La Bourse-Famille est l’embryon du revenu universel

Il y a quelques mois, avec des doses à chaque fois renouvelées d’hypocrisie et de cynisme, le gouvernement Lula a été littéralement lynché par pratiquement toute la grande presse nationale. Dans un pays tel que le Brésil, la
"criminalisation" d’à peine "deux ans" de l’unique gouvernement non originaire de la reproduction atavique des élites technocratico-corporatives et oligarchico-esclavagistes serait hilarante si elle n’était pas tragique.

Il n’y a que le préjugé de classe, voire racial, qui peut expliquer cette adhésion si frivole à une "vérité du pouvoir" qui - au Brésil - a le même visage et la même violence que les inégalité sociales et raciales desquelles elle est une triste représentation.

A l’évidence, le vrai débat est tout autre : il a à voir avec le lieu et la dynamique de ce que nous appellerons - par opposition explicite - le pouvoir (ou potentialité) de la vérité.

Où est la réponse éthique et transparente à la morale instrumentale des "élites sans projet" ? La difficulté à répondre à cette question se traduit par le fait que face à l’offensive médiatique et politique des élites, le gouvernement, le PT et ce que l’on appelle les « mouvements » sociaux, restent pratiquement paralysés.

Pourquoi ?

En partie, et surtout en un premier temps, cette paralysie s’explique par la propre dynamique de la crise politique en tant que célébration de l’homologation du PT et du gouvernement Lula aux pratiques pluriséculaires des élites. La vérité du pouvoir sait comment représenter, laissant un espace pour la morale impuissante de ceux qui croyaient qu’il y avait une représentation "pure" et même révolutionnaire.

Un autre mécanisme du spectacle hideux de la "vérité du pouvoir" est celui de la représentation du "silence des intellectuels". Si ce n’était le courage politique de la philosophe Marilena Chaui - qui a démenti l’arrogance intellectuelle de certains -, le domaine du débat théoritico-politique brésilien aurait été faussé comme étant le désert de "l’oubli de la politique".

Mais les raisons de cette impasse sont toutes autres : elles se trouvent dans la question de la politique économique du gouvernement Lula.

Pour une part consistante des militants et des dirigeants du PT, un gouvernement se définit comme "de gauche" essentiellement en raison de la politique économique qu’il mène. Et cela parce que, pour eux, l’intégration sociale ne peut venir que de la dynamique d’un taux d’emploi qui, à son tour, est lié au taux de croissance (du PIB !).

Néanmoins, malgré la politique économique (et les profits du PIB au dernier trimestre 2005), les statistiques nationales présentent des éléments positifs : le niveau des inégalités diminue depuis 2001 - et, de manière accélérée, depuis 2003 et 2004.

En effet, le programme Bourse-Famille est le grand responsable de cette évolution extrêmement positive et innovante, et il indique clairement que la politique sociale peut avoir un rôle notable malgré les blocages et les problèmes générés par des taux d’intérêts astronomiques.

C’est exactement là, dans le programme Bourse-Famille, que réside le paradoxe. Le gouvernement Lula a assumé cette politique sociale, l’acceptant (et la justifiant) comme étant conditionnée (à une contrepartie des foyers bénéficiaires).

Les néolibéraux (pas tous) l’acceptent comme politique focalisée (non universelle), car dirigée vers les plus pauvres.

Les défenseurs d’un virage radical de la politique économique (au sein même du propre gouvernement et du PT) la supportent comme politique compensatoire qui devra être nécessairement substituée lorsque la dynamique d’emploi permettra la reprise des politiques universelles articulées à partir de la relation salariale (c’est-à-dire de la relation traditionnelle capital/travail).

Toutes ces trois approches sont inadéquates, puisqu’elles n’appréhendent pas le fait que, dans le capitalisme contemporain (globalisé, organisé en réseaux qui intègrent la production et la circulation et chaque fois plus basé sur la production de connaissance), l’intégration sociale (le fait d’avoir droit aux droits, d’être un citoyen) n’est plus liée à l’intégration productive (au sein de la relation salariale, dans le statut d’un emploi formel régulé par un contrat de durée illimitée).

Au contraire, dans le capitalisme de l’ère de la connaissance, pour être productif, il est nécessaire d’être éduqué, d’avoir un logement et un accès aux services basiques et avancés. Pour être productif, il est nécessaire d’être citoyen - y compris et par dessus tout, d’avoir un revenu !

Réduire les inégalités par la Bourse-Famille ne signifie pas seulement faire une politique sociale. Cela signifie, aussi, faire une politique économique
 : au-delà de l’horizon inaccessible du plein emploi keynésien. C’est pour cela que la "croissance avec réduction des inégalités" rend le développement durable : il s’agit d’une dynamique matérielle de mobilisation productive, et non d’un principe abstrait.

En massifiant le programme Bourse-Famille, le gouvernement Lula est en train de faire exactement ceci : créer un embryon de salaire universel et, pour la première fois, pratiquer cette distribution des richesses qui fonctionne comme un lest dans la rhétorique vide de beaucoup de gens.

En ce sens, le gouvernement Lula devrait placer sa propre pratique dans une autre perspective, pointant l’inconditionnalité et l’accélération du processus de massification (démocratisation) de la Bourse-Famille comme l’embryon d’un revenu universel et citoyen.


Antonio Negri, 72, philosophe italien, est professeur titulaire retraité de l’Université de Padoue (Italie) et professeur de philosophie au Collège International de Paris (France). Entre autres oeuvres, il a écrit, en partenariat avec Michael Hardt, les livres Empire et Multitudes.

Giuseppe Cocco, 49, scientifique politique, docteur en histoire sociale à l’Université de Paris, est professeur titulaire de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro. Entre autres oeuvres, il a écrit, avec Antonio Negri, le livre Glob(AL) : Biopoder e Luta em uma América Latina Globalizada.


Article publié dans l’édition du 05/01/06 de Folha de S. Paulo

Traduction : Bettina Balmer pour Autres Brésils

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