Covid-19 au Brésil : La marche des morts

 | Par Eliane Brum

Eliane Brum témoigne et analyse de ce chiffre terrible.

« Près de 100.000 victimes du gouvernement Bolsonaro et nous sommes suffisamment lâches pour banaliser un crime contre l’humanité commis en notre nom »

Traduction de Philippe ALDON pour Autres Brésils
Relecture de Du DUFFLES

Je voudrais d’abord dire mon horreur d’écrire sur les 100.000 morts alors que quelques centaines d’entre eux sont encore vivants, luttant pour la vie. Nous savons déjà tous que nous allons atteindre les 100.000 morts. Et ça, c’est l’horreur. Et nous dépasserons les 100.000 morts, et ça, c’est l’horreur. Et nous ne savons pas combien de milliers de morts nous serons car il n’y a aucun contrôle sur la propagation de la Covid-19 au Brésil. Je serais tout aussi horrifiée si je n’avais à faire qu’à la fatalité d’un virus. Mais je suis convaincue qu’il ne s’agit pas de cela. Une conviction fondée sur des faits, comme doit en avoir une journaliste qui émet son opinion. Une conviction fondée sur le suivi du Journal officiel et de la communication du gouvernement. Mon horreur est infiniment plus grande précisément parce que nous sommes témoins d’un génocide commis par Jair Bolsonaro et par tous les fonctionnaires - en uniforme ou non, à la poitrine médaillée ou non - qui ont un pouvoir de décision. Mon horreur est d’écrire en sachant que nous allons atteindre les 100.000 morts et de réaliser que nous n’avons pas trouvé la force de faire cesser le génocide [1] et que nous n’avons pas encore trouvé assez de gens - au Brésil et dans le monde - pour se joindre à la lutte et faire cesser un crime contre l’humanité.

Je demande pardon aux morts pour notre faiblesse en tant que peuple. Je demande pardon au nom des juristes et des intellectuels qui préfèrent ne rien faire, car, après tout, Bolsonaro ne serait qu’un incompétent - et non un tueur délibéré et systématique. Certains jouent encore avec le mot "banalisation", dénonçant la vulgarisation du terme, sans se rendre compte que ce sont eux qui banalisent plus de 1000 morts par jour. Je demande pardon au nom de la part des journalistes qui préfèrent être "impartiaux" face au massacre, comme si la prétendue impartialité était la justification de leur omission en tant qu’être humain. Je demande pardon au nom de ceux qui approuvent Bolsonaro parce qu’ils reçoivent 600 réaux par mois du gouvernement, parce que je connais beaucoup de gens dans la pauvreté qui réclament leur droit, en situation d’urgence, à un soutien de l’État, mais qui ne cautionnent pas la mort de l’autre. Je demande pardon au nom de ceux qui pensent qu’il suffit de mettre son nom sur une pétition alors que les morts s’alignent en files d’attente. Je demande pardon pour la part des élites intellectuelles volontairement puériles en politique et qui n’ont pas le courage personnel d’assumer leur rôle historique d’empêcher l’extermination. Je demande pardon pour cette partie pusillanime de la population qui, sous diverses excuses, délègue à d’autres la tâche d’affronter le plus difficile. Je demande pardon en mon propre nom pour ne pas être capable de faire le minimum suffisant.

Chaque jour, je dors et me réveille en pensant à ce que doit être le rôle d’une journaliste, d’une citoyenne, d’une personne humaine lorsqu’elle est témoin d’un génocide et je suis horrifiée parce que je ne sais plus quoi faire, parce que, face à l’ampleur des destructions, même s’il y a au moins quatre pétitions devant la Cour pénale internationale, le mouvement de mobilisation autour des dénonciations reste faible. Ils sont encore très peu nombreux à utiliser leur espace pour nommer l’horreur. Et donc, une fois de plus, je demande pardon pour ce qui n’a pas de pardon.

Je vous demande pardon, à vous grand Aritana, cacique des Yawalapiti de la région du Xingu, pour votre voix, écho de tant de langues, réduite au silence par Bolsonaro qui a laissé la forêt grande ouverte aux agents du virus, dont de nombreux usurpateurs de terres et orpailleurs - et qui l’a fait avec le soutien des généraux de sa cour, héritiers d’une dictature qui a tué plus de 8000 autochtones - en toute impunité. Je demande pardon parce que tant de Blancs pensent que refuser des mesures d’urgence et même de l’eau potable aux populations autochtones dans la pandémie, comme l’a fait le gouvernement, est une "incompétence" ou un "échec de la politique de lutte contre la Covid-19". Je vous demande pardon, à vous Monsieur Bié, Manoel da Cruz Coelho da Silva, quilombola de Frechal, dans le Maranhão, parce que trop de gens pensent qu’il est "normal" que meurent plus de Noirs que de Blancs. Je vous demande pardon, Tata Uia, Clarivaldina Oliveira da Costa, quilombola de la Rasa, à Rio de Janeiro, parce qu’après tant de siècles de lutte pour exister dans un pays fondé sur les corps de ses esclaves, vous êtes morte du racisme. Je vous demande pardon, Carlilo Floriano Rodrigues, qui a élevé sept enfants avec tant d’affection, et qui a marché avec tant de courage sur une seule jambe. Je vous demande pardon, Alayde Antônia Rossignolli Abate, qui jamais ne se séparait de votre chien Paçoca. Je vous demande pardon, Roosevelt Guimarães Soares, qui, de son vivant, se levait à trois heures du matin pour aller vendre des pastèques à la foire. Je vous demande pardon, Delcides Maria Oliveira, qui, enfant, trompait sa faim avec des cuillerées de café mais qui n’a pas pu surmonter l’indifférence du gouvernement à l’égard des morts de la Covid-19. Je te demande pardon, à toi adolescent yanomami, mort à 15 ans et enterré en terre étrangère comme si tu n’étais qu’une "chose".

Je demande pardon aux 100.000 personnes, chacune avec son nom, son histoire, ses désirs, ses faiblesses, ses rêves et ses amours ; ses gestes que le crime a immobilisés. Je demande pardon aux innombrables personnes qui ont été converties en statistiques, à toutes ces lucioles qui ont vu leur lumière assombrie par l’indifférence de Bolsonaro à leur vie. "Et alors ?" disait le génocidaire, alors qu’ils étaient déjà 5000, morts de la "grippette".

Je demande pardon pour la vie interrompue par la faim de mort de celui qui disait, jeudi dernier, devant la proximité des 100.000 Brésiliens morts : "On va continuer de vivre et trouver un moyen de se débarrasser de ce problème". Je demande pardon parce que Bolsonaro ne peut être Président que parce qu’il y a des millions de gens comme lui, avec la même indifférence à la vie de l’autre, marchant sans masque pour que l’on meure sans air.

Je demande pardon pour ceux qui ont été enterrés dans des tombes sans nom. Je demande pardon pour ceux qui ont été enterrés dans des boîtes en carton parce qu’il n’y avait plus de cercueil. Je demande pardon pour ceux qui ont souffert de l’indignité à se décomposer chez eux parce qu’il n’y avait pas de service public pour procéder à la levée de leur corps, soumettant les proches à la torture de l’aversion pour l’odeur de ceux qu’ils aimaient. Je te demande pardon, bébé yanomami, enterré loin de ta terre et de ton univers, sans les lamentations de tes parents, sans les hommages de ton entourage, et qui, par conséquent, ni ne reposera en paix, ni ne laissera les vivants en paix.

Je demande pardon à tous ceux qui n’ont pas été pleurés sur leur tombe, à ceux qui ont été enterrés par un fossoyeur qui ne les connaissait pas, soumettant ceux qui restaient en vie au fléau de ne pas pouvoir leur faire leurs adieux et donc leur deuil. Je demande pardon aux fossoyeurs soumis à la brutalité de l’État. Je demande pardon aux professionnels de la santé qui risquent leur vie jour après jour et sont agressés dans la rue à l’instigation du Président de la République. Je demande pardon au bébé xavante qui, à sa mort, a contaminé une partie de son entourage, lequel n’avait pas été informé des mesures de protection à prendre face à ce nouveau virus. Je demande pardon aux autochtones qui, vivant en ville, ont vu leur identité usurpée par le même État qui les a expulsés de leurs terres. Leur mort n’étant pas comptabilisée en tant que ce qu’ils sont - des autochtones - ils sont tués une seconde fois. Je demande pardon pour avoir permis que des personnes soient traitées comme des choses et, qu’à normaliser l’extermination, nous chosifiions.

Je demande pardon non par "culpabilité chrétienne", comme on m’en a "accusé" à d’autres moments. Je demande pardon par "responsabilité collective", parce que je suis responsable de ce qu’ils ont fait et de ce qu’ils font en mon nom et en votre nom. Bolsonaro commet un génocide en notre nom lorsqu’il remplace des professionnels de la santé expérimentés en matière d’épidémies par du personnel militaire inexpérimenté ; il commet un génocide en notre nom lorsqu’il distribue de la chloroquine et de l’hydroxychloroquine, même aux populations autochtones, médicaments dont l’inefficacité pour combattre la Covid-19 a déjà été scientifiquement prouvée, ainsi que les risques. Il commet un génocide en notre nom lorsqu’il retient les ressources destinées à faire face à la pandémie alors que les hôpitaux manquent même de sédatifs pour soulager la douleur des victimes. Il commet un génocide en notre nom lorsqu’il met son veto aux mesures de sécurité et encourage les gens à descendre dans la rue sans masque. Il est possible de continuer à compiler les actes de Bolsonaro qui prouvent son intention de tuer et aussi, de laisser mourir, ce qui est une autre façon de tuer, puisqu’un gouvernant est constitutionnellement responsable de protéger la population du pays qu’il gouverne.

Je demande pardon. Et je dis aussi que, même si nous sommes peu nombreux, nous résisterons. Les populations massacrées, comme les populations autochtones, produisent leurs propres statistiques et leurs propres mémoriaux. C’est le moyen de reconnaître la vie de ceux qui sont morts et de leur rendre la dignité de la vérité dans la mort. Face aux crimes contre l’humanité, les nécrologies prennent un sens de résistance. Raconter l’histoire et les histoires est devenu insurrection - pour que les morts puissent vivre en tant que mémoire et que leurs meurtriers n’échappent pas à la justice. Nous résistons en comptant et en racontant les morts à divers égards - à travers des statistiques fiables, à travers une identité reconnue, à travers une histoire. Nous nous insurgeons en faisant vivre ceux qui ont été tués, car face aux actions et aux omissions de Bolsonaro et de son gouvernement, mourir de Covid-19, ce n’est pas mourir de sa propre mort, c’est mourir assassiné.

Nous, que Bolsonaro et son gouvernement n’ont pas encore réussi à tuer, nous nous souviendrons et nous les rappellerons à nôtre souvenir. Et quand nous mourrons, nos enfants se souviendront. Et quand nos enfants mourront, nos petits-enfants se souviendront.

Cher Jair Bolsonaro, chers généraux, chers civils impliqués dans des crimes contre l’humanité liés à la Covid-19 : j’espère que vous serez hantés par les 100.000 morts. J’espère qu’un jour quelqu’un fera un film de la marche des morts à Brasília, marquant le retour du réalisme fantastique sur notre continent, puisque la réalité que vous nous avez imposée a même volé la possibilité du merveilleux. Puis, sous la conduite du grand Aritana, qui portera dans ses bras les cadavres des bébés yanomami privés de sépulture, 100.000 doigts pointeront vos visages. Vous pourrez peut-être échapper aux tribunaux. Vous n’échapperez pas à la mémoire.

— 

Eliane Brum est écrivaine, reporter et documentariste. Autrice de Brasil, Construtor de Ruínas : um olhar sobre o país, de Lula a Bolsonaro – Arquipélago (Brésil, constructeur de ruines : un regard sur le pays, de Lula à Bolsonaro.
Site : elianebrum.com Courriel : elianebrum.coluna@gmail.com Twitter, Instagram et Facebook : @brumelianebrum

Voir en ligne : demia de coronavírus | O Brasil em luto Opinião i A marcha dos morto

Couvertur : photo de AFP / Mauro Pimentel

[1IL existe 3 plaintes déposée à La haye dénonçant le crime contre l’Humanité commis par Bolsonaro. La dernière est déposéee par une coalition de plus de 60 syndicats et organisations, qui représentent plus de 1 million de professionnels de la santé, le dimanche 26 juillet. D’après cette plainte, Bolsonaro aurait “commis un crime contre l’humanité” en encourageant des actions qui augmentent le risque de prolifération du coronavirus et en refusant de mettre en œuvre des politiques de protection des minorités. Le document de 64 pages souligne les “failles graves et mortelles” de la réponse du Brésil à la crise sanitaire menée par Bolsonaro.

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