La division du Brésil, une nouveauté

, par Jean Wyllys

Source  : Carta Capital - 27/10/2014
Traduction pour Autres Brésils  : Anne-Laure BONVALOT (Relecture : Sifa LONGOMBA)

Une manifestation pour la destitution de Dilma Roussef a réuni une vingtaine de personnes sur le Largo da Batata (São Paulo) ce lundi 27 octobre.

Au cours d’un débat organisé par le journal O Globo afin d’analyser les résultats des élections, auquel j’ai été convié, le député tucano (PSDB [1]) de l’État de Rio, Luiz Paulo Corrêa da Rocha, a affirmé que les gouvernements du PT « ont divisé le pays » et que, par conséquent, il incombe à la présidente Dilma Roussef, lors de son second mandat, de « l’unir à nouveau ».

Cette rhétorique – reprise dans les analyses des résultats du second tour des élections publiées dans les principaux journaux du pays – n’est pas propre au Brésil : elle est présente dans les discours de droite de tous les pays d’Amérique latine dont les gouvernements, même sans remettre en question les bases du modèle économique néolibéral, ont développé des politiques plus ou moins soutenues de redistribution des revenus, amélioré la qualité de vie des plus pauvres, ou élargi les droits de différents secteurs de la population qui étaient auparavant exclus : tous ces gouvernements sont accusés par leurs respectives oppositions de droite de « diviser » leurs pays respectifs. Outre qu’elle est pleine de ressentiment, cette rhétorique est arrogante – dans la mesure où elle agit comme si l’ensemble des électeurs n’avait ni mémoire historique, ni accès à l’information – et malhonnête, lorsqu’elle cherche à occulter le fait que tous ces pays se trouvent depuis des siècles dans l’hésitation. C’est ce que j’ai répondu au député du PSDB.

Oui, le Brésil est divisé. En premier lieu, par la division en classes sociales propre au capitalisme, qui, dans sa version brésilienne, est marquée par l’héritage esclavocrate qui nous a divisés – littéralement d’abord et, ensuite, métaphoriquement – entre casa grande et senzala[2], entre maîtres et esclaves . Or, selon un sondage IBGE, les 10% les plus riches de la population gagnaient en 2010 44,5% du total du revenu national, alors que les 10% les plus pauvres en percevaient moins de 1,1%. Ces chiffres signifient que ceux qui appartiennent à la frange la plus pauvre auraient besoin d’économiser la totalité de leurs revenus pendant trois ans et trois mois pour accumuler le salaire mensuel moyen des Brésiliens qui appartiennent à la frange la plus aisée.

Et ces deux « Brésils » – celui des maîtres de la casa grande et celui des esclaves de la senzala – recouvrent aussi d’autres divisions tout aussi historiques : le pays blanc et le pays noir, le pays du Sud-Sud-Est et celui du Nord-Nord-Est, le pays de l’asphalte et celui de la favela, celui des jardins et celui de la périphérie, le pays de l’employée de maison et celui de la patronne. La géographie de nos villes – des « villes coupées en deux », pour reprendre l’expression que Zuenir Ventura employait dans un livre écrit bien avant l’émergence du PT au gouvernement fédéral – est marquée par une division aussi évidente que naturalisée. À Rio, par exemple, cette division s’exprime de manière horizontale – matérialisée par le tunnel Rebouças qui divise la ville entre zone Sud et zone Nord (« Il ne reste plus qu’à réunir la zone Nord et la zone Sud ; à illuminer la vie puisque la mort tombe du bleu », chantait Lulu Santos bien avant que le PT ne songe à envoyer un candidat à la Présidence) –, mais aussi de manière verticale : la favela s’étalant sur la colline est une autre ville dans la ville, avec ses différents investissements, ses services publics, et même ses propres lois (« Ces jours-ci, j’ai rêvé que la grande guerre était déclarée entre la colline et la ville », chantait Alceu Valença en pleine ère Fernando Henrique Cardoso [3]).

Nous sommes un pays profondément et historiquement divisé entre l’opulence et la misère, une misère qui n’est pas seulement matérielle, mais aussi spirituelle (“La nouveauté, c’était la guerre entre le poète heureux et l’homme affamé », dit le vers de Gilberto Gil chanté par le groupe Os Paralamas do Sucesso dans les années quatre-vingt). Nous vivons encore dans une « Belinde » : une petite partie de la population vit comme en Belgique, alors qu’une autre, beaucoup plus importante en nombre, vit comme en Inde ; mais cette division n’est pas une nouveauté introduite par le PT.
Au contraire, dans ce pays historiquement divisé, les gouvernements du PT ont parcouru, en dépit de tous leurs dysfonctionnements, un long chemin vers la « réunification », qui a permis de faire bouger les lignes des inégalités sociales, raciales ou hommes/femmes qui nous divisent, en élargissant la citoyenneté à des millions de personnes.

Pour continuer à faire bouger les lignes de ces inégalités, il nous faut encore accélérer dans cette voie, y compris en dépassant les limites imposées par les accords que le PT a conclus avec une partie de l’élite économique et financière, des corporations commerciales et des partis politiques opportunistes qui composent la base du gouvernement à l’Assemblée Nationale – des accords qui assurent la fameuse « gouvernabilité ».

C’est pourquoi la critique que nous, qui nous situons à la gauche du PT, formulons, est exactement opposée au discours des membres du PSDB et d’une bonne partie des médias : la conciliation des deux Brésils ne naîtra pas du recul de la justice sociale ni de la privatisation des entreprises nationales au profit des bénéfices du marché libre (en particulier sur le plan financier) qui garantit les privilèges d’une caste. La conciliation des deux Brésils naîtra précisément de la combinaison du développement économique durable et de l’élargissement de la citoyenneté qui a fait naître – et qui irrite tant – l’antipétisme (mouvement anti-PT). C’est en grande partie dans cette compréhension que réside la différence entre l’opposition de gauche, à laquelle j’appartiens, et l’opposition de droite, représentée principalement par les membres du PSDB.

Le pays est également divisé par d’autres lignes que la droite (à cause de son conservatisme) et une partie de la gauche (à cause d’une lecture anachronique du marxisme qui minimise toutes les formes d’exclusion qui ne soient pas liées à la classe sociale) ont énormément de difficultés à percevoir.

Il est divisé entre les hommes et les femmes – celles-ci reçoivent des salaires inférieurs, ont moins de chances d’accéder à des positions de pouvoir, subissent la violence des hommes et voient leurs droits sexuels et reproductifs niés. Il est divisé entre hétérosexuels et « dissidents sexuels » (LGBTs [4]) – ces derniers se voient dénier un grand nombre de droits civils, sont la cible de discours haineux de la part des politiciens ou des pasteurs fondamentalistes, subissent depuis l’enfance la violence et l’intimidation, et sont battus ou retrouvés morts quotidiennement suite à des crimes motivés par la haine. Il est divisé entre les chrétiens, les adeptes de religions minoritaires (y compris celles de matrice africaine), et les athées – ces deux derniers groupes subissent les conséquences du recul croissant de la laïcité de l’État, qui prétend imposer une religion officielle et un code moral dogmatiques provenant d’une lecture fondamentaliste du texte biblique. Il est divisé entre les Blancs et les non-Blancs (Noirs, Métis, Indigènes et colonies Tziganes, Asiatiques, Juifs, Turcs et Libanais) – l’ostracisme envers les Noirs (Noirs et Métis) est étroitement lié à division entre classes depuis l’époque de l’esclavage et met les Noirs dans une situation de désavantageuse inégalité, qui se matérialise par une restriction des droits et des chances.

L’une des plus grandes critiques que j’ai adressée au gouvernement du PT durant ces quatre dernières années est d’avoir omis de réunir aussi ces Brésils-là, d’avoir cédé à la pression des secteurs les plus conservateurs qui, lors de cette élection, se sont rangés aux côtés d’Aécio Neves – c’est aussi à cause de ce revirement que j’ai décidé de soutenir Dilma Roussef au second tour.

Enfin, le pays est divisé par le discours de haine que la campagne d’Aécio Neves a contribué à renforcer – bien qu’il ne l’ait pas produit, puisque ce discours est beaucoup plus ancien que la campagne d’alliance entreprise par le PSDB. Ce discours, qui aujourd’hui nous choque dans la rue et sur les réseaux sociaux, qui exprime la haine envers les pauvres, envers les habitants des favelas, envers les Nordestins et envers tous ceux dont les conditions de vie se sont améliorées durant ces années de gouvernement PT, et qui ont donc, pour certains au premier et pour d’autres au second tour, voté pour la présidente réélue ; ce discours fasciste, qui, dans les cas les plus extrêmes, comme celui du colonel Telhada, député du PSDB de l’État de São Paulo, en est arrivé à proposer la sécession du Sud-Est comme une manière de se défaire du peuple nordestin ; ce discours qui était déjà d’une certaine manière dans la bouche des électeurs d’Aécio Neves (bien que d’autres électeurs plus progressistes du candidat du PSDB aient rechigné à l’admettre, peut-être par honte de leurs coélecteurs) et qui a été exprimé par des « célébrités » sur leurs profils dans les réseaux sociaux numériques, c’est ce discours-là qui a révélé la division historique qui sépare nos vies et marque notre imaginaire.

Les poètes Braulio Tavares et Ivanildo Vilanova avaient déjà ironisé sur le discours séparatiste provenant du Sud-Sud-Est dans un enregistrement spontané d’Elba Ramalho dans la première moitié des années 80 et dont la diffusion à la radio fut interdite par la dictature militaire moribonde : « Puisqu’il existe au Sud ce préjugé selon lequel le Nordeste est mauvais, sec et ingrat, puisqu’il existe une séparation de fait, il faut la transformer en une séparation de droit. Quand un jour cela sera fait, les deux parties en sortiront immensément gagnantes, une vie nouvelle commencera, différente de celle vécue jusque-là. Imaginez le Brésil divisé et le Nordeste indépendant ! ».

Il nous faut unir le Brésil, oui. Mais cette union ne se fera pas en employant des rhétoriques hypocrites, encore moins en évitant les conflits qui très souvent sont nécessaires pour en finir avec la division elle-même. Il nous faut unir le Brésil en tenant compte des frontières qui produisent exclusion et privilèges, opulence et misère, oppresseurs et opprimés. Si le PT est coupable de quelque chose, ce n’est pas d’avoir divisé le pays, mais d’en avoir fait beaucoup moins pour le réunir que ce que beaucoup d’entre nous espérions.

Les “pouvoirs pourris” que le PT n’a pas affrontés comme il aurait dû, en les incorporant à sa base parlementaire et à la structure du gouvernement, sont ceux que la droite battue dimanche représente de manière plus directe. Il nous faut les affronter, et pour ce faire, nous avons besoin d’une alternative à gauche qui se propose de changer l’état actuel des choses, en prenant le contrepied des pressions du PSDB, du DEM [5] et du PMDB [6] sur le PT et en faisant réellement du Brésil le pays de tous.

Notes de la traduction :

[1] Le PSDB, Parti de la Social-Démocratie Brésilienne (centre-droit) – Partido da Social Democracia Brasileira, en portugais –, représenté par Aécio Neves aux dernières élections présidentielles, est le principal parti d’opposition de droite au Parti des Travailleurs (PT) auquel appartient Dilma Roussef, réélue le 26 octobre dernier.
[2] Casa grande e senzala est le titre d’un ouvrage majeur du sociologue brésilien Gilberto Freyre paru en 1933 – Maîtres et esclaves en français – dans lequel le chercheur établit l’importance de la division entre maîtres – logés dans la casa grande – et esclaves – parqués dans la senzala – dans la formation socioculturelle du Brésil.
[3] Président du Brésil (PSDB) entre 1995 et 2003.
[4] LGBT : Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Transsexuels.
[5] Demócratas est un parti social-démocrate situé à droite.
[6] Partido do Movimento Democrático Brasileiro : Parti du Mouvement Démocratique Brésilien, est un parti social-démocrate et l’un des principaux alliés du PT.

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