La destruction du Cerrado bloque le corridor du jaguar

Source : Destruição do Cerrado emperra mega corredor da onça- ...
Par Aldem Bourscheit - 15 avril 2024
Traduction : Roger Guilloux
Relecture : Bertrand Carreau
Mots clés : biodiversité, savane, conservation, corridors écologiques, jaguar, unités de conservation

L’élimination galopante de la savane brésilienne complique les projets de création d’un réseau de voies vertes qui renforcerait le maintien du plus grand carnivore du continent, le jaguar. Améliorer la protection de l’environnement, restaurer et connecter les espaces de végétation naturelle réduiraient ce risque.

Des organisations civiles souhaitent créer, d’ici à 2030, un grand corridor entre les zones protégées des pays d’Amérique du Sud et d’Amérique centrale afin de renforcer les chances de survie à long terme des grands mammifères. Outre la « pintada » , des animaux tels que le tapir, le loup à crinière et le fourmilier géant bénéficieront de ce soutien.

« Les impacts majeurs tels que la déforestation exposent ces animaux à des risques inutiles », prévient le biologiste Felipe Feliciani, analyste et responsable de la stratégie de conservation du jaguar pour WWF-Brésil.

La destruction du Cerrado fait que les félins attaquent le bétail, s’exposent à être chassés et à se faire écraser par des voitures. Elle complique leur régime alimentaire et affaiblit les populations isolées, ce qui conduit au croisement avec des animaux apparentés, ce qui augmente les risques de transmission de gènes problématiques d’une génération à l’autre.

Ce problème empêche les défenseurs de l’environnement de dormir. Le fractionnement des espaces et la coupe rase de la végétation d’origine, dans le centre du pays, accélèrent le développement d’un réseau naturel d’interconnections avec d’autres biomes, éléments-clés des espaces de vie des jaguars. « Le manque de connectivité est un énorme défi pour la conservation de ces animaux », déclare Feliciani.

La situation se complique dans l’un des derniers grands espaces relativement préservés du Cerrado, la Chapada dos Veadeiros, où les villes, les mines, la production d’énergie, les cultures et les pâturages se développent. Depuis 1985, l’avancée de l’agriculture a provoqué la réduction de son environnement naturel de 230 000 hectares, soit près de la moitié de la superficie du district fédéral.

Cette donnée provient de MapBiomas et montre ce qui s’est produit jusqu’à 2022 dans les municipalités du nord-est de l’État du Goiás où se situe la région de montagnes, champs, forêts et savanes des municipalités suivantes : Alto Paraíso, Campos Belos, Cavalcante, Colinas do Sul, Monte Alegre, Nova Roma, São João D’Aliança et Teresina.

Sur ce territoire, 191 000 hectares (soit 83 % du total) correspondent à la zone de protection environnementale de Pouso Alto (APA), une réserve publique censée rendre les actions humaines plus respectueuses du Cerrado et réduire les délits environnementaux autour du parc national de la Chapada dos Veadeiros.

Déforestation (en rouge) par l’agriculture dans l’APA Pouso Alto (en gris) avant 2022. Au centre, la configuration du parc national Chapada dos Veadeiros telle qu’elle existait jusqu’en 2017, date à laquelle le parc est passé de 65 000 ha à 240 000 ha. À gauche (en bleu), le lac de la centrale hydroélectrique de Serra da Mesa. Image : MapBiomas/O Eco.
Les zones naturelles séparées par les labours nuisent aux grandes espèces, comme c’est le cas dans l’ouest de l’État de Bahia et dans d’innombrables régions du Cerrado. Image : Google Earth/O Eco

Cette déforestation régionale s’accentuera si les plans directeurs municipaux sont modifiés dans le sens d’une extension des zones urbaines au profit de l’essor des lotissements et du tourisme. L’année dernière, selon le gouvernement fédéral, le parc national a accueilli à lui seul 80 200 visiteurs, soit 900 % de plus que les 8 000 recensés en 2000.

Cela n’a pas empêché les infractions environnementales. Selon ((o))eco, depuis 2017, l’Institut Chico Mendes pour la conservation de la biodiversité (ICMBio) fait état d’un montant d’amendes de plus de 2,7 millions de R$, correspondant à des avis d’infraction à la législation interdisant la déforestation, la chasse et la création d’obstacles à l’inspection dans la zone protégée.

Les amendes appliquées depuis 2019 dans l’État de Goiás par le Secrétariat à l’environnement et au développement durable (Semad) s’élèvent à 100 millions de R$. Dans le parc de Veadeiros, les principales infractions sont « la parcellisation irrégulière des terres et l’utilisation de l’eau sans autorisation », indique l’agence d’État.

« Le Semad est conscient de l’intérêt croissant que suscite le potentiel de la région nord-est de l’État et effectue des inspections périodiques et intensifiées (...) afin de lutter contre l’utilisation irrégulière et illégale des ressources naturelles ». (Service de presse du Semad).

En janvier, les services d’inspection de l’État de Goiás ont découvert, à l’aide d’images satellites et de preuves in situ, la destruction de près de 1 000 hectares de terres entre l’APA de Pouso Alto et le territoire quilombola de Kalunga où les descendants des peuples asservis conservent leur histoire, leur culture et le biome du Cerrado.

« La région de Veadeiros est soumise à une très forte pression. Quelle est la capacité de production de ressources naturelles de la région ? » s’interroge Adolpho Kesselssing, propriétaire d’une Réserve privée du patrimoine naturel (RPPN) dans la Chapada dos Veadeiros.

Déforestation illégale détectée par l’inspection de l’État dans l’APA de Pouso Alto, en 2021. Photo : Semad/Divulgation

Biome effacé

Le drame de la région de Veadeiros ne date pas d’aujourd’hui et hante l’avenir d’autres parties du Cerrado. La moitié de cette région a déjà été déboisée et l’agro-industrie se développe, en particulier dans les États du Maranhão, du Tocantins, du Piauí et de la Bahia. La déforestation du biome est autorisée principalement dans ces États, conformément à une loi fédérale de 2011.

« La moitié des permis d’exploitation présentent des illégalités, comme le fait de se trouver dans des zones qui ont été volées ou de ne pas avoir demandé l’autorisation du Registre environnemental rural (CAR) », rappelle Pedro Bruzzi, ingénieur forestier de l’Université fédérale de Rio de Janeiro, représentant des ONG du Centre-ouest au Conseil national de l’environnement et directeur exécutif de la Fondation Pró-Natureza.

Selon la législation forestière, l’enregistrement au CAR est obligatoire. Les normes fédérales autorisent une déforestation de 50 à 80 % dans les exploitations agricoles du Cerrado. En Amazonie, la déforestation est limitée à un maximum de 20 % des propriétés rurales. Selon l’Institut national de recherche spatiale (INPE), c’est la cause principale de l’élimination de la végétation du Cerrado qui se produit à un rythme de plus de 10 000 km2 par an.

« En moyenne, le Cerrado stocke deux fois moins de carbone par hectare que l’Amazonie. Comme la déforestation dans le Cerrado, d’août 2022 à juillet 2023, a été de 11 000 km2 et dans l’Amazonie de 7 500 km2, les émissions de carbone du Cerrado sont presque aussi élevées que celles de l’Amazonie, région qui est considérée comme prioritaire dans les politiques de conservation », précise M. Bruzzi.

Et, pour ne rien arranger, dans le Cerrado, la loi forestière fait état d’un « excédant » de 1,84 million d’hectares dans les réserves légales. En d’autres termes, une superficie équivalente à ⅓ du territoire de l’État de Paraíba ou à la moitié de Taïwan peut encore être déboisée. Ce rapport provient de l’Observatoire du Code forestier.

« L’absence de contrôle de la déforestation dans ce biome est une catastrophe », souligne M. Bruzzi. « Elle va à l’encontre des conventions sur la biodiversité, le climat et la désertification, mais c’est une crise encore peu reconnue. Nous sommes peut-être proches d’un point de non-retour pour le Cerrado », souligne-t-il.

La rareté des parcs et d’autres types d’unités de conservation est un autre fléau du Cerrado. Ces dernières ne représentent que 8,68 % du Cerrado, et seulement 2,89 % bénéficient d’une protection plus importante. Ces données proviennent d’un débat sur les réserves écologiques brésiliennes. Mais la facture est encore plus lourde. Les objectifs internationaux en matière de conservation prévoient qu’au moins 30 % de la biodiversité soit officiellement protégée d’ici à 2030. Seule l’Amazonie se rapproche de ce pourcentage au Brésil, avec 28,5 % de zones protégées.

Le soja entoure le parc national de Grande Sertão Veredas, dans le nord de l’État de Minas Gerais. Photo : Lalo de Almeida/Folhapress

Relier les espaces naturels protégés

Le jaguar est un animal puissant. Il peut peser jusqu’à 150 kg et atteindre 2,5 mètres, du museau à la queue. Le plus grand félin américain n’est devancé que par les lions et les tigres. Malgré cela, la bête a ses faiblesses, comme le fait d’avoir besoin de grands espaces pour chasser et se reproduire.

Ces caractéristiques naturelles expliquent pourquoi le Pantanal et l’Amazonie hébergent le plus grand nombre de ces félins, alors qu’ils ont presque disparu de la forêt atlantique, du Cerrado et de la Caatinga . Ils n’existent plus dans la Pampa. Sur le continent américain, le territoire de l’espèce a déjà été réduit de moitié.

Inverser cette situation alarmante est l’objectif principal du corridor auquel adhèrent un nombre croissant d’organisations américaines. « L’ampleur du projet est telle que nous avons besoin d’un soutien accru de la part des ONG locales, des gouvernements et du secteur privé », déclare Felipe Feliciani, analyste de la conservation au WWF-Brésil.

En jaune, bleu clair et vert, le corridor et les zones les plus adaptées à la conservation du jaguar dans les Amériques. Carte : Feuille de route Jaguar 2030 (WWF/WCS/Panthera/PNUD) /O Eco

La concrétisation et le maintien de ce puissant « réseau d’autoroutes vertes » dépendent de la collaboration de ces secteurs pour éradiquer la criminalité environnementale, freiner la déforestation légalisée, étendre la superficie des unités de conservation et respecter la législation forestière.

Environ les quatre cinquièmes de ces corridors sont situés sur des propriétés privées et le budget permettant de les récupérer a toujours été insuffisant. Ceci explique que les réserves privées se développent à vive allure dans le Cerrado.

C’est l’évolution qu’a retracé Adolpho Kesselssing, professeur de géographie et consultant auprès des organisations environnementales. Plus de 40 ans de travail lui ont permis d’accumuler de l’argent pour acheter des terres et créer la Réserve privée du patrimoine naturel (RPPN), Santuário Beija Flor, à Colinas do Sul (GO).

Ces quasi 9 hectares sont reliées aux 90 hectares de la réserve légale d’une propriété rurale voisine, formant un massif riche en faune et en flore jouxtant le parc national de la Chapada dos Veadeiros. « Nous essayons de convaincre d’autres voisins de rejoindre le projet de corridor », explique Kesselssing. Certains éleveurs craignent de perdre leurs terres et se heurtent à une lourde bureaucratie concernant la création des Réserves Privées de Patrimoine Naturel (RPP) qui restent pourtant leur propriété privée et qui ouvrent la porte à des allégements fiscaux et au tourisme. « Mais les choses se font à l’envers dans ce pays. Il est beaucoup plus facile de déboiser que de créer une réserve », se plaint Kesselssing.

Jaguar dans une réserve privée à Cavalcante (GO). Image du programme de conservation des moyens et grands mammifères (UnB) fournie par Flávia Cantal (RPPN Avá-Canoeiro).

Les corridors concernant les parcs et les autres unités de conservation, sont mentionnés dans la loi fédérale de 2000 et dans le code forestier de 2012 mais leur mise en œuvre n’a pas été réglementée sur la base de ces normes. Ceux-ci pourraient favoriser l’interconnexion des masses de végétation, celles qui sont conservées et celles qui doivent être récupérées.

C’est pourquoi, selon le biologiste Samuel Schwaida, titulaire d’un master en géo-traitement environnemental de l’Université de Brasilia (UnB) et analyste au Ministère de l’environnement et du changement climatique (MMA), il est urgent d’accélérer la mise en œuvre de la législation forestière.

« Pour les États, la bonne stratégie serait d’accélérer la validation de ces cadastres afin de déclencher les plans de récupération de la végétation d’origine. Ils constituent actuellement un sévère goulot d’étranglement », fait-t-il remarquer.

Les grands sentiers constituent un autre moyen pour relier les zones conservées. Grâce à l’action conjointe des gouvernements et de la société, soutenue pour l’instant, par des ordonnances fédérales. ils s’étendent sur des milliers de kilomètres. Dans d’autres pays, ils font déjà partie de l’histoire locale. Comme nous l’indiquions dans un reportage en 2018, aux États-Unis, des sentiers comme l’Appalachian Trail, voulu dès l’année 1900, allient conservation des animaux et des plantes, tourisme et création d’emplois. Il s’étend sur une longueur de 3 500 kilomètres. « C’est la plus longue unité de conservation des États-Unis », affirme Schwaida.

Les grands sentiers unissent la conservation, l’économie et la qualité de vie. Photo : Aldem Bourscheit

En raison d’obstacles juridiques et de préjugés, ces passages ne se développent pas davantage au Brésil. Depuis 2017, un projet de loi est en cours d’examen au Parlement fédéral pour réglementer le passage sur les sentiers des propriétés privées donnant accès aux montagnes, grottes, plages, rivières et cascades.

« La culture nationale ne comprend pas et ne valorise pas les grands sentiers. De nombreux propriétaires terriens se méfient de ceux qui circulent sur leurs terres. Il est important de valoriser et de récompenser les propriétaires fonciers qui sont les partenaires des sentiers de grande randonnée », souligne M. Schwaida.

Partageant la même approche, Pedro Bruzzi, directeur exécutif de la Fondation Pro-Nature, rappelle que « la conservation de la nature est une bonne affaire. Elle peut être rémunérée par des paiements pour les services environnementaux, par le tourisme durable et les crédits de carbone et de biodiversité ».

Dans la Chapada dos Veadeiros, une « mosaïque » – modèle de gestion des unités de conservation - étalée sur six années, est en voie de réalisation. Ce modèle favorisera la gestion intégrée et conjointe des unités de conservation, des exploitations agricoles et des villes. Il est utilisé dans d’autres régions du pays, telles que le nord et le nord-ouest du Minas Gerais. Dans le sud-ouest de l’État de la Bahia, cette forme d’occupation de l’espace dans le Sertão Veredas-Peruaçu a été reconnue par le MMA en 2019.

« Il s’agit d’une action fondamentale pour conserver l’une des dernières frontières du Cerrado », déclare Pedro Bruzzi, de la Fondation Pro-Nature. Les études sur la « mosaïque » Veadeiros-Paranã sont soutenues par des organisations nationales et internationales. Les personnes et les jaguars seront les bénéficiaires de cette amélioration.

« La présence de ces animaux sont la preuve que les environnements sont sains, ce qui favorise l’extraction durable des ressources de la biodiversité, l’écotourisme, la production rurale et d’autres activités économiques », explique Felipe Feliciani, analyste des questions de conservation au WWF-Brésil.

Que le jaguar puisse poursuivre son voyage historique à travers les Amériques ! Photo : Ana Cotta/Creative Commons

Aldem Bourscheit. Depuis plus de vingt ans, Aldem Bourscheit journaliste brésilien et luxembourgeois couvre des sujets tels que la conservation de la nature, les crimes contre la vie sauvage.

Voir en ligne : Destruição do Cerrado emperra mega corredor da onça-pintada

1. Onça pintada. Nom que l’on donne au jaguar d’Amérique latine
2. MapBiomas. C’est une initiative de l’Observatoire du climat, créée et développée par un réseau impliquant des universités, des ONG et des entreprises et dont la finalité est de cartographier chaque année l’occupation des sols.
3. Caatinga. C’est un biome dont la biodiversité est adaptée aux températures élevées et au manque d’eau. Situé dans la région nord-est du Brésil, il couvre une superficie de 826 411 km2 et possède une flore et une faune spécifique à la région.
Mosaico. Terme utilisé pour désigner un mode de gestion des unités de conservation qui s’appuie sur la participation de la population locale et qui vise à rendre compatibles la biodiversité et le développement durable.

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