La militarisation des écoles dans l’État de Bahia

 | Par Ponte Jornalismo

Une série de rapports sur le projet Meus Sertões montre ce qui se cache derrière un processus initié par un gouverneur du PTii, avant même que Jair Bolsonaro n’implante un projet similaire à l’échelle nationale.

Le projet Meus sertões a pour objectif de montrer les divers aspects de la vie, de débattre de questions cruciales et promouvoir la culture locale. La région, qui comprend dix États, compte environ 28 millions d’habitants. Une dizaine d’articles sur la militarisation des écoles y est disponible

Traduction : Roger Guilloux pour Autres Brésils
Relecture : Marie-Hélène Bernadet

Le 11 mai 2018, des policiers militaires de la 54e compagnie indépendante située à Campo Formoso, ont publié sur la page Facebook de leur unité, une vidéo avec le message suivant : "Vers 14 heures, le collège Maria do Carmo - le premier de Bahia à adopter le modèle de gestion partagée, le système CPM [1] - a reçu la visite du commandant général de la police militaire de la Bahia (...)". Les 29 photos de la vidéo montrent le colonel Anselmo Brandão accueilli par la garde présentant les armes (fusils). Ensuite, les images sont celles d’une inspection dans l’unité scolaire, d’une conversation et d’un échange de salut militaire avec un élève. La présence de l’autorité militaire couronnait ainsi la première phase de la mission visant à mettre en place le processus de militarisation des écoles municipales de Bahia.

-* La militarisation est un processus qui confie l’école à la police militaire, aux pompiers, à l’armée ou à toute autre force militaire, par le biais de différents accords. Les plus fréquents se font entre les départements d’éducation, les mairies et la police militaire ou entre les départements d’éducation, les mairies et les ONG créées par des policiers pour élaborer un projet pédagogique et mettre en œuvre la militarisation dans la vie scolaire quotidienne. Cette définition que propose de Miriam Fábia Alves, PhD, coordinatrice du Groupe d’études et de recherche sur les politiques éducatives et la jeunesse (Gepej), sera le concept utilisé dans cette série de rapports. Le commandant préfère toutefois utiliser l’expression « gestion partagée » ou « école civico-militaire ».

Lire aussi Carta Capital, Au Brésil, 216 écoles civiles-militaires devraient ouvrir d’ici 2023. Pour quelques éléments du Programme National des Écoles Civilo-Militaires

La mise en œuvre de la Méthode d’enseignement des collèges de la police militaire (CPM) dans les unités scolaires de l’intérieur de l’État s’est faite dans l’urgence, sur décision du gouverneur Rui Costa (PT), au cours d’une année d’élections qui ont abouti à sa réélection, au premier tour. Depuis lors, en partenariat avec les mairies et les directions municipales de l’éducation, les autorités militaires ont créé 98 écoles dans 85 municipalités (20,4%). Dix-huit autres sont prévues pour desservir 13 villes supplémentaires avec la possibilité d’étendre le système à deux autres villes.
Selon la coordination générale du système CPM, avant la pandémie, environ 50 000 élèves âgés de 11 à 14 ans fréquentaient les établissements à gestion partagée. Dans ces institutions scolaires, les élèves sont tenus d’obéir aux 66 normes de comportement et de présentation personnelle, prévues par le règlement disciplinaire et le livret de présentation personnelle.

Les policiers ont également créé la matière intitulée Méthodologie disciplinaire d’enseignement (MDE). Elle comprend une instruction militaire et des contenus similaires à l’éducation morale et civique (EMC) et à l’organisation sociale et politique brésilienne (OSPB). Ces matières sont enseignées par des policiers militaires à la retraite qui font partie de l’équipe éducative de chaque établissement.
Au cours des cinq derniers mois, l’équipe de Meus Sertões a approfondi le sujet et a produit la série de rapports qui commence à être diffusée aujourd’hui et se déroulera sur quatre semaines - toujours le mercredi. Sur la base d’entretiens avec des militaires, des directeurs d’école, des enseignants, des responsables de la discipline, des maires, des parents, des élèves, des experts de la violence à l’école et de la militarisation, de la consultation de documents, de la lecture d’articles universitaires, de la vérification d’expériences des écoles de Campo Formoso, Conceição do Jacuípe et Vitória da Conquista et de l’accès à une enquête ouverte par le ministère public fédéral, il a été possible de montrer ce qui se cache derrière un processus lancé par un gouverneur du PT, avant même que le président Jair Bolsonaro, d’extrême droite, ne mette en œuvre un projet similaire à l’échelle nationale.

Approuvées par les parents qui voient dans ce projet un moyen de protéger leurs enfants de la violence et de les empêcher de tomber dans la criminalité, les écoles du modèle CPM peuvent compter sur l’appui d’un total 466 policiers à la retraite, soit l’équivalent d’un bataillon de police. Ceux-ci ont pour mission de maintenir la discipline et l’ordre parmi les élèves, à l’intérieur et à l’extérieur des écoles. Pour cela, chaque policier reçoit des indemnités, s’ajoutant à sa retraite [2]. Elles vont de 2 mille R$ à 4 mille R$, selon le poste occupé - directeur, coordinateur ou tuteur disciplinaire. Dans de nombreuses villes, ces montants sont équivalents aux salaires d’un defensor público [3] ou d’un coordinateur de différents secrétariats.

Au cours de l’enquête, il a également été possible de vérifier qu’il existe d’autres moyens de faire face à la violence dans les écoles et leurs environs et que la police militaire n’est pas en mesure de résoudre à elle seule un problème aussi complexe, au point que même avec un système disciplinaire strict, elle n’empêche pas les brimades, les agressions et les accusations de racisme. Dans l’un de ces collèges, à São Sebastião do Passé, dans la région métropolitaine de Salvador, le responsable de la discipline a été accusé d’avoir empêché l’accès d’une élève noire à cause de ses cheveux.
Actuellement, le profil des agents, qui sont presque tous des hommes, comprend une nouvelle composante : le religieux. Dans les écoles visitées au moins, la plupart des élèves fréquentent des églises évangéliques et font passer des messages avec des citations bibliques par les réseaux numériques.

"Il y a un très bon directeur disciplinaire, à Conceição do Jacuípe, qui me transmet également ces messages. Nos règlements ne prévoient rien à ce sujet. Mais si la personne responsable de la discipline transmet quelque chose de bon, je pense que c’est formidable", déclare la major Fabiana Guanaes, coordinatrice générale du système CPM.

Il est important de noter que les maires, les responsables municipaux à l’éducation et les officiers de la police militaire ne publient pas toutes les données sur la mise en œuvre de la militarisation dans les écoles de Bahia. Les données sur les abandons, les demandes de transfert d’enseignants et, par exemple, le coût des travaux résultant de l’adaptation des lieux au système sont omis sous prétexte qu’ils ne sont pas élevés et que les résultats les justifient.

Toutefois, après avoir consulté des documents tels que l’enquête civile instituée par le ministère public fédéral pour contrôler les conditions d’application de la méthodologie des collèges militaires dans les écoles municipales, l’équipe de Meus Sertões a réussi à obtenir certaines informations, mentionnées dans cette première diffusion. Le Procureur régional pour les droits des citoyens (PRDC) a recommandé l’interruption de la mise en œuvre du système et l’arrêt des restrictions concernant la liberté d’expression, l’imposition des normes esthétiques et l’immixtion dans la vie privée des élèves. La proposition n’a pas été prise en compte. La conclusion de l’enquête est prévue pour le 12 septembre 2022.

Le colonel Anselmo Brandão, aujourd’hui réserviste rémunéré, considère que la méthode ne va pas l’encontre du Statut de l’Enfant et de l’Adolescent (ECA), ni de la Constitution fédérale, contrairement à ce qu’a souligné le procureur Gabriel Pimenta. Et pour cette raison, le projet est allé de l’avant. Auparavant, il a envoyé un courrier au Ministère public fédéral indiquant que les défauts identifiés au début de la mise en œuvre du système de gestion partagée, ont été corrigés. Par ailleurs, il vient d’annoncer sa candidature au poste de député fédéral et son intention de se battre pour étendre la militarisation de l’éducation aux autres niveaux d’enseignement.

Nous présentons également une série d’informations expliquant le retard de la création de nouvelles écoles militarisées dû à la pandémie, montrant les différents types d’institutions qui adoptent ces méthodes militaires, les propositions visant à étendre la gestion partagée au collège et à l’enseignement médical, les arguments en faveur de la méthodologie et de la philosophie militaires, l’utilisation de mécanismes d’exclusion, l’utilisation politique de l’initiative et bien d’autres choses encore.

Cette série de rapports a été financée par l’appel à propositions pour le journalisme d’éducation, une initiative de Jeduca et Itaú Social.

[1CPM « Le programme national des écoles civico-militaires est une initiative du ministère de l’éducation, en partenariat avec le ministère de la défense, qui présente un concept de gestion dans les domaines éducatif, didactique et administratif avec la participation du personnel enseignant de l’école et le soutien de l’armée. La proposition consiste à créer 216 écoles civico-militaires dans tout le pays d’ici 2023, à raison de 54 par an. Le modèle se fonde sur les normes élevées des collèges militaires … » Source : Ministère de l’Éducation

[2Bien que la situation de « réserve rémunérée » soit considérée comme un type de retraite, le policier reste à la disposition de la corporation et peut reprendre le service actif dans des circonstances exceptionnelles. Exemples : en cas de calamité publique, y compris de pandémie, ou de guerre. Il ne sera définitivement mis à la retraite que lorsqu’il aura atteint la limite d’âge, définie par le grade qu’il occupe.

[3Le Defensor público est tenu de fournir une assistance juridique complète et gratuite aux personnes qui peuvent prouver qu’elles ne disposent pas de ressources suffisantes.

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