L’égalité raciale, un horizon encore lointain, constatent les militants noirs La Journée de la Conscience noire invite à une réflexion sur les conquêtes et les défis

Les progrès réalisés grâce à des politiques telles que les quotas raciaux et la démarcation des territoires quilombolas* contrastent fortement avec un contexte de montée des violences raciales et des mouvements qui nient le racisme. Selon des militants du mouvement noir interrogés par Agência Brasil, à l’occasion de la Journée de la Conscience noire, l’égalité raciale reste une perspective lointaine, bien que la lutte de la population noire progresse dans cette direction.

Source : Agência Brasil - « Igualdade racial ainda é cenário distante, avaliam ativistas negras », par Alana Gandra
Publié le 20/11/2025 (Jour de la Conscience noire)
Traduction : Bertrand Carreau
Relecture : Roger Guilloux

© Fernando Frazão/Agência Brasil

Carmela Zigoni, conseillère politique à l’Institut d’études socio-économiques (Inesc), estime qu’il n’y a pas grand-chose à célébrer au Brésil en matière de progrès vers l’égalité raciale.
« Il reste de nombreux défis à relever. Nous sommes loin d’atteindre une véritable égalité raciale au Brésil, un pays profondément raciste. Et la progression de cette idéologie conservatrice entraîne également le retour de pratiques - qui étaient pourtant en voie de régression - comme un racisme plus direct et plus violent, à l’image de l’invasion d’une école où l’on enseignait l’histoire de la culture afro-brésilienne et où l’enseignante a été menacée », déplore-t-elle lors d’un entretien avec Agência Brasil.

Carmela faisait référence à l’intervention de policiers militaires armés à l’école Emei Antônio Bento, située dans le quartier de Butantã à São Paulo. Ceux-ci avaient été alertés par le père d’une fillette de quatre ans qui avait dessiné un orixá (divinité) pour un devoir. Le père, militaire, désapprouvait que sa fille étudie l’histoire et la culture afro-brésiliennes, bien que la loi 10.639/2023 impose l’enseignement des contributions afro-brésiliennes dans les établissements scolaires. L’incident, survenu le 12 novembre, a suscité l’indignation des parlementaires et des organisations représentatives.

« Je pense donc que nous avons reculé, en tant que société et en tant qu’institutions, car le gouvernement Bolsonaro était profondément raciste, et avait supprimé la politique d’égalité raciale de son programme d’action », ajoute la conseillère politique.
Elle a salué la reprise de la politique d’égalité raciale au niveau national par le nouveau gouvernement fédéral. Celui-ci l’a réintégrée dans le plan pluriannuel, il a promulgué des décrets de régularisation foncière pour les populations quilombolas [1] et a recommencé à allouer un budget pour sa mise en œuvre.

Pour Carmela Zigoni, la redéfinition de la politique d’égalité raciale au niveau fédéral et, en particulier, celle du Système national de promotion de l’égalité raciale (Sinapir), ainsi que le rétablissement du budget alloué à la mise en œuvre de cette politique, sont des points positifs à souligner à l’occasion de la Journée de la Conscience noire. Selon Lúcia Xavier, militante des droits humains et fondatrice de l’ONG Criola – Pour les droits des femmes noires, le passage d’un gouvernement conservateur à un gouvernement plus démocratique a quelque peu amélioré la situation de la population noire brésilienne. « Mais [cela] ne saurait être considéré comme un progrès en matière de droits, notamment pour la population noire, tels que l’égalité raciale, ni même un progrès pour les droits des femmes ». De son point de vue, il y a beaucoup de bonnes intentions, mais rien qui permette de surmonter les inégalités et d’enrayer le niveau de violence et d’injustice auquel cette population est exposée. « Il y a des mesures de discrimination positive axées sur l’éducation, ce qui est très bien, mais en contrepartie, il n’y a pas d’emplois, il y a une violence policière considérable, il est difficile de poursuivre des études à l’université, les emplois offrant de meilleures conditions ne sont pas accordés à cette population, et on finit par subir les conséquences de tout ce processus. »

Des conquêtes

Alane Reis, coordinatrice du magazine Afirmativa et militante de l’Articulation des femmes noires brésiliennes (AMNB) et de l’Institut des femmes noires (Odara), estime qu’il est possible de se réjouir de certaines avancées dans la lutte pour l’égalité raciale, fruits de décennies, voire de siècles, d’organisation politique collective de la population noire. Mais là encore, pas au point de considérer que cette égalité soit pleinement réalisée.
« Ces mouvements, au prix de nombreuses luttes, ont obtenu des résultats, notamment l’instauration de politiques de discrimination positive dans les universités et pour les concours de la fonction publique. Il y a également la garantie constitutionnelle des droits des populations quilombolas, même si le Brésil continue d’agir au mépris de sa propre Constitution lorsque ces populations peinent à obtenir la délimitation de leurs terres et la reconnaissance de leurs droits ancestraux ».
Malgré les difficultés qui restent à surmonter, Alane Reis estime que les politiques de discrimination positive et du droit à la terre permettent de démolir le mythe d’une démocratie raciale brésilienne [2].
« Aujourd’hui, 55 ans plus tard [3] nous pouvons affirmer que ce mythe de la démocratie raciale s’est effondré, même si une frange conservatrice de groupes racistes persiste à nier l’existence d’inégalités et à dénoncer un discours victimaire ».

Alane Reis insiste sur la nécessité de politiques, d’actions et de programmes favorisant l’accès aux opportunités et aux droits pour la population noire. Elle souligne que cette population, et en particulier celle des femmes noires, est la plus défavorisée dans tous les secteurs.
« Nous sommes au pied de la pyramide sociale. D’un point de vue statistique, notamment en matière de revenus, d’éducation et de droits civiques et politiques, nous sommes au bas de l’échelle. Nous ne sommes représentés que par 2 % des membres du Congrès national et aucune femme noire n’a jamais siégé à la Cour suprême fédérale. »
Selon elle, les politiques de discrimination positive ont influencé la jeunesse noire, qui manifeste une estime d’elle-même, chose impensable il y a 20 ou 30 ans.
« Les jeunes n’étaient pas fiers de leurs cheveux, de leur identité noire, de leur culture, mais cette mentalité s’est progressivement estompée. Ces 10 ou 15 dernières années, la situation a évolué. Les enfants noirs parlent de leur couleur de peau sans détour, sans se désigner eux-mêmes comme des "petits bruns". C’est désormais différent », affirme-t-elle.

Signalements

Les données du ministère des Droits de l’Homme et de la Citoyenneté révèlent qu’entre janvier 2025 et le 16 novembre, le numéro 100, [4] a reçu 13 813 signalements d’inégalités raciales, incluant le racisme, les injures racistes et les violences politiques et ethnoraciales, pour un total de 26 901 infractions. São Paulo arrive en tête avec 3 631 signalements, suivi de Rio de Janeiro (1 898) et du Minas Gerais (1 260). Les femmes sont les principales victimes de racisme cette année, représentant 51,51 % des signalements, contre 38,64 % pour les hommes.

Voir en ligne : https://agenciabrasil.ebc.com.br/di...

[1populations descendant·es d’esclaves auxquelles la Constitution reconnaît des droits territoriaux, entre autres

[2postulat qui affirmait que le Brésil, par le métissage de sa société, ignorait le racisme

[3le Mouvement de la Conscience noire est né au Brésil dans les années 1970

[4numéro d’appel pour signaler des agressions contre les droits humains

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