore, affronter les robots et les humains qui ont fait la une sur twitter lors de l’une des journées des débats les plus intenses sur les incendies en Amazonie à partir du hashtag #MacronLies (en anglais !). Évidemment, dire que nous devons être attentifs au Semi-aride ne signifie pas réduire notre attention aux incendies et à la destruction de l’Amazonie. Aujourd’hui, ces questions sont intrinsèquement liées. Il ne sert à rien d’utiliser le hashtag environnemental du jour, si nous ne faisons pas une pause pour comprendre ce qui se passe dans chacun des cinq biomes brésiliens.

L’Articulation Semi-Aride Brésilien (ASA) enseigne depuis la fin des années 90 qu’il faut réapprendre à vivre avec le climat de la région. En s’appuyant sur l’agro-écologie, plusieurs associations utilisent les écoles pour propager des techniques comme celle des systèmes agro forestiers. Dans le Nord-Est, une agroforêt arrive à des résultats de production meilleurs que ceux de l’agriculture empoisonnée ; en Amazonie également, ce modèle peut donc être viable. Mieux encore, les indiens qui habitent le territoire depuis des milliers d’années sont les meilleurs professeurs pour ceux qui veulent comprendre comment la région peut devenir viable
économiquement et sur le plan environnemental.

Les grandes entreprises et les politiciens savent que la crise climatique mondiale est réelle. Cependant, nombreux sont qui ceux qui, habitant le bord de mer de nos grandes capitales, ne se rendent pas encore compte que le risque est aussi très grand pour ceux qui ont un appartement sur le bord de mer. Mais, certainement, les plus affectés actuellement sont les populations rurales, les communautés pauvres dans l’intérieur du Brésil, pour lesquels le changement climatique est arrivé sous forme de sécheresse, de tempêtes ou d’inondations, avant qu’on entende parler de Greta Thunberg. L’écologiste de 16 ans, qui a fait un discours lors de la Coupole du climat, a été victime cette semaine des Fake News d’Eduardo Bolsonaro.
L’information c’est le pouvoir. Et la contextualisation de l’information est fondamentale pour la concrétisation d’actions capables d’affronter des problèmes comme celui de la crise climatique. Les informations produites par les médias, ainsi que le droit d’informer et d’être informé font partie du droit à la communication auquel il faut ajouter la valeur des droits humains. C’est ce que dit le droit. La participation des habitants des territoires amazoniens et du Semi-aride aux processus de communication est réaffirmé comme un droit fondamental ; elle fait partie de la morale et de l’éthique des sociétés, et résistant aux tensions et aux contradictions. Ce n’est qu’ainsi qu’une rupture des stéréotypes qui entachent l’image de ces territoires et de ses populations pourra se produire.

Voir en ligne : Carta Capital

[1Programa 1 milhão de cisternas : programme créé par le gouvernement Lula en 2003 consistant en l’installation de citernes auprès des habitations en milieu rural afin de permettre un accès à l’eau pour la consommation humaine pendant les périodes de sécheresse.

[2Bolsa familia : programme d’allocation familiale créé par le gouvernement Lula. Il est versé aux mères de famille aux revenus faibles.

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