La création du Nordeste et autres réflexions

Traduction : Jean Saint-Dizier pour Autres Brésils
Relecture : Martina Maigret

La région fut inventée sur la base de facteurs géographiques, mais aussi politiques – et l’image d’abandon a été gravée avec la complicité même de l’art. Mais, dans ces neuf États, il y a plus que des racines : leurs ramifications s’étendent dans toute la civilisation brésilienne.

Cet écrit constitue la deuxième partie du texte de Flávio José Rocha. La première partie est à lire sur le lien suivant : Que voit donc le Brésil en regardant le Nordeste ?

Parler du Nordeste peut devenir répétitif et même fastidieux, tant depuis plus d’un siècle il fait l’objet de débats. À son sujet a été créé un vrai prisme discursif : faisant rayonner des phrases qui se veulent définitives. Ce n’est pas une mince affaire affirmer qu’il existe un besoin infini de faire rentrer dans des cases tout ce qui y prend naissance. Cependant, comme je l’ai déjà dit dans la première partie de cette réflexion, on ne peut nier qu’il existe des particularités propres à cet espace territorial et qui le distingue des autres. La question est qu’en raison des intérêts de certains groupes, quelques-unes de ces particularités prennent le pas sur les autres.

Mais, après tout, c’est quoi le Nordeste ? Beaucoup de gens se penchent sur cette question depuis des décennies et, dans bien des cas, ils restreignent plus qu’ils n’élargissent la compréhension de ce territoire aux multiples facettes. Il y a ceux qui le décrivent sous l’angle d’un ancrage aux racines et ne perçoivent pas que leurs ramifications avancent dans diverses directions, notamment dû à la mobilité croissante et aux conséquences de ce déplacement avec ses imbrications sociopolitiques, économiques et culturelles. Une avancée qui se fait sentir avec les nouvelles générations connectées aux technologies numériques ainsi que les étudiants universitaires, issus de l’expansion de l’enseignement supérieur dans les institutions fédérales, créées à l’intérieur des états du Nordeste pendant les années des gouvernements du PT (Parti des Travailleurs). Il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’une génération qui apprend et appréhende le monde d’une manière complètement différente par rapport à ses ancêtres. Mais il faut admettre que ce déploiement de branches n’aurait jamais pu exister sans ces profondes racines.

Ce qui est certain, c’est que nous pouvons dire que cette terre a été tellement brutalisée par les premiers envahisseurs européens, et dans tous les sens du terme, que déjà à l’époque on pensait le pau brasil - exploité jusqu’à l’épuisement - complètement disparu (PINTO, 2000). En ce qui concerne les violences perpétrées contre les peuples qu’y vivaient au début de l’invasion, je cite, par exemple, le massacre en 1574 des indiens qui habitaient le contrefort montagneux de la Serra da Copaoba, située dans l’état de Paraíba ; événement entré dans l’historiographie officielle sous le nom de tragédie du moulin de Tracunhaém [1]. Plusieurs autres cas de violence contre les peuples indigènes sont décrits dans le livre « La présence autochtone dans le Nordeste » A presença indígena no Nordeste - OLIVEIRA, 2011 et on peut tenir pour certain que beaucoup d’autres encore, ont été effacés ou n’ont même jamais eu les honneurs des archives de l’histoire officielle.

Pour appréhender la complexité qui entoure cette région, il faut remonter à une époque où le terme Nordeste n’existait même pas. Jusqu’aux années 1930, il était courant de désigner cette région uniquement comme le Norte (Nord). L’écrivain Durval Muniz de Albuquerque Jr. raconte dans son livre A invenção do Nordeste e outras artes ([L’invention du Nordeste et autres ruses]1999, p. 81) que « Le terme Nordeste était initialement utilisé pour désigner le périmètre de compétences de l’Inspection fédérale des travaux contre les sècheresses (Inspetoria Federal de Obras Contra as Secas – IFOCS). » Ce n’est qu’en 1970, lors de la dictature infligée au pays, que l’état de Bahia a été désigné comme faisant partie de l’ensemble territorial actuel et que la délimitation régionale avec les neuf États a gagné le contour, tel que nous le connaissons aujourd’hui. Cela montre que dans de nombreux cas, les frontières sont tracées en fonction d’intérêts économiques et politiques et que ce que nous connaissons aujourd’hui comme le Nordeste n’a pas toujours eu ce dessin-là.

Si, dans la première partie de cette réflexion, j’ai passé en revue des solutions présentées par certaines personnalités jusque dans les années 1950, j’essaierai, et je préviens d’ores et déjà que ce sera avec des lacunes, de faire le point sur comment d’autres intellectuels pensèrent et pensent le Nordeste, en proposant des cheminements pour résoudre ses « problèmes ». Je répète qu’il y a des lacunes et que d’autres hommes auraient aussi mérité d’intégrer cette liste, qui, comme toutes les listes, est réductrice. Le manque de femmes, d’afro-descendants et d’autochtones dans les sphères de pouvoir en charge de ces défis, révèle clairement que l’exclusion touche des groupes bien particuliers. Cela démontre les limites des discours et des décisions concernant le Nordeste, un lieu pluriel en termes de genre, de race et d’ethnicité, mais qui n’est toujours pas représenté dans les cercles décisionnels. De nombreuses propositions sur les enjeux économiques ou climatiques du Nordeste sont nées ou ont été inspirées loin de là. Un exemple de ce non-sens est le fait que le siège du Département National des Travaux Contre la Sécheresse - DNOCS, était situé pendant des décennies dans la ville de Rio de Janeiro. Les techniciens qui visitaient occasionnellement la région, décidaient de grands projets et investissements sans grand contact avec la réalité locale. Mais « Arrêtons avec les détails, prenons soin de la vie » (“Deixemos de coisas, cuidemos da vida”), comme disait le chanteur sertanejo Belchior, et poursuivons avec quelques noms qui, au cours des dernières décennies, ont en quelque sorte influencé les décisions et les visions sur le Nordeste.

Celso Furtado

Celso Furtado [2], né dans l’état de Paraíba et fils d’un juge, fit des études d’économie. Il quitta cette région à l’âge de dix-neuf ans, pour y revenir définitivement des décennies plus tard en tant qu’économiste reconnu. Outre son poste de directeur de la SUDENE (Surintendance du développement du Nordeste), il a été ministre du Plan dans les années 1960 et ministre de la Culture dans les années 1980, sous le gouvernement Sarney. Au plan idéologique, Furtado était nationaliste-développementaliste [3] [c.-a-d. il défendait le développement et l’industrialisation du pays à travers des emprunts] et grand défenseur de l’implémentation du capitalisme industriel moderne au Brésil, grâce à l’intervention de l’État comme médiateur et planificateur, tout en ajoutant à cette implantation le contenu social (BIELSCHOWSKY, 2009). L’économie du développement était considérée comme la « boule de cristal », capable d’être la réponse à tous les problèmes auxquels étaient confrontés les pays ‘arriérés‘ et les réponses impliquaient presque toujours de consommer le modèle d’agriculture mécanisée et d’industrialisation des pays « développés ». Leurs défenseurs venaient des pays du Nord ou étaient des jeunes des pays du Sud qui avaient perfectionné leurs connaissances académiques aux États-Unis et/ou en Europe, comme c’est le cas de Furtado. Nous n’aborderons pas ici l’œuvre de Celso Furtado, objet d’études de grands spécialistes et méritant une grande attention. Nous nous concentrerons sur sa période à la tête de la SUDENE.

Peu de commentaires sont faits, mais Furtado était, par exemple, contre la réforme agraire dans la zone du semi-aride brésilien. Dans son discours d’investiture à la SUDENE, il n’a fait aucune mention de ce fait, qui est, pourtant, l’une des principales raisons des inégalités socio-économiques dans cette région. Il croyait que l’un des principaux problèmes du sertão était sa surpopulation et sa dépendance à l’agriculture de subsistance (ce qui était en partie correct), et que, par conséquent, sa population était à la merci des sècheresses. Lors d’un débat en 1959, Furtado (2009(a), p. 62) déclarait que, « Dans l’économie de la caatinga, la division de la terre serait le coup de grâce, y compris pour l’éventuelle disparition de la production bovine. Pour l’homme de la rue, la réforme agraire signifie le partage des terres, l’élimination du propriétaire foncier et la suppression de la rente de la terre. Si nous faisions cela dans la caatinga, nous la dépeuplerions, désorganisant alors complètement l’économie de la région et, ce serait une grave erreur ». Mais cela ne veut pas dire qu’il était contre la réforme agraire dans son ensemble, puisqu’il l’encourageait sur le littoral, là où se trouvent les grandes plantations de canne à sucre. Le rêve de Furtado était de donner une nouvelle dimension à la propriété foncière dans cette zone (il était très critique envers la monoculture sucrière), comme le prévoyait d’ailleurs le document élaboré par le Groupe de Travail sur le Développement du Nordeste - GTDN. Son intention a toutefois été boycotté par le président Kubitschek, dans une démonstration claire que l’institution jouait plus le rôle de propagande électorale que celui de déclencheur d’une transformation de la réalité nationale. Furtado a d’abord proposé l’industrialisation et le changement du processus de production agricole, conjointement à la réinstallation de la « population excédentaire » de la région semi-aride dans d’autres espaces ou lieux, car il pensait que l’augmentation de la population sertaneja sur place, était l’une des principales causes liées aux problèmes survenant avec l’arrivée de sècheresses prolongées. Concernant la première proposition, l’économiste Tania Bacelar Araújo (2009, p. 38) déclare que l’industrialisation était considérée comme le grand catalyseur du développement du Nordeste et « Pour avoir pensé dans ce sens, Furtado chercha à nouer une alliance avec le milieu des affaires du Sudeste ». L’industrialisation était aussi perçue comme signe de l’entrée du Brésil dans la modernité, ce qui était tout à fait au gout du président Juscelino, le parrain politique de Furtado. Pourtant l’industrialisation promue dans la plupart des cas, n’a pas respecté les spécificités de la réalité locale. Si l’on prend l’exemple de l’industrie textile, elle nécessite par exemple, de grands volumes d’eau pour laver les pièces de vêtements, en plus de polluer les sources d’approvisionnement en eau avec des produits chimiques. Un contresens lorsqu’on met en lumière que Furtado affirmait déjà que dans la région du semi-aride il y avait un divorce entre l’homme et la nature ; visible par l’insistance avec laquelle on produisait de la nourriture dans un endroit à l’imprévisibilité pluviométrique, chose d’ailleurs, encore très récurrente. C’est pourquoi aujourd’hui on parle volontiers d’industrie sèche (peu de besoins en eau) pour vaincre l’industrie de la sècheresse (SILVA, 2018).

Quant à l’idée de transférer la population vers d’autres régions du pays, cela n’était pas une nouveauté et elle avait déjà été encouragée à l’époque de l’Empire. Dans un débat tenu à l’ISEB (Institut Supérieur d’Études Brésiliennes), en 1959, Furtado déclara même que “Le Nordeste pourra s’étendre de plus en plus vers la lisière de la forêt amazonienne, à mesure qu’il intègrera dans son processus d’expansion économique, par exemple, les vallées du Maranhão, du Goiás et du Pará.” (FURTADO, 2009(a), p. 57). Un discours, disons, très peu respectueux de l’environnement, puisque son intention était, selon les standards du développementalisme, de rendre l’Amazonie « productive ».

Pour être juste envers Furtado, il convient de rappeler qu’il a critiqué la multiplicité d’actions menées, dans le périmètre du Semi-aride, par les différents organes gouvernementaux - créés au cours des six premières décennies du 20ème siècle - qui ne se parlaient pas. De plus, il disait déjà ouvertement que le problème de la région ne serait pas résolu ni en stockant simplement de l’eau dans de grandes retenues, ni en mettant en œuvre des champs d’irrigation dans une région à forte évaporation, doublée d’une « tendance à salinisation rapide ». Concernant la transposition du fleuve São Francisco, Furtado déclara lors d’une interview dans les années 90 : « Depuis le début, ce projet ne m’a jamais intéressé puisque c’était une panacée. Ma première réaction fut la prudence. J’ai toujours demandé : à combien s’élève l’investissement ? Personne n’a jamais pu me dire combien cela couterait. Deuxièmement, qui en bénéficiera ? Les propriétaires fonciers ? Ils auront donc de nouvelles réserves d’eau qui s’évaporeront ? Alors que le problème n’est pas d’avoir plus d’eau, mais de bien utiliser celle qui existe déjà. » (TAVARES ; ANDRADE ; PEREIRA, 1998, p. 44). Exactement ce que disent aujourd’hui presque tous les hydrologues qui étudient la question de l’eau dans le Nordeste.

Quant à la SUDENE, l’œuvre de référence de Furtado, et contrairement à ce qui a été propagé au cours des dernières décennies, sa création a plutôt été une réponse aux défaites électorales subies par le président Juscelino Kubitschek lors des élections de 1958. Le président Kubitschek, profitant de la répercussion d’une réunion des évêques du Nordeste en 1956, dirigée par le charismatique Dom Hélder Câmara, a jeté les bases de ce qui allait devenir la SUDENE, soit la création du Groupe de travail pour le développement du Nordeste – GTDN. La planification était le grand moteur de marketing de la SUDENE. Cependant, une évaluation plus minutieuse montre que cette planification ne dialoguait pas avec la diversité des populations et des environnements de la région. Ce n’était pas une planification avec, c’était une planification pour, à l’ancienne : « nous sommes là pour vous apprendre. » Il s’agissait bien d’imposer un modèle d’industrialisation et d’agriculture mécanisée importés d’autres pays et considérés comme le remède universel. Certains projets menés par la SUDENE ont, grâce à ses financements généreux, enrichi un grand nombre de personnes du monde des affaires. Ce n’est pas par hasard, bien que le mot Nordeste figure dans sa dénomination, que la SUDENE dessert de nombreuses municipalités du Minas Gerais et même de l’Espírito Santo (dans le Sud-est du Brésil). Et le nombre de ces municipalités « bénéficiaires » situées en fait dans une autre région, la région Sudeste, ne cesse de croitre sur la carte de cette institution : le 27 mai dernier la Chambre des députés a approuvé l’inclusion de 81 autres municipalités de l’état du Minas Gerais et 3 de l’état de Espírito Santo. [4]

En 1984, lors d’une conférence à la première rencontre sur les alternatives économiques et sociales pour le développement du Nordeste et promue par l’Université Fédérale de Paraíba (UFPB), Furtado (2009(b), p. 24) a déclaré que « Personne ne doute que l’impact des sècheresses serait moins négatif si l’économie du Nordeste était mieux adaptée à la réalité écologique régionale, notamment si la structure agraire ne rendait pas la production alimentaire populaire si vulnérable. » Sa perception de l’interaction entre l’économie et la nature, qui était absente à l’époque où il dirigeait la SUDENE, a clairement changé ; mais il était trop tard pour modifier le cours des généreuses incitations à l’industrialisation dans cette région. Condamner Furtado n’a pas de sens, car il est le fruit d’une époque où la vision du monde indiquait que le modèle industriel occidental serait la seule voie pour la planète. Cependant, il est indéniable que ce modèle, encouragé par la SUDENE, a influencé des générations et a engendré de nombreux problèmes socio-économiques et environnementaux pour le Nordeste.

José Guimarães Duque

Le Nordeste est souvent présenté par rapport à ses limites et non par son potentiel et ses possibilités. José Guimarães Duque, un agronome de l’état du Minas Gerais qui a élu domicile dans le Nordeste, y a vu plus de potentiel que de limites. Bien sûr, tout ce qu’il a proposé n’est pas parfait, mais cela n’invalide pas l’innovation consistant à penser à partir du lieu et non pour le lieu.

Duque s’est penché sur la biodiversité présente dans cette région et, pour améliorer la qualité de vie de ses habitants, a préconisé une relation différente avec la végétation xérophile [organismes vivant dans des milieux très pauvres en eau] de la zone semi-aride comme on peut le lire dans son livre O Nordeste e as lavouras xerófilas (Le Nordeste et les cultures xérophiles, 1980). Il a également critiqué l’absence de dialogue entre les projets imposés par les gouvernements et les techniciens qui les mettaient en œuvre vis a vis des résidents locaux. Dans son livre Perspectiva Nordestina (Perspective nordestine, 1982, p. 23), il affirme que « Les projets officiels, en général, manquent de prudence et d’atouts pour conquérir la sympathie, l’approbation et le soutien des habitants auxquels ils prétendent profiter. Les solutions alternatives, modestes, comme la recherche - suivant la tendance des habitants à improviser - de nouvelles formes de succès inculquées par le ressentir de la nature environnante et les désirs innés du paysan, ont été oubliées ou méprisées par le technicien. Ce même technicien, plus soucieux de l’artificialisation de l’environnement, se croyait supérieur en termes de compréhension et d’expérience que l’habitant autochtone ; oubliant que les qualités de celui-ci ont été forgées par les relations, par les émotions et par les sacrifices de la vie. » C’est ce dialogue, revendiqué par Duque, qui anime l’Articulação do Semiárido Brasileiro – ASA – [Coordination du Semi-aride Brésilien] un réseau composé de centaines d’ONG et qui travaille auprès de ses habitants avec l’approche de coexistence avec le milieu du semi-aride, ce à travers de projets durables, tant du point de vue financier qu’environnemental.

La Caatinga est le biome qui occupe la plus grande surface de la région semi-aride et le seul avec ces caractéristiques sur la planète. Bien qu’il soit encore en phase d’étude, on sait que ce biome ‘hiberne’, c’est-à-dire qu’il perd ses feuilles pour économiser de l’énergie pendant l’été et pendant les longues périodes de sècheresse. Cependant, l’image qui a été propagée au sujet de la Caatinga, est celle d’une zone pauvre en biodiversité et dominée par des buissons aux branches sèches ; ce qui est loin de la vérité, comme l’ont prouvé de recherches scientifiques récentes, ainsi dissipant certains mythes sur ce biome. Sur ce sujet beaucoup reste encore à découvrir, vu que pendant des décennies il a attiré peu de chercheurs. Il ne fait aucun doute que le travail de Duque, en montrant sa richesse, a constitué une percée majeure.

Durval Muniz Albuquerque Jr.

Depuis des années l’écrivain Durval Muniz attire l’attention avec son livre A invenção do Nordeste e outras artes (1999 [L’invention du Nordeste et autres ruses]), inspiré de sa thèse de doctorat. Muniz souligne que ce que l’on appelle communément le Nordeste est une invention destinée à maintenir les privilèges des élites nordestines. Selon lui (1999, p. 72), « La description des ‘’misères et horreurs du fléau’’ cherche à constituer l’image d’une ’’région abandonnée, marginalisée par les pouvoirs publics’’ ». L’ancrage d’une image immuable dans l’inconscient collectif brésilien a fini par favoriser le maintien d’une structure de pouvoir qui semble éternelle et se nourrit d’elle-même. Elles, les images, persuadent une grande partie de la population brésilienne que quelque chose doit être fait d’urgence dans cette région ‘’misérable’’. De plus, ce quelque chose est toujours lié, par les gouvernements, à la construction de grands ouvrages tels que des barrages, des retenues d’eau, de grands projets d’irrigation, l’autoroute Transamazonienne, le chemin de fer Transnordestina ou la transposition du fleuve São Francisco. Les questions relatives à l’accès à la terre et à l’eau, qui entretiennent les inégalités socio-économiques, ont toujours été exclues de toutes ces actions gouvernementales ; à l’exception de petits ajustements sous la pression des mouvements sociaux qui exigent les réformes agraire et hydrique.

Muniz suppose que c’est à partir des années 1920 qu’une idée construite et fantasmée sur la région est émergée et que, comme il le dit, l’« Invention du Nordeste » a ainsi commencé. D’après lui (1999, p. 61), « Le choix d’éléments tels que le cangaço, le messianisme, le coronelisme, comme thèmes définissant le Nordeste, se fait à partir d’une multiplicité d’autres faits qui, pourtant, ne sont pas des sujets éclairés, capables d’offrir un vrai visage à la région. Néanmoins, le choix n’est pas aléatoire. Il est orienté par les intérêts en jeu, tant au sein de la région qui se forme, que dans sa relation avec les autres régions. » La création imaginaire du Nordeste, comme une région toujours en proie à la sècheresse, avec des milliers de personnes suivant des leaders messianiques et ayant besoin de l’aide du gouvernement pour sauver leur peuple, a pris forme grâce à la mobilisation de l’élite locale elle-même pour négocier des fonds publics et ainsi la sauver de la faillite économique, affirme Durval.

Les images ne sortent pas de nulle part et c’est exactement ce que Durval veut montrer. Pour lui, les arts dans leurs différentes expressions ont été les grands propagateurs de ces représentations, devenues des classiques sur cette région, et de plus, diffusées à travers la peinture et d’autres expressions telles que le théâtre, la littérature, la musique, le cinéma et la télévision. La question que pose Durval est d’extrême importance et son livre est une lecture obligatoire pour une réflexion sur le Nordeste. D’autre part, il n’est pas véridique que l’art du et sur le Nordeste s’est uniquement concentré sur l’image de la pauvreté et de la misère de la région. Il suffit de voir la vague de chanteurs et de chanteuses qui a réussi à entrainer le Brésil au cours des quatre dernières décennies, avec une sonorité et une esthétique qui reflètent ma position. En musique, je peux citer Belchior et Alceu Valença. Au cinéma, les thématiques abordées sont de plus en plus variées, comme le montrent les films Boi Neon (Boeuf Neon]) et Divino Amor (Amour divin), réalisé par Gabriel Mascaro, Praia do Futuro (Plage du futur), de Karim Ainouz. Il est vrai que ce sont des films réalisés au cours de la dernière décennie, mais Baile Perfumado [Bal parfumé], réalisé par Lírio Ferreira et Paulo Caldas en 1996, a été tourné dans le sertão, et montre de l’eau à profusion et des terres verdoyantes, contrairement aux films célèbres sur les cangaceiros réalisés dans la même région et qui l’ont précédé.

Il ne fait aucun doute que le travail de Muniz innove en apportant de nouvelles données et de nouveaux arguments pour démanteler un scénario écrit depuis des décennies et qui se répercute, voyez-vous, dans les arts. Une pièce de théâtre a déjà été montée par le Grupo Carmin [5], portant le même nom que le livre et, la chanteuse Juliana Linares vient de sortir un nouvel album sous le nom de Nordeste ficção. Ces artistes, dans leur désir d’images nouvelles et multiples de la région où ils vivent, se sont inspirés de l’œuvre de Durval, mais elles représentent, elles aussi des intérêts.

Roberto Mangabeira Unger

Roberto Mangabeira Unger, professeur à l’Université de Harvard, a été ministre du Secrétariat aux affaires stratégiques – SAE – entre 2007 et 2009 et revint pour assumer ce poste durant quelques mois en 2015, pendant le gouvernement de la présidente Dilma Rousseff. Né dans l’état de Bahia, il s’est tôt installé aux États-Unis où il a fait carrière.

Si pendant les années du président Fernando Henrique Cardoso on a assisté à une désarticulation des différents organismes qui travaillaient sur des questions considérées spécifiques au Nordeste, tels que la SUDENE et le DNOCS, la situation dans ce domaine s’est inversée avec le président Luiz Inácio Lula da Silva. Des groupes d’études et des commissions se sont formés, et la SUDENE et le DNOCS ont retrouvé leur ancien statut ainsi qu’un budget adapté à leurs travaux. En outre, l’Institut national des zones semi-arides – INSA – a été créé et plusieurs études sur le Nordeste ont été encouragées dans des agences qui subventionnent la planification du gouvernement fédéral, comme l’Institut brésilien de géographie et de statistique – IBGE – et l’Institut de recherche appliquée – IPEA. Là encore, la planification est apparue comme l’une des réponses aux problèmes de cette région.

C’est sous la direction d’Unger que la SAE lança, en 2009, la publication Le développement du Nordeste comme projet national : une esquisse. Plusieurs sujets y sont traités, mais nous n’avons pas l’intention ici d’analyser sa réflexion en détail. On y trouve quelques nouveautés ou de simples répétitions d’anciennes recettes qui soit n’ont pas été testées, ont été mal testées ou l’ont été, mais ont échoué. Son esquisse, comme l’appelait Unger, a le mérite de proposer des nouveautés dans certains domaines, mais d’en omettre d’autres, plus controversés, comme la question agraire. Il exalte la singularité, la créativité et l’esprit entrepreneur du peuple du Nordeste, en particulier celui de la région semi-aride, et il suggère d’éloigner l’industrialisation du pilier central du développement, tant préconisé par Celso Furtado. C’est ce qu’il appelle « l’illusion du São Paulisme ». Toutefois, il estime que les microentreprises et les petites coopératives n’apportent pas de solution à la question de l’inclusion, en particulier dans le sertão, ce qu’il désigne comme l’« illusion du pauvrisme » Unger cherche à prendre ses distances avec le passé et s’évertue à ne pas être lié aux propositions des groupes qui développent de “petits” projets dans l’arrière-pays du Nordeste. Il fait le pari que les petites et moyennes entreprises, y compris celles tournées vers les nouvelles technologies, mériteront toute l’attention. Selon ses propres mots, « Le Nordeste n’est pas censé être une version tardive du São Paulo des débuts du siècle dernier. Le Nordeste doit mettre sa propre personnalité au service de l’originalité du Brésil, tout en ouvrant une nouvelle voie au développement national. » (UNGER, 2009, p. 13). Mais cette nouvelle approche n’est restée qu’à l’état de possibilité, puisque les propositions n’indiquent pas comment traiter/dialoguer avec des questions essentielles, telles que le modèle de développement dissocié de la culture, du mode de vie et de l’environnement local. Et le résultat de ce type d’action sans dialogue avec le terrain est déjà bien connu dans le Nordeste. À aucun moment Unger ne parle de participation populaire à la construction de ce projet, bien qu’il demande au gouvernement de ne pas craindre la pensée contradictoire. Dans une pirouette sémantique, il dit que « Le Nordeste est le plus grand orphelin du modèle de développement construit dans le pays au cours du dernier demi-siècle. Pour le pays, il est commode que le Nordeste se rebelle contre ce modèle de développement. En se rebellant contre lui, il parlera pour le Brésil tout entier. » (UNGER, 2009, p. 25). La vision d’un Nordeste qui s’exprime avec un discours régional à l’unisson.

Enfin, bien qu’il apporte quelques nouveautés, son projet Nord-Est est encore assorti des vieux habits qui parient sur les grands travaux comme mécanisme propulseur de l’amélioration des conditions de vie de la population.

Vers où se dirige le Nordeste ?

Malgré les efforts déployés au cours des dernières décennies par les chercheurs pour décrire la pluralité et les richesses naturelles, économiques et culturelles de cette région, comme le fait Manoel Correia de Andrade avec son livre A terra e o homem do Nordeste (1964) ou [La terre et l’homme du Nordeste], ils n’ont pourtant pas encore réussi à atteindre l’imaginaire brésilien. En effet, pendant des décennies cette région a souvent été décrite comme géographiquement peu diversifiée, pauvre en eau, économiquement dominée par des oligarchies, culturellement centrée sur le passé et socialement arriérée et, pour toutes ces raisons, en quête de quelqu’un pour lui montrer la voie de la modernité.

Les projets créés pour « sauver » le Nordeste ont été si nombreux qu’il faudrait des pages pour en dresser la liste. Pourtant, ils continuent d’être lancés en fanfare dans les médias par le gouvernement actuel. Il y a toujours une promesse d’apporter le développement à cette région. Mais quel développement, pour qui et pourquoi ? Son peuple se considère-t-il comme sous-développé ? Qui définit ce qu’est le développement et sur quelles bases ? On ne saurait trop rappeler que le mot "dé-veloppement" signifie [dans le langage psychanalytique] "dés-implication". Cela explique peut-être pourquoi les projets n’impliquent pas les populations locales et qu’il existe toujours ce refus d’écouter les possibilités qui peuvent émerger des savoirs locaux.

La vérité est qu’il n’y a pas qu’un seul Nordeste, il y a des Nordestes. Imaginer qu’une région dotée d’un territoire aussi vaste et d’une population de plus de 50 millions d’habitants soit uniforme et monoculturelle, revient à ignorer sa réalité. Les nouvelles générations créent déjà les images de ces Nordestes et qui sait, peut-être que le passage ci-dessous chanté par Belchior dans la chanson Conheço o meu lugar [Je connais ma place] sera finalement compris par toute la nation.

Le Nordeste est une fiction ! Le Nordeste n’a jamais existé !

Non ! Je ne suis pas de la terre des oubliés !

Je ne suis pas de la nation des damnés !

Je ne suis pas de l’arrière-pays des offensés !

Tu le sais bien : Je connais ma place !

Références bibliographiques
ALBUQUERQUE JR., Durval Muniz de. A invenção do Nordeste e outras artes. São Paulo : Cortez, 1999.

ANDRADE, Manoel Correia de. A terra e o homem no Nordeste. São Paulo : Brasiliense, 1964.

ARAUJO, Tania Barcelar. Desenvolvimento Regional no Brasil. In : FURTADO, Celso et al. O pensamento de Celso Furtado e o Nordeste hoje. Rio de Janeiro : Contraponto : Centro Internacional de Políticas para o Desenvolvimento : Banco do Nordeste do Brasil, 2009, p. 33-42.

BIELSCHOWSKY, Ricardo. Ideologia e Desenvolvimento. In PÁDUA, José Augusto (Org.). Desenvolvimento, justiça e meio ambiente. Belo Horizonte : Editora UFMG : Peirópolis, 2009.

DUQUE, José Guimarães. O Nordeste e as lavouras xerófilas. Mossoró : Esam, 1980.


. Perspectivas nordestinas : obras póstumas. Fortaleza : Banco do Nordeste do Brasil, 1982.

FURTADO, Celso(a). Operação Nordeste. In FURTADO, Celso. O Nordeste e a saga da Sudene (1958-1964). Rio de Janeiro : Contraponto : Centro Internacional Celso Furtado de Políticas para o Desenvolvimento. 2009


(b). In FURTADO, Celso et al. O pensamento de Celso Furtado e o Nordeste hoje. Contraponto : Centro Internacional Celso Furtado de Políticas para o Desenvolvimento. 2009. pp.

PINTO, Welington Almeida. A saga do Pau-Brasil : história, monopólio & devastação. Belo Horizonte : Edições Brasileiras, 2000.

OLIVEIRA, João Pacheco de. A presença indígena no Nordeste. Rio de Janeiro : Contra Capa. 2011

TAVARES, Maria da Conceição ; ANDRADE, Manuel Correia de ; PEREIRA, Raimundo. Seca e poder : entrevista com Celso Furtado. São Paulo : Editora Fundação Perseu Abramo, 1998.

ANÔNIMO. História da conquistada Paraíba. Brasília : Senado Federal. 2010.

SILVA. Flávio José Rocha da. Da Indústria da Seca para a Indústria Seca. In Ecodebate. 2018. Disponível em https://www.ecodebate.com.br/2018/08/29/da-industria-da-seca-para-a-industria-seca-artigo-de-flavio-jose-rocha-da-silva/

UNGER. Roberto Mangabeira. O desenvolvimento do Nordeste como projeto nacional : um esboço. Brasília. Secretaria De Assuntos Estratégicos. 2009. Acessível em https://www.afbnb.com.br/arquivos/File/projeto_nordeste_com_anexos_versao_maio_09.pdf

Voir en ligne : A criação do Nordeste e outras reflexões

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