L’exploitation sexuelle augmente à la triple frontière

, par Bia Barbosa

L’exploitation sexuelle des enfants augmente à la triple frontière entre le Brésil, le Paraguay et l’Argentine. Une étude de l’OIT a révélé 241 routes terrestres, maritimes et aériennes pour l’exploitation sexuelle et le trafic de femmes, d’adolescents et d’enfants au Brésil. La majorité d’entre eux passe par le Nord et le Nordeste mais la triple frontière apparaît comme le cœur du problème.

Plus de deux millions d’enfants et d’adolescents, dans le monde entier, sont exploités sexuellement, selon les données de l’Organisation Internationale du Travail (OIT). Ce sont des mineurs entre 8 et 17 ans qui subissent des abus sexuels, qui sont embarqués dans la prostitution infantile ou qui sont victimes de pornographie. Au Brésil, une étude de l’OIT a révélé 241 routes terrestres, maritimes et aériennes pour l’exploitation sexuelle et le trafic de femmes, d’adolescents et d’enfants. La majorité d’entre eux passe par le Nord et le Nordeste mais une autre région est montrée comme le cœur du problème : celle de la triple frontière entre le Brésil, le Paraguay et l’Argentine. Début 2002, il y avait environ 3500 enfants et adolescents affectés par la violence sexuelle dans la région. Il s’agit d’un commerce lucratif dans le pays, qui est de plus en plus lié aux réseaux du crime organisé qui englobent les trafic de drogue et d’armes.

Du fait de son caractère illégal et clandestin, le phénomène a encore peu de visibilité et est difficile à quantifier. Mais on sait que la grande majorité des victimes de l’exploitation sexuelle est pauvre et de sexe féminin. Près de 70% résident dans leur famille et pour 100% d’entre elles, l’entrée dans le commerce du sexe est une manière de générer un revenu. La pauvreté et l’indigence sont donc des conditions propices à l’exploitation sexuelle des enfants et des adolescents. Mais, pour beaucoup, la prostitution est synonyme de survie.

Il y a des petites filles qui se vendent pour un goûter ou pour un ticket de bus ”, raconte Suely Ruiz, coordinatrice nationale du Programme d’Elimination et de Prévention de l’Exploitation Sexuelle de l’OIT, dans la région de la triple frontière. “Le Pont de l’Amitié est un lieu de présence des adolescents dans la rue et il y a une situation informelle dans le travail qui amène au travail des enfants et par conséquent à l’exploitation sexuelle. Les enfants là-bas sont vulnérables à l’action des malfrats”, explique Suely.

Le lieu du crime

La plus grande partie des actes d’exploitation sexuelle des enfants et des adolescents a lieu dans des maisons de prostitutions fermées et revêt des formes violentes comme les cellules privées, le trafic de mineurs et la vente aux enchères de filles vierges. Ensuite viennent les violences subies par les enfants des rues qui utilisent leur corps comme une marchandise pour obtenir affection et subsistance. Il y a encore le tourisme sexuel, également présent dans la région de la triple frontière, organisé par un réseau de malfaiteurs qui inclut des agences de tourisme, des hôtels et des taxis.

Au début des années 90, l’usage des enfants et des adolescents dans le marché du sexe était désigné par les termes de « prostitution infanto-juvénile ». Les dimensions de marché, d’exploitation et encore moins de production pornographique industrielle n’étaient pas prises en compte. Le développement du tourisme sexuel et de pratiques comme le trafic des enfants et d’adolescents ont changé la manière d’appréhender le phénomène, et la question de l’exploitation sexuelle est devenue une violation des droits de l’homme. Selon l’OIT, l’usage des enfants et des adolescents dans le marché du sexe est une forme moderne d’esclavage.
Et, comme l’un des principaux facteurs de l’insertion des enfants et des adolescents dans le marché du sexe est la pauvreté, combattre ce problème passe obligatoirement par l’intégration socio-économique. C’est un travail qui doit être réalisé par l’Etat et toute la société. « Notre idée est de suggérer une espèce de pacte national, impliquant tous les gouvernements, le Parlement et la société civile dans le combat au tourisme sexuel. Nous n’allons pas admettre que des personnes viennent au Brésil avec l’intention d’exploiter sexuellement nos enfants et nos adolescents » a déclaré la sénatrice Patrícia Sabóya, présidente de la Commission Parlementaire Mixte d’Enquête qui est chargée au Congrès National de la violence, du trafic et de l’exploitation sexuelle commerciale des enfants, adolescents et femmes dans le pays. La commission, qui a déjà reçu plus de 600 dénonciations et a son travail programmé jusqu’en juin, a annoncé un ensemble de mesures à adopter durant tout l’été 2004.

Réseau de combat

Cela fait plus de dix ans que la région de la triple frontière est la cible de dénonciations d’exploitation sexuelle infanto-juvenile. En 1993, des accusations du Centre des Droits de l’Homme de la ville de Foz do Iguaçu sont arrivées jusqu’à une CPI (Commission d’enquête parlementaire) du Congrès National. Un dossier montrait la région comme un des chemins du trafic de femmes vers l’Argentine et d’autres destinations dans le pays. Au Paraguay, une étude de l’UNICEF et de l’OIT a révélé que 60% des victimes de l’exploitation sexuelle dans la ville de Ciudad Del Este avaient moins de 18 ans et une grande partie était brésilienne ou travaillait dans des maisons de prostitutions qui appartenaient à des Brésiliens.

"A ce moment-là, des actions de délivrance ont été réalisées, mais il n’y avait pas d’infrastructure pour accueillir ces adolescentes. Beaucoup ont été délivrées puis sont retournées à l’exploitation sexuelle. Il n’y avait pas d’action concrète du coté du gouvernement et des ONG et tout restait au stade des dénonciations", raconte Suely Ruiz. Pendant ce temps, le réseau d’exploitation des enfants s’est consolidé. A Foz do Iguaçu, le temps de travail des mineurs allait jusqu’à 19 heures quotidiennes.

Pour tenter de combattre ce réseau d’exploitation, l’OIT a proposé la création en 2002 d’un réseau de protection. Un Programme de Prévention et d’Elimination de l’Exploitation Sexuelle Commerciale Infantile (ESCI) a été créé à la triple frontière. Il appuie un réseau inter-institutionnel qui vise à identifier, éloigner et offrir une prise en charge intégrale aux enfants et adolescents dans cette situation. Le programme contient également des processus d’éclaircissement social, de responsabilisation et de punition des auteurs, de réinsertion sociale des enfants et adolescents marginalisés et de mise en place d’une culture de prévention et de vigilance sociale.

"Comme il y a de la mobilité dans ce réseau d’exploitation, cela ne sert à rien de faire un travail au Paraguay et de ne rien faire à Foz do Iguaçu. Nous devions donc avoir une action, dans un premier temps, bilatérale" explique Suely. A partir d’août 2002, des actions à Puerto Iguazu, en Argentine, ont été incorporées aux objectifs du programme, le premier que l’OIT développe dans une région frontalière.

Au moyen de comités locaux formés par des représentants de la société civile, des pouvoirs publics et d’institutions comme la propre police, le projet fait aussi un travail de prévention avec les familles des victimes, principalement avec les frères et les sœurs des enfants exploités sexuellement. Des cours de professionnalisation, de réinsertion scolaire, d’assistance médicale et d’orientation sur le marché du travail ont déjà été proposés à des centaines de familles.

Un des centres brésiliens qui fournit ce type de services est le Programme Sentinelle, à Foz do Iguaçu. En janvier 2003, il a été intégré au réseau de Centres de Référence du programme de l’OIT et a déjà atteint des résultats concrets en terme de retour à la citoyenneté des familles qui étaient désemparées socialement. Le programme Sentinelle possède un numéro d’appel pour les dénonciations (0800 643-8111) et une « Salle Légale », qui fonctionne 24 heures sur 24, avec un juriste, pour régulariser la situation administrative des familles enregistrées et agir sur tous les aspects juridiques et légaux des crimes d’exploitation de mineurs.

Le résultat de l’action apparaît dans des attitudes inédites comme celles de mères venant chercher de l’aide dans les Centres de Référence pour récupérer leurs propres filles de l’exploitation sexuelle commerciale, ou comme celles d’agresseurs demandant un appui professionnel pour se soigner dans ces mêmes lieux. « Nous avons aussi beaucoup avance sur la question de la culture. Quand nous avons commencé, la tendance était de nier de forme véhémente que le problème existait. Aujourd’hui, les personnes disent que nous avons besoin de le combattre » dit Suely.

Vieux défis

Un des plus grands ennemis du combat de l’exploitation sexuelle des mineurs dans le pays est le propre Code Pénal qui, non actualisé, ne considère pas les crimes sexuels comme une offense aux personnes mais aux coutumes, selon une conception héritée de la fin du XIXè siècle. Le processus criminel, dans ses différentes étapes, est aussi une importante entrave à la résolution des situations de violences sexuelles. La police et le système judiciaire sont vus par la population comme intimidants, obscures et inefficaces. Il y a le sentiment que les crimes d’abus sexuel ne sont pas punis, ce qui freine les dénonciations et alimente le silence et la tolérance à leur égard.

"La criminalité est présente également dans les organismes qui devraient combattre l’exploitation, comme la police. C’est très difficile de savoir à qui faire confiance. Nous pouvons accueillir 100, 200 enfants… mais s’il n’y a pas une action effective dans la punition de ces exploiteurs, le problème n’a pas de fin" précise la coordinatrice de l’OIT.

Quelques réseaux criminels ont déjà été démantelés et des citoyens jusqu’alors perçus comme respectueux de la loi sont sous investigation. "Trois conseillers municipaux et un ex-maire de Foz do Iguaçu sont concernés par une enquête ainsi que des entrepreneurs et des policiers de l’Etat du Paraná", affirme Alexandre Rorato Macedo, de l’investigation criminelle.

A Foz do Iguaçu, des propriétaires d’hôtels ont signé un accord avec la Délégation Régionale du Travail et avec l’OIT pour combattre l’exploitation sexuelle des mineurs. Les contrevenants recevront une amende de R$ 10 000 pour chaque cas ou pour chaque enfant trouvé en situation irrégulière dans leurs établissements.

L’autre proposition de l’OIT pour faciliter le travail de sanction est la signature d’un accord trilatéral entre le Brésil, l’Argentine et le Paraguay. En plus de l’assistance juridique mutuelle en matière pénale, l’accord permettrait la coordination de politiques publiques dans les domaines de l’assistance sociale, de la santé, de l’éducation et des droits de l’homme.


Source : Agência Carta Maior - par Bia Barbosa – 05/01/2004

Traduction : Emilie Sobac pour Autres Brésils


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