La norme occulte

, par Marcos Bagno

Extraits

Un fait historique extraordinaire

L’élection de Lula à la présidence de la république a une importance historique indéniable : pour la première fois, depuis le début de l’histoire officielle au Brésil, une personne avec ses antécédents biographiques et sociaux atteint le poste maximal du pouvoir politique, un poste jusqu’alors réservé en exclusivité aux représentants d’une même oligarchie.

Ce même évènement a une importance tout aussi historique en ce qui concerne les relations linguistiques dans la société brésilienne : aussi, pour la première fois, arrive au pouvoir un représentant des variétés linguistiques « populaires », avec ses règles grammaticales qui caractérisent la langue parlée par une majorité de notre population. Justement pour cela - pour être majoritaires dans un pays où n’est valorisé que ce qui vient de la minorité dominante -, ces variétés ont toujours été la cible des préjugés exprimés par les usagers des variétés linguistiques prestigieuses.

(...)

J’ai déjà affirmé (...) qu’il serait illusoire de penser que l’élection de Lula pourrait représenter un changement radical dans les relations linguistiques au Brésil. Cette affirmation demande à être justifiée. L’histoire des langues et des sociétés nous raconte que, pour qu’il y ait un changement significatif dans les concepts de langue « correcte » et de langue « erronée » il faut en même temps une grande et radicale transformation des relations sociales.

Ce fut ainsi, par exemple, en France, après la révolution française, (...) Avec une moindre intensité, mais tout aussi marqué par une histoire révolutionnaire, fut l’établissement de l’"anglais américain". Au contraire de ce qui se passa au Brésil - où l’indépendance fut tramée de haut en bas et proclamée par le représentant même de la couronne portugaise -, les Américains se libérèrent de la domination britannique en prenant les armes et en risquant leurs vies pour créer une nation souveraine.

(...)

La stratégie de l’appropriation

Rien de tout cela ne se passa au Brésil, ni en 1822 ni, encore moins, en 2002. L’élection de Lula - du fait même d’avoir été une élection - ne fut pas un processus révolutionnaire, dans le sens historico-sociologique du terme. (...) Quant à son langage, il suffit de comparer le discours du leader syndicaliste de la fin des années 1970 avec la rhétorique du président de 2003 pour vérifier l’appropriation spectaculaire, par Lula, des formules linguistiques consacrées, des expressions idiomatiques caractéristiques des milieux intellectuellement privilégiés, tout un discours habilement construit pour s’adapter tant aux nouvelles expectatives des larges couches défavorisées comme des secteurs plus conservateurs de la population.

(...)

Avec une grande habileté, il n’a pas abandonné les éléments caractéristiques des variétés linguistiques « populaires », dont il sait très bien se servir lorsqu’il doit improviser un discours face aux grandes foules, refusant alors d’utiliser une rhétorique boursouflée et ornée des gadgets syntactiques et lexicaux, caractéristiques du « bien parler », (...) Lula est un usager extrêmement compétent des multiples genres discursifs qu’il a à sa disposition - et c’est là la vraie signification de « bien parler » une langue.

L’élection de Lula ne représentera pas, comme craignent des journalistes dont la signature fait autorité, un changement radical des concepts de langue « correcte » et du « bon portugais » dans les écoles brésiliennes et, surtout, dans l’imaginaire de notre société, dans notre sens commun. Cet imaginaire, ce sens commun ne pourraient être radicalement démantelés et remplacés par d’autres que si toutes les autres relations subissaient une rupture tout aussi radicale et révolutionnaire.

(...)

Pas de panique, donc : les écoles brésiliennes vont continuer à avoir pour mission principale et incontournable de permettre à leurs élèves une intégration de plus en plus grande et plus complète dans la culture lettrée, ce qui suppose (parmi un tas d’autres choses, beaucoup plus importantes) l’enseignement des formes linguistiques plus valorisées par les couches dominantes de la société, bien que ces mêmes couches n’emploient guère ces formes anciennes et, de toute évidence, hors d’usage.

L’histoire personnelle de Lula est, sans doute, une révolution « presque magique », mais c’est une révolution individuelle, privée, digne d’admiration, bien sûr, dans un pays aussi injuste que le nôtre. Et, justement pour cela, elle est l’archi connue « exception qui confirme la règle. » Tous les millions de citoyens pauvres qui, aujourd’hui, n’ont pas un accès plein à la culture lettrée et aux formes linguistiques prestigieuses continueront d’être stigmatisés et maintenus à bonne distance des voies d’accès à la mobilité sociale vers le haut.


Par Marcos Bagno, A norma oculta - Língua e poder na sociedade brasileira, São Paulo, Parábola Editorial, 2003.

Traduction de Regina Abu-Jamra Machado pour Autres Brésils


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