L’art et la culture dans la ligne de mire du tyran

 | Par Helena Silvestre

Nous avons appris à écrire, appris à lire, appris à connaître nos origines et notre capacité à produire des mondes différents de celui rencontré ici, en arrivant. Dans les saraus éparpillés des périphéries, on s’est effectivement alphabétisé.e.s à l’époque où nous n’avions même pas l’argent du bus jusqu’au centre-ville.

Traduction de Philippe ALDON pour Autres Brésils
Relecture de Du DUFFLES

J’avais 12 ans au moins quand j’ai découvert que j’étais noire, d’origine africaine, métisse, afro-indigène. Cela pourrait sembler étrange à dire si nous ne savions pas que le Brésil est un pays structurellement raciste, fait avec lequel nous avons été complices depuis trop longtemps. Dans ce même processus, j’ai découvert un tas de choses sur mon identité, mon quartier, ma place dans le monde mais aussi sur les mondes existants de l’autre côté du pont - avant même de les avoir vus de mes propres yeux. Ce sont les portes ouvertes par le rap, la culture, la production culturelle exercée comme une profession de foi par les artistes des favelas qui ne gagnent ni n’ont jamais gagné assez pour vivre de leur seul art.

Au milieu des massacres, des violences de toutes sortes, du chômage et des diasporas forcées, les rimes des années 90 ne parlaient pas seulement de la dureté de la vie mais aussi d’une éthique qui se formait entre égaux - tentant de survivre au mouvement du capital et à son expansion néolibérale qui entraînait notre vie dans le tourbillon de l’argent. Le rap racontait la tragédie des statistiques, nommait les morts qui, auparavant, n’étaient que des chiffres et exprimait un désir d’avenir pour la fratrie des orphelins [1] : une vie tranquille "dans un coin perdu [...], sans luxe, pieds nus, à nager dans le ruisseau, sans faim, cueillant les fruits en grappe [2].

Cette aspiration ne s’est pas concrétisée : la densification des métropoles et les problèmes de logement qui en découlent - de manque, d’inadéquation ou d’insécurité - ont été amplifiés, le logement confortant définitivement sa place parmi les biens auxquels seuls ceux qui ont de l’argent peuvent accéder. L’alimentation possible pour nous, marqué.e.s auparavant au fouet de la faim, était désormais disponible sur le marché des matières premières, convertissant notre faim en actifs de la Bourse de Chicago, arrosés aux agrotoxiques. L’eau est sur le point d’être privatisée par ce dégouvernement génocidaire.

Mais d’autres aspirations se sont réalisées et elles réaffirment que l’art, la culture et l’éducation sont ennemis du fascisme, de l’autoritarisme et du conservatisme. Nous avons appris à écrire, nous avons appris à lire, nous avons appris à connaître nos origines et notre capacité à produire des mondes différents de celui rencontré ici, en arrivant. Nous avons appris à nous organiser et à exercer notre pouvoir en marchant ensemble dans la même direction. Dans les saraus éparpillés des périphéries, on s’est effectivement alphabétisé.e.s à l’époque où nous n’avions même pas l’argent du bus pour aller jusqu’au centre-ville.

La culture et l’art ont le pouvoir de dessiner des réalités qui n’existent pas encore, d’entrevoir différentes façons de vivre, révélant que la nôtre n’est pas naturelle et peut être changée, transformée, révolutionnée. Comme un souffle de lucidité en pleine guerre, l’art offre au livreur à moto la possibilité d’élaborer sa propre vie en rimes qu’il partage avec ses égaux. Elle offre la possibilité de s’arrêter une seconde et de se regarder soi-même et de regarder sa vie, d’être - comme Carolina Maria de Jesus - les concepteurs de notre propre expérience, les protagonistes de notre destin, les auteurs de notre drame et de notre rébellion.

Pour ces raisons, l’art et la culture sont toujours parmi les plus grands ennemis de la tyrannie et de l’oppression. Depuis le rap, et près de 30 ans plus tard, regarder les enfants dans les écoles avec leurs cheveux de black power, fiers de leur visage et de leur nez, m’explique d’une certaine manière pourquoi le Président et ses sous-fifres ont déclaré la guerre.

Pour celles et ceux qui veulent maintenir les choses telles qu’elles sont, la culture et l’art sont de fait extrêmement dangereux ; ils habitent aussi les veines des mouvements des femmes, dans les féminismes qui révèlent des existences féminines rendues invisibles. Pour les vies blanches et toujours nommées, il est peut-être difficile de comprendre l’ampleur du pas qui permet de se percevoir et de se reconnaître soi-même. Le marxisme pourrait appeler cela l’en soi et le pour soi, mais je dirais seulement que la culture et l’art nous ont permis de nous reconnaître en tant que Noires et de commencer à questionner des représentations, toujours blanches, n’ayant rien à voir avec la représentativité, mais révélant au contraire des dispositifs de contrôle et/ou de tutelle. Rendre visible pour s’interroger sur nos salaires de misère, sur notre majorité parmi les chômeuses et les travailleuses précaires, sur les raisons pour lesquelles nous vivons regroupées, nous sommes les plus assassinées et la majorité absolue d’entre les affamé.e.s et les emprisonné.e.s.
La culture et l’art ne sont pas seulement des œuvres mais aussi des modes de vie.
C’est ce pouvoir qui place la culture et l’art (ainsi que l’éducation) parmi les principaux ennemis du gouvernement actuel. L’art, comme la politique, est un exercice de dénaturalisation du présent et de création possible et consciente du futur.

Les pouvoirs institués cherchent à le déshydrater de ses potentiels révolutionnaires, en criminalisant ce qu’ils ne peuvent pas capturer ou domestiquer. L’un des principaux mécanismes utilisés dans les démocraties libérales consiste à arracher aux pauvres les conditions matérielles nécessaires à la production culturelle et artistique. Par exemple. Les dépenses du secteur public pour le financement de la culture, bien qu’elles aient toujours été pitoyables, ont été réduites. En 2011, 0,28 % des dépenses totales consolidées de l’administration publique ont été allouées au domaine culturel. Pas même un demi pour cent, et pourtant, en 2018, ce montant avait été réduit à 0,21% [3], restreignant le droit de produire de l’art et de la culture et, par conséquent, de produire du récit, de la mémoire et de l’identité à celles et ceux qui ont un pouvoir économique (ou ami.e.s mécènes - ce qui revient au même).

Mais au fil des ans, poussé.e.s par la faim de l’âme, celles et ceux-là mêmes qui ont été privé.e.s du droit de produire de l’art se sont battu.e.s bec et ongles pour cette possibilité. Des programmes tels que Cultura Viva, Pontos de Cultura, Programa VAI (Programme pour la valorisation des initiatives culturelles) ou la Loi de valorisation de la Périphérie sont nés sous la pression, arrachés par la mobilisation d’artistes populaires et/ou périphériques. Selon la PNAD (Pesquisa Nacional por Amostra de Domicílios/Recherche nationale par échantillonnage domiciliaire), le secteur culturel représente plus de 5 millions de travailleuses et travailleurs, dont 44% sont des indépendants [4] qui dépendent d’embauche lors d’événements saisonniers pour survivre, les décrets et appuis publics ne touchant pas la majorité.

La réalité générale est d’autant plus dramatique dans les périphéries. Ici, le génocide n’est pas une expérience nouvelle, mais la pandémie et la politique meurtrière des gouvernements ont encore aggravé la tragédie, endeuillant bien plus de 100 000 familles, alors que nous souffrons de la tristesse de perdre des enfants tombés dans la cage d’ascenseur.

La faim, qui ne nous a jamais complètement quitté.e.s, a atteint une vitesse supérieure à celle du virus et bien plus grande que celle des politiques publiques d’aide, rendant les artistes populaires et les producteurs culturels périphériques - qui développaient déjà leur production dans des conditions absurdement précaires - totalement impuissants : annulation de toutes les activités, réduction encore plus importante des ressources employées dans les programmes de développement (voir le programme VAI, par exemple) et fin des petits boulots réalisés dans tous autres domaines pour payer leurs factures.

La situation est dramatiquement grave, car presque tous ces artistes gagnent si peu qu’ils n’ont aucune réserve et, dès le premier mois d’urgence sanitaire, ils se sont retrouvés dans une situation extrêmement vulnérable, ne serait-ce que pour manger deux fois par jour.

Outre le manque de ressources et tous les facteurs aggravants qui pèsent sur la population périphérique (comme la surpopulation des logements, le manque d’eau, la létalité policière accrue, etc.), nous souffrons de l’isolement social qui ébranle notre santé mentale. En effet, les lieux de rencontre où nous nous réalisons, en tant que créatrices et créateurs culturel.le.s, sont aussi celles et ceux où, outre la tragédie, nous élaborons notre existence comme une résistance. Ce sont des espaces qui nous permettent d’entrevoir un autre monde, où, en tant qu’artistes et personnes périphériques, nous pouvons exister pleinement.

Moisés Patricio

Face au chaos, nous avons alors invoqué les mêmes technologies qui nous ont soutenu.e.s pendant cinq cents ans de colonisation, celles qui nous ont préservé.e.s lorsque nos cultes et nos danses ont été criminalisés et nous ont permis de tenir debout dans les années 1990. Pour aucun.e d’entre nous, il n’existe de solution individuelle, et ce n’est qu’en communauté que nous pouvons rester en vie, physiquement et artistiquement.

La question de prendre soin de soi-même, dont on parle beaucoup, n’est ici pas exclusivement consacrée à repenser les pratiques et les habitudes qui nous soutiennent individuellement : nous n’existons qu’en communauté et, par conséquent, prendre soin de soi-même, c’est prendre soin de notre existence et de l’existence de nos communautés, sans lesquelles nous ne sommes pas viables.
Les collectifs culturels de la périphérie, plus enracinés et plus capillarisés que beaucoup d’organisations monolithiques, ont commencé à agir en collectant des dons de nourriture, en distribuant de la nourriture, des couches, du lait, en aidant les gens à s’inscrire pour une aide éventuelle, en assurant un accompagnement psychologique aux plus fragiles. C’est ainsi que les artistes de la périphérie ont ouvert des chemins pour soigner leur faim de nourriture car notre destin se confond avec celui de nos territoires. Cette mobilisation, stricto sensu, ne se définirait pas comme une activité artistique, mais certainement comme une pratique culturelle, car elle défend la vie des nôtres contre la nécropolitique du pouvoir, et notre mode de vie contre la mise au pas complète.

La première tâche assumée par le mouvement culturel périphérique a été de défendre la vie. C’est précisément pour cela que ce mouvement, bien que décentralisé, s’attire le soutien d’une partie de plus en plus importante de la population et provoque la construction de médiations comme la Loi Aldir Blanc [5], qui sera d’une grande importance pour tous, mais qui ne nous trompe pas quant au caractère néfaste de nos gouvernants.

En effet, bien avant l’adoption de la loi, nous nous sommes organisé.e.s en espaces de production autonomes et virtuels, réinventant nos possibilités, même si elles doivent s’appuyer sur des conditions de connexion précaires, telles que celles imposées à tous les habitants des périphéries de la ville. Nous l’avons fait et nous continuerons à le faire, pour nourrir les nôtres à partir d’horizons plus larges que ce présent emprisonné, et parce que nous ne renonçons pas à débattre, à former et à informer, à éduquer là où tout manque ; nous ne renonçons pas à nous battre pour le futur.

Helena Silvestre est une écrivaine périphérique, rédactrice en chef de Revista Amazonas et éducatrice à l’Ecole Féministe Abya Yala.

Voir en ligne : Arte e Cultura, da ponde pra ca

[1Terme de Maria Rita Kehl qui donne le nom à un recueil de ses textes publiés en 2008

[2"Vida Loka, part 2", Rational MC’s.

[3"La participation de la culture au budget diminue dans toutes les sphères du gouvernement en 2018". Carmen Nery, IBGE, 05/12/2019.

[4"Les premiers à arrêter durant la pandémie, les professionnels de la culture disent l’abandon du gouvernement". Pedro Stropasolas, Brasil de Fato, 30/04/2020

[5La loi Aldir Blanc du 29 juin 2020 a pour objectif central l’aide d’urgence aux artistes, aux collectifs et aux entreprises du secteur culturel traversant des difficultés financières pendant la pandémie

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