La « démocratie raciale » malade de sa négritude

Les Blancs protestent contre une récente loi instaurant des quotas pour les Noirs et les métis dans les universités.

Au Brésil, il est de bon ton pour un Blanc d’invoquer une goutte de sang noir, comme l’ex-président Fernando Henrique Cardoso, qui jurait avoir « un pied dans la cuisine » pour dire qu’il descend à la fois du maître et de l’esclave. Dans un pays qui s’est longtemps targué d’être une « démocratie raciale », se prévalant en cela de son métissage, les premières mesures « compensatoires » en faveur des Afro-Brésiliens ­ la plus grande population noire du monde après les Nigérians ­, victimes d’inégalités criantes, suscitent une polémique.

En cause, une loi récente imposant un quota de 40 % d’étudiants noirs et métis dans les universités publiques de Rio de Janeiro, l’Etat du Brésil qui compte le plus d’afrodescendentes après celui de Bahia. Garantie d’un enseignement de qualité, l’université publique reste le bastion des élites blanches, qui ont pu s’offrir l’école privée. Les Afro-Brésiliens en sont exclus ­ à l’exception d’une minorité d’entre eux ­, parce que souvent réduits par la pauvreté à l’école publique, dont le niveau laisse à désirer.

Traitement préférentiel. En vertu de la loi entrée en vigueur il y a peu, les candidats noirs et métis au concours d’entrée des universités de Rio ont bénéficié d’un traitement préférentiel. Ils ont donc été reçus au détriment de Blancs éliminés malgré des notes supérieures aux leurs. Pour l’université de l’Etat de Rio de Janeiro, l’un des établissements concernés par la loi, « c’est la conséquence inévitable du système de quotas », le nombre de places étant largement inférieur à celui des postulants. Mais les candidats lésés ont porté plainte, au nom de « l’égalité d’accès à l’éducation », garantie par la Constitution. La Cour suprême a même été saisie et devra se prononcer sur la constitutionnalité de la loi.

« Les quotas menacent l’hégémonie des Blancs sur l’université, note le chercheur Jacques d’Adesky. D’où la levée de boucliers, qui a aussi des relents de racisme. » Pour ses détracteurs, tous Blancs, la « discrimination positive » « sape la méritocratie et incite à la haine raciale » dans un pays où les relations entre Blancs et non-Blancs sont relativement harmonieuses. Ils jugent aussi que l’intense métissage des Brésiliens rend impossible d’identifier les bénéficiaires des quotas. Car comment savoir qui est noir dans un pays où un Mulato (métis) clair peut passer pour un Blanc hâlé, et inversement ? Lors d’un débat électoral, en octobre, Luiz Inacio Lula da Silva, élu depuis président, avait défendu un « critère scientifique », s’attirant des critiques. « Il n’y a pas de critère objectif pour définir la race et la vérifier », ont rappelé les experts. On s’en tient donc à « l’autodéclaration » de la couleur, qui « incite à la fraude », selon les sceptiques. Des Blancs ont certes prétendu avoir « un pied dans la cuisine » pour entrer à l’Université avec des notes inférieures à la moyenne. Mais, selon les universités de Rio, ce sont des cas isolés.

La polémique promet de rebondir puisque le Congrès doit bientôt examiner un « statut de l’égalité raciale », fixant des quotas pour les Afro-Brésiliens à la télévision, dans la publicité et la fonction publique, où certains ministères les ont déjà introduits, il y a deux ans. Toutefois, ces mesures, prises dans la foulée de la conférence de Durban contre le racisme, en 2001, marquent un tournant dans un pays où la question raciale a longtemps été taboue. « C’est le signe que l’Etat, qui a largement cautionné le mythe de la démocratie raciale, note José Jorge de Carvalho, anthropologue, reconnaît enfin l’existence d’une question noire et la dette raciale. »

Inégalités

Après la fin de l’esclavage, que le Brésil fut l’un des derniers pays à abolir, en 1888, « les esclaves et leurs descendants ont été jetés à la rue, sans la moindre compensation, note d’Adesky. Bon nombre d’intellectuels le nient encore, mais les inégalités dont sont victimes les Afro-Brésiliens sont également le fait du racisme », et pas seulement de la pauvreté comme on le dit souvent.

De fait, ce n’est pas une coïncidence si la pauvreté est noire au Brésil. « Il y a une forte association entre couleur et conditions de vie », note le chercheur Carlos Hasenbalg. Noirs et Métis représentent 46 % des 175 millions de Brésiliens, mais 63 % des 53 millions de pauvres et 70 % des 22 millions d’indigents. Deux analphabètes sur trois sont noirs. Ils vivent et étudient moins longtemps que les Blancs. Et leurs chances de progresser dans l’échelle sociale sont de loin inférieures. Aujourd’hui encore, ils sont victimes de discrimination à l’embauche et restent relégués aux fonctions subalternes. Même à qualification égale, un Noir ne peut espérer le même poste qu’un Blanc. Une certaine classe moyenne de couleur a certes fait son apparition, et le futebol et la chanson ont leurs stars noires. Mais ce n’est qu’en 1995 que le Brésil a eu, pour la première fois, un ministre noir, le « roi » Pelé.

Conscience noire

Pourtant, il n’y a jamais eu au Brésil de ségrégation raciale institutionnalisée comme aux Etats-Unis. Ici, on parle d’un « racisme cordial », occulté par la chaleur des relations sociales. « Un racisme pervers et hypocrite », souligne Sueli Carneiro, de l’organisation noire Geledes. Toutefois, le mouvement noir reprend du poil de la bête et il est désormais bien mieux relayé qu’autrefois dans les institutions. Mais l’émergence d’une conscience noire souffre encore du poids du vieux mythe racial brésilien. « L’éloge du métissage, fondement de l’idéologie de la démocratie raciale, visait à nier l’existence de clivages raciaux et à empêcher l’éveil de la négritude, rappelle Carneiro. Il a également été mis au service d’un idéal de "blanchiment" qu’ont fini par intérioriser les Noirs. Comment s’étonner, dès lors, qu’ils cherchent à renier leur négritude ? Chacun sait ici que moins on est noir et plus on a de chances d’être accepté et de réussir. »

Chantal Rayes - Libération - 09 mai 2003

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