L’emprise du crime organisé, un prétexte crédible à une invasion de l’Amazonie

Renato Sérgio de Lima, président du Forum brésilien de sécurité publique, affirme que l’attaque des États-Unis contre le Venezuela constitue une menace pour la souveraineté de la région, ce qui impose une révision complète de la doctrine des forces armées.


Source : Sumaúma, O controle territorial pelo crime organizado pode servir de desculpa para a invasão da Amazônia, par Rubens Valente, 26 janvier 2026
Traduction : Naiane Rios
Relecture, édition : Patrick Piro

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Renato Sérgio de Lima, président du Forum brésilien de sécurité publique : « Les bateaux des factions criminelles sont plus puissants que n’importe lequel des bateaux de la police » ©diffusion FBSP

L’attaque militaire des États-Unis contre le Venezuela, ordonnée par Donald Trump, a concrétisé le risque d’une intervention étrangère portant atteinte à la souveraineté de la Pan-Amazonie. Cependant, cette action militaire et l’enlèvement de Maduro ne devraient avoir aucun impact dans la lutte contre le narcotrafic aux frontières des pays amazoniens. Contrairement à ce qu’a déclaré Trump – et qu’il a déjà « oublié » –, l’invasion du Venezuela n’a pas été conçue pour lutter contre le narcotrafic, mais comme une réponse à la Chine, afin de garantir aux États-Unis l’accès au pétrole et à d’autres ressources, élargissant ainsi leur contrôle impérialiste sur le continent. La principale menace pour le Brésil et les pays limitrophes du Venezuela, à travers la forêt amazonienne, est que la domination du crime organisé dans la région soit utilisée comme une justification à une invasion par une superpuissance.

Dans une interview accordée à Sumaúma, Renato Sérgio de Lima, président du Forum brésilien de sécurité publique (FBSP), affirme que la menace qui pèse sur la souveraineté de la Pan-Amazonie devrait conduire à une révision complète de la doctrine de l’armée brésilienne. Organisation non gouvernementale – composée de chercheurs, de sociologues, de cadres du secteur public, de policiers fédéraux, de civils et de militaires, de juristes ainsi que de professionnels d’organisations de la société civile –, le Forum a publié l’analyse la plus complète jamais réalisée sur le crime organisé en Amazonie. L’accent est principalement mis sur l’insécurité qui règne aux frontières du Brésil avec le Venezuela, la Colombie et le Pérou.
Cette étude de 184 pages, menée pendant trois ans en partenariat avec l’Institut climat et société (ICS), l’Institut Mãe Crioula, le ministère des Peuples autochtones (MPI) et d’autres organisations, s’appuie sur des entretiens avec des fonctionnaires de la sécurité publique, l’analyse de données ainsi que des déplacements dans les régions frontalières. L’étude a révélé qu’il existe 17 factions criminelles actives en Amazonie brésilienne, y compris des groupes transnationaux tels que le groupe vénézuélien Tren de Aragua (TdA), utilisé par l’administration Trump comme l’un des motifs justifiant l’arrestation de Maduro.

Dès le début du deuxième mandat de Trump, en février 2025, le TdA a été classé par le Département d’État américain comme « organisation terroriste étrangère ». L’étude du Forum estime que le TdA est déjà présent dans trois des quinze communes de l’État brésilien du Roraima.
Selon Renato Sérgio de Lima, la présence de factions armées en Amazonie pourrait être exploitée dans les discours politiques par des forces étrangères, un risque que l’attaque de Trump contre Caracas a clairement mis en évidence comme une possibilité. Pour le chercheur, le Brésil, et en particulier ses forces armées, devrait donc agir pour « combler cette brèche ».
Voici les principaux extraits de l’interview accordée à Sumaúma.

Sumaúma : L’étude du Forum ne mentionne pas le Cartel de Los Soles, invoqué par le parquet de New York comme l’un des motifs de la première mise en accusation de Maduro, datant de 2020. Le parquet a ensuite fait marche arrière et a retiré le lien présumé entre Maduro et ce groupe, en supprimant toute référence à celui-ci. Pourquoi Los Soles n’est-il pas mentionné dans votre étude ? Son existence est-elle confirmée ?

Renato Sérgio de Lima : Il n’apparaît pas dans les enquêtes comme un cartel d’importance. Et comme l’a montré la couverture [médiatique] de la crise entre les États-Unis et le Venezuela, Los Soles est en réalité l’emblème de l’uniforme des militaires vénézuéliens. Et là, on se retrouve face à une autre dynamique, qui est souvent le niveau de corruption institutionnelle que les militaires vénézuéliens ont fini par favoriser. En d’autres termes, cela n’a rien à voir avec le crime organisé, mais avec la corruption. Cela ne veut pas dire que l’un est meilleur que l’autre, évidemment. Mais nous parlons ici de corruption, nous ne parlons pas de crime organisé.

À votre avis d’expert, le Cartel de Los Soles existe-t-il ?

Non. À première vue, d’après les informations disponibles, il n’existe pas en tant que cartel de trafic de drogue ni ne détient de part significative sur le marché de la drogue. Peut-être s’agit-il d’un cartel au sens où il contrôle des secteurs économiques comme celui du pétrole, et au sens technique du terme « cartel », c’est-à-dire d’un monopole ou d’un oligopole sur certains marchés. S’agissant d’un mot polysémique, il y a eu une confusion générale générée par des intérêts stratégiques et pas nécessairement à des faits.

L’étude du Forum mentionne 17 factions criminelles actives en Amazonie brésilienne. Parmi les organisations étrangères, elle cite le Tren de Aragua. Que pouvez-vous nous dire à propos de cette faction ?

Nous avons constaté que le Tren de Aragua s’est développé en Colombie à partir de dissidents des guérillas qui n’ont pas déposé leurs armes ; par conséquent, il a perdu sa composante politique et idéologique pour adopter une dimension commerciale qui pratique des activités criminelles, principalement des crimes environnementaux, le trafic de drogue, mais aussi des enlèvements et d’autres activités. Or, le point essentiel est que le Tren de Aragua – comme l’a montré l’étude – illustre bien comment la dynamique criminelle en Amazonie revêt un modèle hybride et transnational.
Le sujet n’est pas seulement local, ni même national, car il implique une coopération internationale ; ce n’est pas un hasard si le Centre de coopération [policière internationale] a été créé [en septembre 2025 par le gouvernement fédéral], avec Manaus pour siège. J’ai des critiques à l’égard de ce centre, car il ne concerne que la police et n’implique pas, par exemple, la Fondation nationale des peuples autochtones (Funai) ou l’Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles renouvelables (Ibama). Il s’agit donc d’une agence uniquement chargée d’une mission policière, et non de l’application de la loi. Cependant, cela s’avère positif pour l’échange d’informations entre les attachés de police des neuf pays de la Pan-Amazonie. […]

Le Tren de Aragua est issu d’une organisation de guérilla, et fonctionne donc comme tel. […] Il est peut-être la meilleure illustration des risques pour la souveraineté nationale. Nous avons identifié, principalement dans les États du Roraima et d’Amazonas, des villes où l’on signalait déjà la présence de guérilleros ou de membres du Tren de Aragua.

Dans des villes brésiliennes, Vous confirmez ?

Exact. Ce groupe a été classé comme organisation terroriste par les États-Unis. À terme, cela pourrait même constituer un argument pour une intervention des États-Unis. Le risque est une évidence. Et cela renforce le débat sur la mise à jour de la doctrine d’emploi de l’armée brésilienne. Que se passe-t-il aujourd’hui au sein des Forces armées ? Si vous discutez avec l’État-major, il vous dira : « Nous avons 15 postes de contrôle et nous menons 50 opérations ».
Mais prenons l’exemple de Tabatinga [Amazonas] : on y compte, en additionnant le bataillon et l’hôpital, environ 1 200 à 1 300 hommes et femmes de l’armée de terre. Alors que toutes les forces de police militaire, de São Paulo de Olivença jusqu’à Atalaia [deux communes dans l’État d’Amazonas], comprennent moins de 300 membres.

La Marine est également présente. Cependant, elle n’assure que des fonctions de capitainerie des ports, c’est-à-dire qu’elle se limite à vérifier si les bateaux disposent des documents de conformité légale. Or, sur l’ensemble du bassin hydrographique de l’Amazonie, la Marine dispose a priori d’un pouvoir de police. Ainsi, elle n’a théoriquement pas besoin d’une GLO [décret pour des opération garantissant la loi et l’ordre]. Pourtant la Marine considère qu’elle leur serait nécessaire, afin de lui offrir une protection juridique supplémentaire dans le cas où un militaire venait à tuer une personne. Reste que la Marine pourrait faire évoluer sa stratégie de surveillance et d’inspection, car certains bateaux utilisés pour des activités criminelles, descendant le fleuve Solimões, sont plus rapides et plus puissants que n’importe quel bateau de police. Ils sont souvent mieux armés que les forces régulières de la police. Il faudrait leur opposer une force spéciale. Les fleuves de l’Amazonie sont devenus un endroit extrêmement dangereux. […] Ce que montre l’étude, c’est qu’il faut débattre de la doctrine d’emploi des forces armées brésiliennes.

Et si les forces armées affirmaient qu’elles collaborent déjà à des opérations et qu’elles assurent déjà ce contrôle. Que leur répondriez-vous ?

Récemment, l’armée de terre a répondu en affirmant qu’ils mènent « un grand nombre d’opérations ». Ce n’est pas faux, ni qu’il s’agisse d’opérations nécessaires – elles le sont parfois. Par exemple, l’Armée a déployé des militaires dans le Roraima, créé un nouveau détachement, envoyé des véhicules blindés. Cela se comprend, c’est de la défense nationale. Cependant, concernant le crime organisé conduit par des factions, une des mission consiste à assurer une surveillance et à aider à l’application de la loi. Il ne s’agit pas d’opérations militaires traditionnelles, mais de remonter et de descendre le fleuve, d’interpeller des individus le cas échéant. Il ne s’agit pas de militariser la réponse, mais plutôt d’assurer la présence de l’État. Et seules les Forces armées disposent de la structure nécessaire pour faire face à la puissance du crime.

Une autre dynamique a été mise en évidence par l’étude, dans le Haut-Solimões, à côté du Coari, et que l’on appelle la criminalité fluviale liée aux marchés transnationaux de la drogue. À la différence que ceux qui la font venir de Colombie ou du Pérou, pour la décharger au port de Manaus, ne sont bien souvent pas des factions criminelles comme le Comando vermelho (CV) ou le Primeiro comando da capital (PCC), mais des pirates. Bref, des mercenaires qui descendent le fleuve en sachant que, s’ils ne livrent pas la drogue, ils mourront parce que la force du crime est derrière.

Cabanes dans une région d’exploitation artisanale d’or (garimpo) près de la rivière Uraricoera, en Terre indigène (TI) Yanomami. ©Bruno Kelly/Amazônia Real

Les factions criminelles engagent de sous-traitants ?

Oui. Ceux qui font descendre la drogue sont des experts. C’est là qu’on commence à comprendre la dynamique du Tren de Aragua. Elle s’agit comme une force spéciale du crime chargée de faire descendre la drogue le long du fleuve.

La première accusation portée contre Maduro par le parquet de New York indique qu’en septembre 2013 environ, « peu après que les autorités françaises aient saisi une cargaison de 1,3 tonne de cocaïne appartenant au cartel de Los Soles, Maduro et d’autres ont ordonné l’arrestation d’officiers militaires vénézuéliens ». L’accusation affirme qu’il s’agissait d’une tentative visant à détourner l’attention de l’opinion publique et des forces de l’ordre de l’implication de Maduro et d’autres personnes dans cette affaire. Il semble étrange que Maduro ait ordonné ces arrestations pour étouffer l’affaire, mais c’est ce que dit le parquet.
Selon vos recherches, dans quelle mesure le gouvernement Maduro a-t-il lutté contre le trafic de drogue ?

C’est une information qui n’apparaît pas dans notre étude. Ce qui ressort, bien sûr, c’est l’ampleur de la corruption au sein du gouvernement vénézuélien. Mais ce n’est pas propre au Venezuela. Nous avons des indices clairs montrant que la situation est identique au Pérou. Avec une particularité, très similaire à la situation de Rio de Janeiro : les rares policiers honnêtes savent que, s’ils veulent rester en vie, ils ne doivent rien dire.

Et cela se produit à la frontière avec le Pérou ?

Tout à fait. Je m’y suis rendu et j’ai vécu une expérience un peu surréaliste. En février 2025, nous avons remonté le fleuve Javari, entre Benjamin Constant et Atalaia [do Norte], à bord d’un bateau de la police militaire avec huit policiers ainsi que le commandant du bataillon, tous armés de fusils, ainsi que des agents des services de renseignement de Manaus. Lorsque nous sommes arrivés pour accoster sur la rive, les policiers ont été pris de panique. Le colonel voulait se rapprocher de la frontière péruvienne, car il souhaitait y faire voler un drone pendant cinq ou dix minutes, mais un policier lui a dit : « Colonel, on risque de devoir se tirer d’ici en courant, vous comprenez ? ». Nous étions avec huit policiers armés de fusils et extrêmement inquiets. Il s’avère qu’à 600 mètres de cet endroit, il y avait un laboratoire de raffinage de cocaïne. À moins d’un kilomètre de la frontière avec le Brésil commençaient les plantations de feuilles de coca. C’est pour ça que les policiers avaient peur. Ils disaient que les policiers péruviens qui tentent de faire quelque chose se retrouvent seuls et en danger de mort.

Nous avons évoqué la corruption au Venezuela et le contexte péruvien. Avez-vous détecté des indices ou des témoignages de corruption au sein des forces armées brésiliennes dans la région ?

Dans les forces armées, non. Ce que nous avons constaté, c’est une certaine confusion entre les intérêts de certains – je ne dirais pas qu’il s’agit de chefs du crime organisé, car nous n’en sommes pas sûrs – et de ceux qui blanchissent l’argent de la criminalité dans la région. C’est une dynamique très claire, mêlant marchés, commerce, services et intérêts politiques locaux. Et c’est là que s’immiscent des projets de développement qui encouragent l’extraction de l’or et la déforestation. Nous avons pris l’exemple d’une région où l’or est extrait au Brésil, pour être principalement acheminé vers la Colombie, où l’exploitation minière « artisanale » est autorisée. Il y a de très importants intérêts économiques, et l’on se demande : cet argent contribue-t-il au développement de la région ? C’est pervers, cela génère de l’inégalité, mais surtout du capital électoral pour la région. La politique répond aux intérêts de l’économie où tout est déjà un peu mélangé, le licite et l’illicite. En tout cas, il n’a pas été clairement établi qu’il s’agisse de l’économie du narcotrafic.
La question de la criminalité environnementale revient en force, et bien souvent elle n’est pas perçue comme telle. D’autant plus que l’ex-président Jair Bolsonaro défendait l’exploitation minière artisanale, la déforestation, etc.

L’intervention étasunienne à Caracas, l’arrestation de Maduro et de la première dame ainsi que d’autres dirigeants résoudront-elle le problème du narcotrafic à la frontière brésilienne ?

Non, cela ne marcherait jamais, et cela n’a jamais été l’objectif du gouvernement Trump. Il a lui-même déclaré que son intérêt était de capter le marché des combustibles fossiles, principalement celui du pétrole, et d’empêcher la Chine de s’implanter en Amérique du Sud. Par ailleurs, il y a un élément dont personne n’a parlé dans cette crise : fin 2024, une grande partie d’un port inauguré au Pérou a été financé par la Chine, qui a commencé à pénétrer les secteurs de l’énergie et des minerais. L’intervention militaire des États-Unis au Venezuela s’inscrit dans une logique que l’on appelle la « doctrine Donroe », une actualisation de la doctrine Monroe façon Donald Trump.
Le crime organisé est un sujet mis en avant dans le débat. Il existe un risque réel qu’il prenne la région en otage, que ce soit par l’entremise de factions ou, dans d’autres pays, de guérillas. Ainsi, selon moi, les États-Unis ont prétexté ce risque réel pour justifier une décision qui relève de la géopolitique et non de la lutte contre la criminalité.

Faut-il donc s’attendre à un statu quo en matière de criminalité aux frontières, voire à une aggravation avec le temps ?

La situation tend à s’aggraver. C’est pourquoi, j’insiste, il faut que les forces de police changent leur mode d’action et que les forces armées actualisent leur doctrine d’emploi. Lorsque Lula décroche le téléphone pour demander à Trump « aide-moi à lutter contre le blanchiment d’argent », c’est précisément pour démêler cette confusion qui voit confluer les pouvoirs financier et militaire. C’est ce qu’a fait intelligemment le ministère des Affaires étrangères en déclarant qu’une grande partie du problème provient de l’argent blanchi qui circule dans le système financier international - essentiellement soumis au dollar et aux contrôles financiers étasuniens. Si vous y prêtez attention, c’est ce que Trump a fait pour Maduro, et il a menacé Petro [le président colombien] de la même manière. Lula a pris les devants, finalement.

Et l’un des points forts de cette réponse tient au fait que la Police fédérale brésilienne entretient un partenariat très étroit avec les autorités étasuniennes. D’un pont de vue technique, il existe un dialogue historique entre la Police fédérale et la Justice ainsi que le Trésor étasuniens. Le Pérou et le Venezuela, par exemple, ne disposent pas d’une telle capacité de réponse, car ce sont des États fragilisés par la corruption et par la main-mise des dynamiques criminelles sur l’intérêt public. Le Brésil se trouve dans une meilleure position – je parle ici de géopolitique, bien entendu.

Vous avez considéré l’attaque étasunienne contre Caracas comme représentative d’une menace réelle sur la souveraineté brésilienne. Pouvez-vous développer ?

Le Forum a commencé à démontrer qu’il n’est pas exagéré de dire que le crime organisé contrôle aujourd’hui des territoires et prive de leurs droits civiques une partie importante des habitant·es de l’Amazonie, en particulier les quilombolas [1] et les autochtones. L’une des réactions habituelles a été : « Ah, c’est un problème, mais c’est exagéré, ce pas si grave que ça ! ». Même dans le secteur de la cause climatique, certains s’exclamaient : « Mais est-ce bien vrai ? ».

Un riverain du fleuve Solimões, sur une barque dans la region de Tabatinga, frontière avec la Colombie. ©Fabio Pontes/Amazônia Real

Vraiment ?

Oui, on pensait que nous exagérions le trait. Il faut dire que la priorité du milieu de la protection environnementale, ce sont les projets de développement. J’ai entendu une phrase très intéressante de la part d’un responsable communautaire, dans l’Amazonas : « Que vous soyez ONG, que vous soyez l’État, peu importe, vous venez ici en disant que les choses vont fonctionner sans nous avoir demandé si c’est ce que nous voulions. Ensuite, vous fermez boutique parce que vous n’avez plus d’argent. Et quand vous partez, c’est à nous de nous en occuper ».
C’était un peu le sentiment de la population : « Est-ce que cela nous sert vraiment ? ». Les politiques publiques sont-elle utiles ? L’action des organisations, des organismes philanthropiques ou d’autres comme le Forum a-t-elle un impact sur la vie des gens ? Leur quotidien, c’est que leurs enfants consomment de la drogue, par exemple.

Ce n’est pas pour rien que la sécurité est au cœur de l’agenda national, car cela ne concerne pas seulement l’Amazonie. On ne peut pas fuir le problème. Et lorsque nous avons souligné dans l’étude que le problème était grave, la première réaction a été : « C’est excessif, ça concerne uniquement la police ». Et bien non. Cela exige, comme je l’ai dit, un débat sur les forces armées.

À l’examen du risque mis en évidence dans l’étude, la criminalité liée aux factions va finir par s’emparer des économies de la région. Une étude récente a montré que, dans une grande partie de l’économie mexicaine, le principal employeur était la criminalité, les cartels. J’ai essayé d’extrapoler leur modèle mathématique au Brésil, mais c’est impossible, nous ne disposons pas de données suffisantes. Pourtant, d’un point de vue qualitatif, tout le monde affirme qu’en Amazonie une grande partie de l’argent qui circule est d’origine illégale. Cela ne signifie pas que le commerce est illégal, mais que l’argent qui circule provient de l’économie du crime. En Amazonie, elle génère une grande partie des emplois. Le crime organisé n’est pas l’employeur direct, mais une grande partie de l’économie est sous l’emprise de ses dynamiques, qui touchent aussi bien le narcotrafic que les crimes environnementaux et autres activités illicites.

Quelle influence le gouvernement fédéral brésilien, les gouvernements des États ou les pouvoirs publics peuvent-ils exercer dans le domaine économique en Amazonie ?

Une autre de nos publications montre qu’il n’y a pas de réponse unique et indique qu’il est nécessaire de mettre en place des garde-fous importants. Par exemple, si vous comptez exploiter la filière de l’açaï [2], comment vous y prendre ? Si votre activité commence à être rentable, comment éviter qu’elle ne tombe entre les mains de la criminalité ? Dans certaines régions, la réponse tient à une coordination entre l’État fédéral, les États et les municipalités. Dans d’autres, ce sont des solutions locales. Dans les situations complexes, pas de réponse unique non plus, ce sera celle qui parviendra à changer la vie des gens de la région grâce à des solutions locales.

En 2022, nous avons constaté que le crime organisé exploitait des produits agricoles pour blanchir l’argent de la drogue qui entrait dans le pays. Notamment l’ail, arrivé de Chine via le Guyana. Pourquoi ? Parce qu’à ce moment-là, la région ne disposait que d’un seul inspecteur agricole. Et donc pouvait passer tout ce qu’on voulait. C’est là où nous voyons bien qu’il faut créer des capacités institutionnelles pour appliquer la loi. Une réponse uniquement militarisée ne suffit pas. Cette conclusion est très claire.

Et la question de la souveraineté ?

La criminalité tire parti de la faiblesse des institutions. Qu’avons-nous compris ? Qu’il faut mettre en place des garde-fous pour protéger l’État de droit, créer des mécanismes permettant à l’économie de se développer sans être détournée. Et surtout que si nous ne menons pas cette réflexion, la loi du plus fort sur le plan géopolitique va prévaloir. Je pense qu’il faut considérer que les États-Unis, que Trump, sont justes sincères, sans grande différence avec ce qu’ont fait historiquement les grands empires, qui ont imposé leur loi. Si nous ouvrons cette brèche, notre souveraineté sera menacée car personne ne peut faire face à la puissance militaire américaine.

En quoi l’application de la loi, la sécurité publique et le contrôle des frontières sont-ils liés à une menace étrangère ?

Aujourd’hui, la doctrine militaire part du principe que l’envahisseur sera une force régulière d’un autre pays. Ce que nous avons constaté, dans le cas des États-Unis, c’est que ce risque existe bel et bien. Mais jusqu’à récemment, la doctrine militaire du Brésil affirmait que le risque d’invasion le plus important venait de l’Argentine. C’est pourquoi la majorité de l’équipement de guerre se trouve dans le sud du pays. Depuis la crise au Venezuela, une partie de ce matériel a été déplacée en Amazonie. Mais selon quel postulat ? Qu’il s’agirait d’empêcher tout accès au territoire via l’Essequibo [3]. C’est-à-dire que le Venezuela ne devait pas s’imaginer pouvoir utiliser le territoire brésilien pour attaquer le Guyana et prendre le pouvoir dans la région de l’Essequibo.

Mais s’agissant des États-Unis, on a affaire à une exception : quoi qu’on fasse, ils continueront à envahir. Il ne s’agit donc pas d’y opposer une réponse militaire classique, il faut prendre en considération la doctrine actuellement en vigueur en Ukraine. L’Ukraine, bien moins puissante que la Russie, parvient à tenir dans cette guerre en utilisant des équipements qui coûtent 5 000 dollars et détruisent des équipements qui valent des millions.
Quels sont les enjeux à nos frontières ? Les factions brésiliennes comme le Comando vermelho et le Primeiro comando da capital ne menaceront pas la souveraineté. Elles cherchent à mettre la main sur l’économie et la politique. En revanche, le Tren de Aragua et ses semblables s’immiscent parce qu’ils sont fournisseurs de cocaïne. Il ne s’agit pas de l’invasion classique d’un pays par un autre, et les États-Unis par exemple pourraient justifier de l’application extraterritoriale de leurs lois.

Nous devons tenir compte du fait que le crime organisé, aujourd’hui, ne correspond pas nécessairement aux menaces classiques qui justifient le recours aux forces armées. Car il ne s’agit pas de terrorisme, ni d’une invasion au sens strict, mais d’une invasion qui peut comporter une dimension de contrôle territorial. Vous tenez là une circonstance parfait pour justifier l’intervention d’une puissance étrangère. Je suis d’ailleurs étonné que le discours sur l’internationalisation de l’Amazonie ne se développe pas plus à l’occasion. C’est la grande hantise de la doctrine militaire brésilienne : que les revendications des ONG environnementale ne conduisent à l’internationalisation de l’Amazonie. Cette peur, ils devraient l’avoir au sujet des factions criminelles.

Et du trumpisme, n’est-ce pas ?

Aussi. Mais n’oublions pas un point important. Il n’y a pas que la formation des militaires brésiliens qui est influencée par la doctrine des États-Unis. Quand Trump a annoncé ses sanctions [par l’augmentation des taxes commerciales], la grande crainte des militaires brésiliens était que les États-Unis mettent fin aux conditions très particulières dont bénéficie le Brésil pour le réapprovisionnement et l’achat de pièces détachées pour ses équipements militaires.
Notre recherche n’aborde pas ces aspects géopolitiques, mais il est impossible d’y échapper. Le risque pour la souveraineté du Brésil est lié au fait que le contrôle territorial exercé aujourd’hui par les factions est de plus en plus menaçant non seulement parce qu’il assujettit la vie des habitant·es, mais aussi parce qu’il pourrait justifier qu’une puissance étrangère veuille envahir l’Amazonie. Ça ne date pas d’aujourd’hui, cependant avec Trump, c’est très explicite. […] Ainsi, il existe une énorme brèche ouverte au déclenchement de n’importe quel action relevant de la loi du plus fort. Que ce soit sur la loi militaire, la loi du crime lui-même ou encore la loi géopolitique, quand des États plus puissants diront : « L’Amazonie nous appartient parce que le Brésil n’est pas en mesure de la protéger ».


LE CHOIX D’AUTRES BRÉSILS
Le fracas des bombes, dans le Golfe persique, détourne une fois de plus l’attention internationale des terribles crises qui précèdent la guerre déclenchée en Iran par Israël et les États-Unis. On pense à l’Ukraine, à Gaza et la Cisjordanie, au Liban. L’époque est à la loi cynique du plus fort et de son bon vouloir. Au Brésil, géographiquement éloigné de ces terrains de conflit, on se garde donc de minimiser les conséquences de l’opération militaire des États-Unis au Venezuela, début janvier dernier. Face à un Trump totalement décomplexé dans ses discours et ses actes, plusieurs analystes cultivent avec sérieux la thèse d’une menace étrangère concrète sur l’Amazonie, quelle qu’en soit le prétexte — lutte contre le narcotrafic, accès à des ressources stratégiques voire protection environnementale. Début janvier, nous publiions les réflexions de Paulo Nogueira Batista Jr à ce sujet. Renato Sérgio de Lima développe ici en profondeur ce thème en s’appuyant sur une étude sans précédent du Forum brésilien de sécurité publique sur l’emprise de la criminalité organisée en Amazonie.

[1Habitant·es de quilombos, communautés composées de descendant·es d’esclaves africain·es réfugié·es

[2Palmier dont le fruit connaît un important succès commercial

[3Région du Guyana riche en pétrole revendiquée par le Venezuela

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