L’élection présidentielle et les nouveaux défis de Dilma Roussef face à un pays divisé

, par João de Oliveira

João de Oliveira est Docteur en cinéma de l’Université Paris 3, professeur de langue portugaise et de civilisation brésilienne, et critique de cinéma pour le site criticos.com.br.

D’une élection qui s’acheminait, avant la mort tragique du candidat socialiste Eduardo Campos, vers une victoire tranquille de la présidente sortante au premier tour, le Brésil vient de vivre une des élections présidentielles les plus serrées des dernières décennies. Dilma Roussef, du Parti des travailleurs (PT), a été réélue avec 51,64 % des voix contre 48,36 % des voix pour son opposant, Aécio Neves, le sénateur du Parti de la sociale-démocratie brésilienne (le PSDB). Tour d’horizon d’une élection marquée par la haine sociale entre riches et pauvres et l’indéfectible tentative de manipulation de la presse brésilienne.

Après une victoire étriquée, Dilma Roussef trouvera un pays entièrement divisé, fragmenté et devra travailler dur pour l’unifier, car cette élection restera très probablement dans les annales comme l’une des plus agressives de l’histoire politique brésilienne. Outre l’énorme différence existant entre les programmes de gouvernement du PT et ceux du PSDB et du Parti socialiste brésilien (PSB), la campagne électorale de cette année s’est transformée en une véritable bataille. Les candidats, ainsi que les responsables de campagne, ne sont pas exempts de responsabilité.

Au premier tour, le virage libéral, le radicalisme religieux et les volte-face de Marina Silva (PSB) ne sont pas passés inaperçus et ont été châtiés par le PT, mais aussi par le PSDB qui l’ont violement attaquée. Plus surprenant encore, le PT a tenu, envers celle qui a été l’une de ses meilleures sénatrices et sa ministre de l’environnement de 2003 à 2008, le même discours de la peur qui caractérisait ceux de ses opposants avant la première victoire de l’ex-président Lula en 2002, même si, il faut le dire, certaines déclarations malheureuses de la candidate ne l’ont pas beaucoup aidée.

On imaginait et on s’attendait à ce que, lors du deuxième tour, l’agressivité et la turpitude des candidats feraient la place à des échanges sur les programmes de gouvernement, ce qui aurait pu aider une partie des électeurs, notamment la minorité encore indécise et dubitative, à départager plus rapidement les deux candidats. C’était mal connaître les politiques brésiliens. Les échanges d’amabilité ont continué à fuser et aucune mention n’a été faite de la possibilité d’élaborer et de promulguer des lois concernant l’utilisation des cellules souches, la criminalisation de l’homophobie, la dépénalisation de l’avortement et des consommateurs de drogues légères, etc.

Au lieu de discussions axées sur les politiques publiques, les problèmes concernant l’éducation, la culture, la santé et les transports publics, ou encore sur les solutions possibles pour sortir le pays de la crise, ou pour dynamiser l’industrie et relancer l’économie, les candidats ont préféré échanger des accusations, tentant de se distinguer non pas par l’affirmation de leurs programmes, mais par la déconstruction de l’image de l’autre. Le bas niveau des débats a atteint les rues et contaminé les coreligionnaires et les réseaux sociaux. L’irrationalisme et le caractère passionnel, comme ceux qui caractérisent le rapport entre supporters d’équipes de football rivales, ont pris le pas sur les débats dialectiques et le respect de la différence. Les manifestations d’intolérance, les insultes et même les bagarres ont étés nombreuses. Certains membres des élites ont même avoué regretter la fin de la dictature militaire.

Outre les diatribes entre les candidats, la responsabilité de cette violence revient notamment aux grands groupes de presse (les grands perdants de cette élection), la source principale de ce radicalisme à travers leur tentative de dissémination de la haine sociale entre les classes. Malgré leur prétendue impartialité, tous les grands groupes de presse brésiliens, qui aimeraient bien balayer le PT de l’imaginaire populaire et de la vie politique du pays, ont défendu de manière entièrement partiale la campagne du candidat libéral du PSDB, ce qui n’est pas nouveau au Brésil. Même avant l’accession au pouvoir du PT en 2002, il a toujours été rare de voir une manchette positive ou favorable au PT ou, depuis son accession au pouvoir, à son gouvernement à la une des journaux. C’est encore plus difficile au moment des élections où l’absence de nouvelles positives cède la place aux scandales et à la tentative de manipulation des électeurs. L’aspect partisan de la presse, associé à l’antipetisme (anti PT) viscéral grandissant dans le pays, menace constamment la stabilité démocratique du pays. Néanmoins, le PT n’est pas totalement exempt de responsabilité dans la mesure où, en 12 ans de gouvernement, le parti n’a pas eu le courage d’approuver la réforme de la réglementation sur les médias, un principe pourtant dominant dans la majorité des pays démocratiques.

Le site manchetometro, fondé par le sociologue João Feres Junior, joue au Brésil le rôle qui revient en France au CSA. En analysant les trois grands journaux du pays (Folha de São Paulo, Estado de São Paulo et O Globo), le site a constaté que pendant la campagne, Dilma Roussef avait eu droit à quatre nouvelles positives et 176 négatives, tandis qu’Aécio Neves avait eu droit à 32 nouvelles positives et 31 négatives (y compris la période de désamour de la presse qui avait jeté son dévolu sur Marina Silva, qui menaçait alors l’hégémonie du PT). Le site a aussi effectué une vaste analyse du journal de 20 heures de la chaîne Globo, le plus vu du pays, qui révèle le soutien du candidat libéral de manière encore plus frappante. Ce que prouvent ces données, ce n’est pas simplement l’aspect partial des médias brésiliens, mais l’inégalité des critères de traitement des candidats.

Pire encore, depuis la première candidature de l’ex-président Lula en 1990, tous les quatre ans les groupes de presse tentent, religieusement, de présenter, à la veille des élections, un nouveau scandale visant à porter préjudice aux candidatures de gauche et à déstabiliser le processus démocratique. Si l’intrigue et les héros varient légèrement, les producteurs, le scénario et notamment le méchant (le PT) sont toujours les mêmes. Revenons par exemple sur la tentative de manipulation qui a eu lieu le vendredi 24 octobre dernier, 48 heures avant le vote, dernier jour de campagne (quand les accusés ne peuvent plus répondre aux attaques) et jour du dernier débat entre les candidats sur la chaîne Globo. L’hebdomadaire conservateur Veja, le plus vendu du pays, a fait paraître un numéro spécial (qui normalement paraît le dimanche) consacré à de supposées dénonciations du changeur de monnaie (« doleiro ») Alberto Youssef, qui se trouve en prison depuis le mois de mars, accusé d’avoir participé à une opération de blanchiment d’argent, de détournement de fonds publics et d’évasion de devises pour un montant estimé à plus de trois milliards d’euros. Selon la revue, Alberto Youssef aurait affirmé à la Police fédérale brésilienne le mardi 21 octobre, dans le cadre du programme de délation en contrepartie d’une remise de peine partielle, que l’ex-président Lula et Dilma Roussef étaient au courant de tout. Confondant journalisme et propagande électorale, la revue a balayé toute forme de déontologie journalistique.

Or, avant de savoir si le « doleiro » avait vraiment affirmé cela, ce qui n’avait pas été confirmé par son avocat, il fallait attendre la fin des investigations avant d’en tirer ses propres conclusions. D’autres supposées déclarations des accusés avaient déjà été publiées auparavant dans la presse sans qu’on ait pu attester leur véracité. En outre, il n’est pas inutile de rappeler que l’un des responsables de la communication de la campagne d’Aécio Neves est l’un des directeurs exécutifs de Veja. Un journaliste qui a écrit une biographie extrêmement tendancieuse et truffée d’erreurs historiques sur José Dirceu, l’un des fondateurs du PT qui est actuellement en prison, accusé d’avoir été l’un des mentors du « mensalão », le scandale des mensualités payées aux députés pour voter en faveur de projets favorables au gouvernement. Cf Une de la revue Veja, à moins de 72 heures du 2nd tour de l’élection présidentielle

Un autre exemple du séparatisme de la presse vient de São Paulo. Quelques jours avant le deuxième tour, un journaliste a proposé l’assignation à résidence temporaire de tous les domestiques et portiers, ainsi que de toute personne originaire du Nordeste du Brésil (les nordestinos), de manière à les empêcher de voter lors de l’élection du 26 octobre. Encore insatisfait, il a aussi proposé que certains États du Nordeste du Brésil soient interdits de participation à l’élection présidentielle. En fait, le pauvre journaliste, démis de ses fonctions depuis, n’a fait que vulgariser le discours de l’ex-président Fernando Henrique Cardoso (FHC) et d’une large partie des élites brésiliennes. Tout de suite après la proclamation officielle des résultats du premier tour, FHC a soutenu que « le PT s’appuie sur les votes des moins éduqués, qui sont par coïncidence les plus pauvres. Ce n’est pas parce qu’ils sont pauvres qu’ils soutiennent le PT, mais parce qu’ils sont moins éduqués », cherchant ainsi à disqualifier le vote de la population pauvre du Nordeste, qui vote majoritairement pour le PT. Cette déclaration malheureuse de l’ex-président, un sociologue renommé, a provoqué une série de manifestations racistes contre les nordestinos qui n’a pas encore pris fin. Avec ce genre de réaction proche du racisme, l’opposition politique est transformée en haine sociale. Et cela peut être expliqué par le fait que la réduction des inégalités réduit aussi les privilèges et crée une approche sociale entre les personnes, un partage des espaces publics et sociaux autrefois réservés aux bien nés qui dérange dans un pays où il existe encore la tradition ségrégationniste d’un ascenseur dit social, pour les habitants des bâtiments, et d’un autre de service exclusivement pour les domestiques.

Face à toutes ces tentatives de l’opposition d’obtenir - par la force ou par la disqualification de ses adversaires - ce qu’elle ne parvient pas à obtenir par le suffrage universel, le pays a semblé revivre le temps d’une élection ce qu’il aurait bien aimé oublier. En fermant légèrement les yeux, on aurait eu l’impression de se retrouver au début de 1964, au moment où le putsch militaire se mettait en marche. Il n’a manqué que le soutien des militaires et de l’Église catholique, qui, heureusement, sont restés en retrait et silencieux.

Cette élection brésilienne, très polarisée, prouve - comme si le peuple brésilien en avait besoin - que l’histoire n’est pas encore finie et que les oppositions basées sur les différences de classes existent toujours. La lutte dans le Brésil d’aujourd’hui est, plus que jamais, entre les riches et les pauvres, la haine sociale venant plutôt du haut de la pyramide. A l’instar des manifestations françaises contre le mariage pour tous, où on ne manifestait pas contre la perte de droits personnels ou de classes, mais contre l’acquisition de droits par d’autres groupes, l’opposition brésilienne se bat contre les droits acquis par les plus pauvres lors des trois gouvernements de centre-gauche du PT. Elle s’oppose, à l’instar de tous les grands groupes de presse, au système de quotas en faveur des noirs dans les universités publiques (sous l’allégation de « racialisation » du pays et de l’élimination de la question du mérite), contre la bolsa familia qui empêcherait, d’après eux, le pauvre de travailler, contre l’augmentation du salaire minimum, contre la régularisation du métier de domestique, etc. Avec l’accession du PT au pouvoir, la lutte de classes a assumé au Brésil son vrai visage politique, dans la mesure où elle sort finalement du cercle de violence et du champ d’action policier auquel elle avait souvent été réduite, la misère au Brésil ayant souvent été associée, de manière tendancieuse, à la violence. Les deux modèles de gouvernement proposés étant totalement antinomiques, cette lutte de classes se reflète déjà dans le choix de son candidat avant de se manifester dans la haine sociale démontrée envers les groupes opposants.

La victoire ayant été très serrée, Dilma Roussef ne pourra pas ignorer le message de changement envoyé par une partie de l’électorat brésilien. Une courte majorité du peuple brésilien a démontré sa préférence pour un changement endogène en votant encore une fois pour la coalition de centre-gauche qui a changé le visage social du pays et qui fêtera, à la fin du nouveau mandat de la présidente, 16 ans au pouvoir, un record absolu. En ce qui concerne les élites, orphelines des privilèges auxquels elles étaient habituées depuis toujours, elles auraient aimé le retour au pouvoir des libéraux-conservateurs, même si la majorité semblait convaincue qu’une victoire d’Aécio Neves aurait symbolisé davantage une alternance qu’un changement, tellement ils avaient donné l’impression d’être plus « antipetistes » que des vrais partisans de leur candidat. Malgré la tentative de manipulation par la presse, le peuple brésilien, véritable vainqueur de cette élection, n’ignorait pas la rétrocession sociale et politique que le retour des libéraux aurait impliqué. De l’autre côté, les électeurs d’Aécio Neves, battu dans son propre État, ne votaient pas forcément contre la situation sociale, politique et économique du pays – qui, si elle n’est pas aussi satisfaisante qu’on le souhaiterait, n’est pas si mauvaise dans un contexte de crise mondiale -, mais contre le PT et tout ce qu’il symbolise.

Cette élection fut aussi celle des surprises et des incohérences. Ainsi, au nom d’un revanchisme émotionnellement compréhensible mais politiquement suicidaire, Marina Silva a renoncé à son passé de lutte et d’engagement auprès des plus nécessiteux pour soutenir ouvertement un candidat qui s’oppose à tout ce contre elle s’était battue jusqu’ici. Pour une candidate qui rêvait d’instaurer une nouvelle forme de faire de la politique, voter pour un candidat passéiste en raison des attaques reçues de la part du PT, alors qu’elle a aussi bien été attaquée par le PSDB, semble à la fois surprenant et incohérent. C’est peut-être moins surprenant en ce qui concerne le choix du PSB, dont la majorité des dirigeants ont opté par un soutien au candidat libéral, étant donné que Eduardo Campos, le président et candidat du parti décédé dans un accident d’avion, cherchait à représenter une troisième voie de style « tonyblairienne ».

La présidente Dilma Roussef devrait éprouver une immense difficulté à réunifier le pays. Et le combat contre la corruption et le retour de l’inflation peuvent devenir les grands éléments fédérateurs dont elle aura besoin. Si elle s’engage dans le projet de réforme politique tant attendu, qui pourra révolutionner, moderniser et moraliser la classe politique et la façon brésilienne de faire de la politique, les deux Brésils pourront à nouveau se réunir autour d’un projet commun. Ce ne sera pas facile. Elle devra affronter l’opposition des principaux groupes de presse, ainsi que celle des partis de centre et de droite, opposés à la réforme. Elle pourra, néanmoins, s’appuyer sur l’immense soutien de la majorité de la population, lassée d’une classe politique à la longue tradition de corruption.

Si le Brésil veut vraiment jouer dans la cour des grands, il devra, outre la réduction de ses inégalités, faire une vraie réforme d’État, moderniser ses structures de pouvoir afin d’avoir une classe politique et une pratique de la politique à la hauteur de ses nouveaux défis et enjeux. Il est absolument impératif que la présidente mène un combat sans merci contre la corruption et essaye de ressusciter les principes moraux et éthiques qui ont assuré la gloire et la réputation du PT dans le passé. Si le PT veut se maintenir au pouvoir, il devra procéder à une énorme réévaluation de ses projets et de la direction à suivre. En sera-t-il capable ?

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