La Maison Blanche et le Brésil : 1964 et 2022, une histoire de coups d’État

Alors que les démocrates étasuniens avaient apporté leur soutien au putsch de 1964, ils se sont opposés à la tentative de coup d’État de Bolsonaro après les élections de 2022. Une tribune de l’historien James Green.


Source : https://apublica.org/2026/03/eua-e-ditadura-uma-historia-de-golpes-1964-e-2022/
par James Green [1], 31 mars 2026
Traduction : Bertrand Carreau
Relecture, édition : Patrick Piro

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La relation entre les États-Unis et le Brésil est pour le moins complexe. Entre la tentative actuelle du candidat à la présidence brésilienne, Flávio Bolsonaro, de susciter l’ingérence étasunienne dans les élections brésiliennes, et la position opposée de Joe Biden en 2022, opposé à toute tentative d’invalider le résultat des urnes, la démocratie brésilienne a tantôt été perçue comme un atout, tantôt comme un obstacle, par les occupants de la Maison-Blanche.

Entre 1962 et 1964, deux administrations étasuniennes ont sapé la démocratie au Brésil. Le 30 juillet 1962, le président John F. Kennedy (1961-1963) a rencontré à la Maison-Blanche Lincoln Gordon, ambassadeur des États-Unis au Brésil, et Richard Goodwin, secrétaire d’État adjoint aux Affaires Interaméricaines, afin de discuter des relations entre le président brésilien João Goulart (1961-1964) et son armée.
Lors de leur conversation, dont le compte rendu a été archivé, l’ambassadeur Gordon déclarait :
« Je pense que l’un de nos objectifs importants est de renforcer les fondements des forces armées brésiliennes. De faire comprendre, discrètement, que nous ne sommes pas nécessairement hostiles à toute forme d’action militaire, s’il apparaît clairement que le motif de cette action est…
— Contre la gauche, compléta Kennedy.
Et Gordon d’ajouter :
— Il [Goulart] est en train de livrer ce pays maudit aux…
— …aux communistes, a renchéri Kennedy.
Quelques instants plus tard, Goodwin précisa :
— Nous pourrions même souhaiter qu’ils [les militaires brésiliens] prennent le pouvoir d’ici la fin de l’année, s’ils en sont capables. »

Kennedy fut assassiné le 22 novembre 1963, avant que les conditions ne soient réunies au sein des forces armées brésiliennes pour mener, avec le soutien des États-Unis, un coup d’État contre le gouvernement de gauche de Goulart. L’opération eut lieu le 31 mars 1964, alors que Lyndon B. Johnson (1963-1969) occupait la Maison-Blanche.
À la mi-mars 1964, juste avant cela, le président Johnson convoqua une série de réunions, auxquelles participèrent Thomas Mann, secrétaire d’État adjoint aux Affaires Interaméricaines, de hauts responsables gouvernementaux et les ambassadeurs étasuniens en Amérique latine.
À cette occasion, Mann présenta sa stratégie de politique étrangère pour la région : « À l’avenir, les États-Unis n’adopteront pas de position a priori contre les gouvernements parvenus au pouvoir par des coups d’État militaires. » Le contenu des conversations tenues lors de la réunion à la Maison-Blanche fuita dans la presse. Ce fut un message clair adressé à l’armée brésilienne : Washington donnait son feu vert au renversement du gouvernement Goulart.

L’ambassadeur Gordon, persuadé que le Brésil était au bord d’une révolution à la cubaine, mobilisa la Maison-Blanche pour soutenir les militaires conspirateurs qui se préparaient à prendre le pouvoir. Il convainquit l’administration Johnson de mettre en œuvre l’« Opération Frère Sam », qui prévoyait notamment l’envoi d’une force navale dans la région pour appuyer les putschistes au cas où les partisans de Goulart résisteraient au coup d’État militaire. Gordon persuada également le président étasunien de reconnaître la transition, le 2 avril 1964, d’un gouvernement civil à un gouvernement militaire, sans remette en question de la légitimité du nouveau régime.

Durant les quatre premières années du régime militaire brésilien, seules quelques voix aux États-Unis s’élevèrent contre la dictature. Cependant, face à la montée de la résistance au régime en 1967 et 1968, qui entraina une répression ainsi que la promulgation de l’Acte institutionnel n°5 (AI-5) [2], le 13 décembre 1968, les forces d’opposition brésiliennes recherchèrent du soutien à l’étranger dans leur mobilisation contre les généraux au pouvoir.

En 1969, l’ancien député Márcio Moreira Alves, démis de ses fonctions à la suite de la promulgation de l’AI-5, puis exilé au Chili, se rendit aux États-Unis pour rencontrer les dirigeants démocrates du Congrès américain et leur exposer le caractère répressif du régime militaire. Alves retourna à Washington l’année suivante pour rencontrer des universitaires étasuniens lors de la deuxième conférence de l’Association des études latino-américaines, durant laquelle il encouragea les spécialistes de l’Amérique latine à soutenir une résolution demandant la fin de l’aide militaire des États-Unis au Brésil.
Cet effort ne fut qu’une fraction d’une vaste campagne décentralisée et de longue haleine menée aux États-Unis. Elle mobilisa les exilés brésiliens et leurs alliés locaux – membres du clergé, universitaires, anciens missionnaires, hommes politiques et autres – afin de dénoncer la dictature et d’informer les décideurs et le public étasunien sur la situation au Brésil.

Malgré cela, au cours des deux décennies suivantes, à l’exception des quatre années de la présidence du démocrate Jimmy Carter (1977-1981), la Maison-Blanche apporta un soutien économique, militaire et diplomatique à la dictature. Cette période est sans doute la plus sombre de l’histoire des relations entre les deux plus grands pays du continent américain.

Biden et le « Trump des tropiques »

Un autre moment crucial – et bien différent - dans les relations tumultueuses entre les deux nations, s’est produit entre 2021 et 2023, quand la Maison-Blanche était occupée par Joseph Biden (2021-2025). Avec l’assaut du Capitole, le 6 janvier 2021, par des partisans de Trump contestant sa non-réélection en 2020, c’était la première fois depuis la guerre de Sécession (1861-1865) qu’une insurrection tentait, sur le sol étasunien, de renverser un gouvernement démocratiquement élu.
Bien que le Pentagone, le Département d’État et la Maison-Blanche aient une longue tradition d’ingérence dans les affaires intérieures d’autres pays, y compris en orchestrant des changements de régime, il existe un fort tabou concernant l’ingérence de généraux étasuniens dans la politique intérieure de leur pays. Ce facteur a contribué à expliquer l’échec des tentatives de Trump pour contester les résultats de l’élection de 2020. Avoir assisté à une insurrection d’extrême droite contre la démocratie locale a conforté la prudence adoptée par l’administration Biden à l’égard du président Jair Bolsonaro (2019-2022), surnommé par les journalistes le « Trump des Tropiques ».

Les réserves de Biden à l’égard du gouvernement Bolsonaro ont conduit la Maison-Blanche à une série de gestes adressant aux forces armées brésiliennes un message bien différent qu’en 1964 : le gouvernement étasunien s’opposait désormais fermement à toute tentative de l’armée brésilienne d’interférer dans le processus électoral démocratique au Brésil [à l’occasion des élections de fin 2022]. En 2021, afin de clarifier la politique de Biden envers le Brésil, la Maison Blanche a envoyé son conseiller à la sécurité nationale Jake Sullivan à la rencontre de Jair Bolsonaro, qui avait déjà lancé une campagne insinuant la possibilité d’une fraude à venir lors de la présidentielle de 2022. À l’occasion, Sullivan a insisté sur le soutien de son gouvernement au processus électoral brésilien.

Selon Tom Shannon, ancien ambassadeur des États-Unis au Brésil, « Sullivan et son équipe ont été convaincus que Bolsonaro était parfaitement capable de tenter de manipuler ou de nier les résultats de l’élection, comme l’avait fait Trump. Par conséquent, une réflexion approfondie a été menée sur la manière dont les États-Unis pourraient soutenir le processus électoral sans donner l’impression d’y interférer. »
Par la suite, l’administration Biden a envoyé plusieurs représentants au Brésil. En juillet 2021, le directeur de la CIA, William Burns, s’est rendu à Brasília pour exhorter le gouvernement brésilien à ne pas remettre en question l’intégrité des élections de 2022. L’année suivante, le secrétaire à la Défense, Lloyd Austin, s’est également rendu au Brésil pour transmettre un message similaire aux forces armées brésiliennes.
Le 19 juillet 2022, au lendemain d’une rencontre avec les ambassadeurs étrangers au Brésil, au cours de laquelle Bolsonaro avait à nouveau allégué que le processus électoral du pays était menacé, le département d’État étasunie publiait une déclaration affirmant : « Le Brésil a une solide tradition d’élections libres, équitables et transparentes, et les États-Unis sont convaincus que son système électoral reflétera la volonté du peuple lors des élections d’octobre. » Et le porte-parole du Département d’État d’ajouter : « Les scrutins organisés par le système électoral et les institutions démocratiques compétentes du Brésil sont un modèle éprouvé pour les nations du continent américain et du monde entier. »

La position de Biden s’inscrivait dans un mouvement international plus large, par lequel des gouvernements progressistes et démocratiques ont clairement fait comprendre aux forces armées brésiliennes que, si elles soutenaient les tentatives de Bolsonaro pour invalider le résultat des élections, elles s’exposeraient à un isolement international. Ces voix ont légitimé le processus électoral en place.
Les appels téléphoniques de Biden, du président français Emmanuel Macron et d’autres dirigeants mondiaux à Lula da Silva, quelques minutes après l’annonce de sa victoire, ont encore renforcé la position du président élu, au moment même où Bolsonaro tentait de mobiliser ses forces pour contester les résultats des élections.

Bien que Bolsonaro et ses principaux partisans aient ignoré les avertissements des dirigeants internationaux, certains secteurs des forces armées brésiliennes en ont tenu compte. Leur décision de ne pas participer à la tentative de coup d’État a divisé les forces armées et en a compromis le succès. L’insurrection de Brasília, le 8 janvier 2023, a échoué. La Cour suprême fédérale a depuis lors reconnu Bolsonaro coupable d’avoir dirigé une organisation criminelle ayant tenté un coup d’État, et l’a condamné à 27 ans de prison, aux côtés des autres conspirateurs militaires et civils, qui ont écopé de peines moins lourdes.
Entre 1962 et 1964, au plus fort de la Guerre Froide, les présidents démocrates John F. Kennedy et Lyndon Johnson ont agi pour saper la démocratie et légitimer les tentatives de prise de pouvoir des forces armées brésiliennes. En 2022 et 2023, une autre administration démocrate a adopté une position radicalement différente, contribuant ainsi à renforcer la démocratie au Brésil.

Le 26 mars 2022, Joe Biden s’adresse aux troupes étasuniennes stationnées en Pologne. L’ancien président a adopté une position opposée à celle des démocrates qui avaient soutenu la dictature au Brésil (1964-1985), en affirmant que les élections brésiliennes de 2022 ne devaient pas être contestées, et que les militaires devaient se garder de toute implication. ©Ricardo Stuckert/PR

Le Brésil dans le collimateur de Trump

L’élection de Jair Bolsonaro en 2018 a provoqué une vive réaction politique aux États-Unis, notamment parmi les immigrants brésiliens et les universitaires spécialistes du Brésil.
Le 1er décembre 2018, 200 militant·es se réunissaient à la Faculté de droit de l’Université de Columbia à New York pour fonder le Réseau étasunien pour la démocratie au Brésil. L’assemblée a voté la création du Bureau du Brésil à Washington (WBO), qui « soutient et mène des actions de plaidoyer, de diffusion des connaissances et de coopération afin de renforcer la société civile, de protéger les droits humains, de promouvoir un développement socio-économique durable et de défendre la démocratie et l’État de droit. »
Au cours des quatre années suivantes, des centaines de militant·es à travers les États-Unis ont organisé près d’un millier de manifestations, de discours, de pétitions, de déclarations publiques et d’actions de lobbying auprès du Congrès, dénonçant les mesures autoritaires du gouvernement Bolsonaro et défendant la démocratie brésilienne, les ONG progressistes et les mouvements sociaux.
À l’approche des élections présidentielles brésiliennes de 2022, le WBO a intensifié ses efforts pour dialoguer avec les membres du Congrès étasunien, ainsi qu’avec des représentants du Département d’État, de la Maison Blanche et d’organisations internationales basées à Washington. Son action la plus marquante a été l’organisation d’une délégation de vingt ONG et mouvements sociaux brésiliens qui se sont rendus dans la capitale fédérale afin d’alerter les responsables politiques sur les graves menaces pesant sur la démocratie au Brésil.
Suite à cette visite et à d’autres initiatives, le Sénat étasunien a adopté une résolution stipulant que, si les forces armées brésiliennes tentaient d’interférer dans les élections brésiliennes, il présenterait un projet de loi suspendant toute aide militaire et économique au pays.
Nul doute que les analystes politiques et les historiens débattront pendant de nombreuses années du rôle respectif de ces différentes initiatives, au Brésil et à l’étranger, dans la division des forces armées et dans l’échec de la tentative de coup d’État.

Cependant, les dangers de 2022 et 2023 ne sont pas totalement écartés. Trump a clairement démontré qu’il n’a aucun scrupule interférer dans les affaires intérieures de toute l’Amérique latine, depuis le soutien financier de 20 milliards de dollars accordé à la veille des élections législatives au gouvernement Milei en Argentine, jusqu’à son intervention au Venezuela.
Les manœuvres aux États-Unis d’Eduardo, fils de Jair Bolsonaro, et d’autres personnalités, visant à conditionner la réduction des droits de douane imposés par Trump au Brésil à une amnistie pour Jair Bolsonaro, rappellent que l’actuel locataire de la Maison-Blanche est facilement influençable par les conseillers d’extrême droite qui l’entourent. La possibilité imminente que l’administration Trump désigne le Comando Vermelho et le Primeiro Comando da Capital [3] comme « organisations terroristes », puis les associe à la politique du président Lula da Silva [dans leur expansion], constitue une nouvelle tentative de l’actuel gouvernement étasunien pour influer sur l’issue des élections brésiliennes.
En cette année électorale, sans disposer d’un allié à la Maison-Blanche, la démocratie brésilienne aura encore plus de mal qu’il y a quatre ans à mobiliser la solidarité internationale pour la défendre. Trump souhaite consolider le pouvoir des régimes d’extrême droite sur le continent américain, et le Brésil est la prochaine cible sur sa liste.


LE CHOIX D’AUTRES BRÉSILS
L’année politique 2026, au Brésil, sera marquée jusqu’au bout par les spéculations concernant un possible retour de l’extrême-droite au pouvoir. Au-delà de l’affrontement des forces internes, il plane en permanence des interrogations sur l’influence des États-Unis sur le résultat de la présidentielle (4 octobre). La volonté de Trump d’imposer sa doctrine impérialiste sur l’espace latino-américain laisse supposer qu’il va tenter de favoriser l’élection de Flávio, fils de Jair Bolsonaro, docile affidé du président étasunien. Et il n’est pas nécessaire d’imaginer que la Maison-Blanche soutiendrait si besoin un coup d’État militaire, comme en 1964 : Trump a fait étalage, partout dans le monde de sa créativité en matière de techniques d’intervention, plus ou moins brutales.


[1Professeur émérite d’histoire brésilienne à l’Université Brown de Providence (Rhode Island, États-Unis). Auteur de plusieurs ouvrages historiques sur le Brésil, il est aussi co-coordinateur national du Réseau étasunien pour la démocratie au Brésil et président du Bureau du Brésil à Washington (WBO).

[2Décret tristement célèbre par lequel la dictature militaire suspend plusieurs droits constitutionnels et donne des pouvoirs exceptionnels au président

[3CV et PCC sont des réseaux criminels brésiliens de grande ampleur.

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