L’Amazonie, épicentre du projet impérialiste de Trump en l’Amérique latine

L’agression contre le Venezuela, en élargissant « l’arrière-cour » de Washington, montre que cette région est une priorité visant — bien au-delà du contrôle du pétrole —, à garantir la domination des États-Unis sur le continent et à tenir la Chine à distance.

Source : Sumaúma « Amazônia vira epicentro do projeto imperial de Trump nas Américas ». Par Claudia Antunes, Rio dos Macacos (Rio de Janeiro, Mata Atlântica), 14 janvier 2026

Traduction : Patrick Piro
Relecture : Naiane Rios
Édition : Patrick Piro

Amazonie équatorienne, près de Puyo. ©Andreas Kay

L’invasion du Venezuela et les menaces qui pèsent sur la Colombie, deux pays frontaliers du Brésil via l’Amazonie, ont fait de ce biome l’épicentre du projet impérialiste de Donald Trump. Comme c’est détaillé dans la Stratégie de sécurité nationale publiée par le président des États-Unis début décembre 2025 : elle proclame comme priorité absolue la domination du continent américain, empêchant les puissances extérieures – principalement la Chine – d’y posséder ou contrôler des « ressources stratégiques vitales ».

Cinq experts en relations internationales interrogés par Sumaúma affirment que l’objectif n’est pas simplement de « récupérer le pétrole », contrairement aux propres déclarations de Trump en référence à la nationalisation des réserves vénézuéliennes, intervenue dans les années 1970 et renforcée en 2007 par le président Hugo Chávez (1999-2013). Les États-Unis n’ont pas besoin de ce pétrole pour eux-mêmes, puisqu’ils sont actuellement le premier producteur mondial. Ils extraient quotidiennement treize fois plus de barils que le Venezuela, dont la production a chuté alors que les installations pétrolières se sont dégradées après des années de mauvaise gestion et de sanctions étasuniennes.
Selon les experts, l’objectif est de garantir le contrôle de Washington sur les réserves et les flux de matières premières tout au long des chaînes d’approvisionnement liées aux secteurs de l’énergie, ainsi que des technologies de traitement et de transmission des données. Il s’agit notamment de déterminer qui aura accès aux minéraux, aux terres, à l’eau ainsi qu’aux infrastructures logistiques telles que les ports et les voies ferrées.

Ticiana Alvares, spécialiste en économie politique internationale et directrice technique de l’Institut d’études stratégiques du pétrole, du gaz naturel et des biocarburants (Ineep), affilié à la Fédération unifiée des travailleurs du pétrole (Fup), estime, en observatrice attentive du marché pétrolier, que l’intervention militaire des États-Unis, « bien au-delà » du simple contrôle du pétrole vénézuélien, vise à éliminer un foyer de résistance au projet trumpien.

« Le Venezuela fait partie de la sphère stratégique des États-Unis, au sein de la Grande Caraïbe. Il possède une portion de l’Amazonie et se situe à proximité du Suriname et du Guyana, pays désormais importants producteurs de pétrole. De plus, il entretient des relations avec la Chine et la Russie, avec lesquelles il conclut des contrats pétroliers à terme [1]. En échange, la Chine a investi massivement au Venezuela, notamment dans le secteur des infrastructures. Le pays a également noué des partenariats de sécurité avec la Russie. Il nous faut prendre du recul et analyser plus largement comment les États-Unis opèrent. Les menaces récentes contre Cuba et la Colombie démontrent leur volonté de regagner de l’influence en Amérique latine, et plus particulièrement en Amérique du Sud, où se concentrent les ressources en minéraux critiques. »

En ce sens, les actions et les bravades de Trump concernant le pétrole vénézuélien servent à envoyer des messages aux autres pays. Monica Hirst, chercheuse associée à l’Institut d’études sociales et politiques de l’Université d’État de Rio de Janeiro (IESP-UERJ), résume : « Il est actuellement impossible pour les États-Unis de s’accaparer le pétrole. Cependant, ils se forgent une image de dominant, essentielle pour toute autre conquête. De fait, chacun est préoccupé pour ses propres ressources. »

La doctrine « Donroe » et la recette du succès trumpiste

Monica Hirst, autrice d’ouvrages sur les relations Brésil-États-Unis et la politique étrangère brésilienne, souligne que la Stratégie de sécurité nationale fournit clairement la « recette du succès » au regard de qui s’est produit depuis septembre 2025, quand Trump a déployé une force navale au large des côtes vénézuéliennes, attaquant des navires et tuant leurs équipages sous prétexte de lutter contre le trafic de drogue. Il s’agissait d’ « exécutions extrajudiciaires » (sans procédure régulière), donc illégales au regard du droit international, tout comme l’était l’invasion du Venezuela le 3 janvier pour kidnapper le dictateur Nicolás Maduro, successeur de Chávez, sans que le Venezuela n’ait attaqué militairement les États-Unis.

La Stratégie de sécurité préfigure le « corollaire Trump » de la doctrine Monroe. La version originale fut formulée dans la première moitié du XIXe siècle par le président James Monroe (1817-1825), dans le but d’empêcher les puissances coloniales européennes de s’implanter sur le continent américain. La nouvelle doctrine « Donroe », comme l’a appelée Donald Trump, promet de « restaurer la prééminence des États-Unis dans l’hémisphère occidental ». Le texte stipule :

« Nous voulons un hémisphère dont les gouvernements coopèrent avec nous contre les narcoterroristes, les cartels et autres organisations criminelles transnationales ; nous voulons un hémisphère qui reste à l’abri des incursions et de la mainmise des forces étrangères hostiles sur les ressources clés, et qui soutient les chaînes d’approvisionnement essentielles ; et nous voulons garantir notre accès permanent aux sites stratégiques clés. » Plus loin : « Nous empêcherons nos concurrents hors hémisphère de déployer des forces ou d’autres capacités menaçantes, ou de contrôler des ressources stratégiques vitales. » Le texte promet de « récompenser et d’encourager » les gouvernements, les partis politiques et les mouvements alignés sur la stratégie étasunienne, sans pour autant négliger les gouvernements ayant des points de vue différents (de ceux des États-Unis) « avec lesquels nous partageons des intérêts et qui souhaitent collaborer avec nous ».

La stratégie annonce un renforcement de la présence militaire américaine sur le continent, notamment pour « établir ou étendre l’accès à des sites d’importance stratégique ». Elle charge différentes agences, dont des services de renseignement comme la CIA, d’identifier les « points et ressources stratégiques » sur le continent américain, « en vue de les protéger et de les développer conjointement avec les partenaires régionaux ». Les États-Unis doivent être le « partenaire privilégié » des pays, et l’administration Trump « découragera (par divers moyens) leur collaboration avec d’autres pays » et « mettra tout en œuvre pour expulser les entreprises étrangères qui construisent des infrastructures dans la région ». Le document affirme que les concurrents des États-Unis ont réalisé des « percées majeures » sur le continent américain, et que laisser faire cela sans « résistance sérieuse » constitue une « grave erreur » de la part des États-Unis.
Analysant le document, Monica Hirst déclare :

« Plus qu’hégémonique, il s’agit d’un projet impérialiste. L’hégémonie implique des contreparties, la construction d’un leadership et des manœuvres. Dans ce cas, il n’y a pas de manœuvres. »

La Stratégie de sécurité nationale séduit le mouvement Maga (Make America great again), la base la plus fidèle de Trump. Reprenant plusieurs éléments de son idéologie, ce dernier a été imité dans le monde entier par l’extrême droite, y compris au Brésil. Il prône un contrôle strict de l’immigration, la répression du trafic de drogue, la promotion des « familles traditionnelles qui élèvent des enfants en bonne santé » et le rejet des institutions internationales « qui cherchent à dissoudre la souveraineté des États », ainsi que le rejet des « idéologies désastreuses » du changement climatique et de la neutralité carbone qui « subventionnent nos adversaires », comme la Chine, premier fabricant d’équipements pour la transition énergétique. Le 7 janvier dernier, Trump, qui avait déjà retiré les États-Unis de l’Accord de Paris, en a également annoncé le retrait de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques.

Une lutte de positionnement acharnée entre les États-Unis et la Chine

Malgré ces ouvertures faites à son électorat, il ne fait pas de doute que la principale cible de Trump sur le continent américain est la Chine qui, depuis le début du siècle, est devenue le premier partenaire commercial de nombreux pays de la région. C’est notable en Amérique du Sud, où la Chine a investi dans les infrastructures, en particulier s’agissant de la production et de la distribution d’électricité au Brésil ou de la construction du port de Chancay au Pérou, afin de faire transiter ses importations et exportations directement à travers le Pacifique. Cláudio Puty, ancien député fédéral du Parti des travailleurs (PT) et professeur au programme de troisième cycle en économie de l’Université fédérale du Pará (UFPA), souligne :

« Nous sommes bel et bien au cœur d’une lutte de positionnement acharnée entre la Chine et les États-Unis. »

Contrairement à la course militaire entre les États-Unis et l’ex-Union soviétique pendant la Guerre froide, il s’agit aujourd’hui d’une course technologique, estime Marcela Vecchione Gonçalves, professeure et chercheuse au Centre d’études avancées sur l’Amazonie de l’UFPA. Outre l’accès à une source d’énergie traditionnelle comme le pétrole, l’objectif est d’empêcher ou de limiter l’accès des adversaires à des minéraux tels que le lithium, le cuivre, l’or et les terres rares, utilisés dans la fabrication de puces, de satellites et d’autres équipements numériques. « Je vois ces invasions barbares des États-Unis comme une tentative de contrôle des stocks de matières ainsi que de leur flux, afin de réaffirmer une position dominante aujourd’hui contestée, ce qui n’était pas le cas il y a 30 ans ».

En contraste avec la rhétorique belliqueuse de Trump, la Chine a publié en décembre 2025 un document exposant sa politique envers l’Amérique latine, où elle évoque la « coopération », « l’égalité » et le « bien-être des peuples ».

Sphères d’influence et pouvoir du dollar

Le politologue Guilherme Casarões, spécialiste de la politique étrangère brésilienne et de l’extrême droite mondiale, souligne ce qu’il considère comme la plus grande rupture de Trump avec la stratégie internationale de ses prédécesseurs depuis la Seconde Guerre mondiale (1939-1945). Pour le président des États-Unis, alors que le pays doit garantir sa supériorité militaire et technologique, la Chine et la Russie, de leur côté, peuvent gérer leurs propres sphères d’influence, à l’instar du « concert des grandes puissances » de la fin du XIXe siècle. La Stratégie de sécurité nationale de Trump parle d’un « équilibre des puissances », où aucun pays n’exercerait de domination mondiale. Analyse de Guilherme Casarões, professeur d’études brésiliennes à l’Université internationale de Floride :

« Selon Trump, le monde peut aujourd’hui s’organiser autour de trois sphères d’influenceLa motivation de son gouvernement est d’affirmer les Amériques comme l’hémisphère de d’influence exclusive des États-Unis. »

Selon le spécialiste, le seul domaine où Trump souhaite maintenir une suprématie mondiale étasunienne, c’est l’utilisation du dollar comme monnaie de réserve – objectif mentionné dans la Stratégie de sécurité. Une monnaie de réserve est une devise que les pays conservent pour les situations d’urgence et avec laquelle ils effectuent la plupart de leurs transactions internationales, dont l’achat et la vente de pétrole. En général, les pays acquièrent ces dollars sous forme d’obligations du Trésor américain, et la forte demande permet aux États-Unis de financer leur dette en rémunérant ces pays à des taux bas. C’est pourquoi Trump réagit fréquemment aux discussions au sein des Brics (Brésil, Inde Chine, Russie et Afrique du Sud ainsi que six autres pays) concernant la création d’une monnaie d’échange alternative. C’est également pour cette raison, explique Guilherme Casarões, que de nombreux analystes estiment que l’intention étasunienne n’est pas tant d’empêcher la Chine d’acheter du pétrole vénézuélien, mais de s’assurer qu’elle le fasse en dollars, et non en yuans ou en remboursement de prêts accordés par Pékin à Caracas.

Avant l’invasion du 3 janvier, la Chine achetait environ un tiers du pétrole vénézuélien. Cependant, ces achats ne représentaient que 4 % des importations pétrolières chinoises, selon les estimations citées par le Financial Times. Le Venezuela possède les plus importantes réserves de pétrole au monde, estimées à 17 % du total, mais, comme l’explique Ticiana Alvares, « il s’agit d’un pétrole très lourd, nécessitant des investissements plus importants [pour être raffiné] ». Le Financial Times cite des estimations du coût de remise en état des installations pétrolières vénézuéliennes allant de 58 milliards de dollars à 100 milliards de dollars (de 49 à 85 milliards d’euros environ). Autant de fonds que les grandes compagnies pétrolières américaines — le « Big Oil » —, ne seraient pas disposées à investir aujourd’hui, car le pétrole ne manque pas et le baril est bon marché — environ 60 dollars, soit la moitié de son prix après l’invasion russe de l’Ukraine en 2022.

Un précédent qui ébranle les fondements de la politique brésilienne

Certes recyclée à la mode Trump, la doctrine Monroe n’a cependant jamais été enterrée. Tout au long des XIXe et XXe siècles, les États-Unis ont mené de nombreuses interventions armées, principalement pour opérer des changements de régime, en Amérique centrale et dans les Caraïbes. La dernière en date remonte à 1989, avec l’enlèvement du dictateur panaméen Manuel Antonio Noriega, accusé, comme Maduro, de trafic de drogue. La nouveauté réside aujourd’hui dans l’agression militaire étasunienne en Amérique du Sud. Dans cette région, Washington s’est impliqué dans des affaires d’espionnage, de propagande et de manipulation d’alliés politiques pour renverser des gouvernements pendant la Guerre froide, mais il n’y avait plus conduit d’invasion militaire depuis le siècle dernier.

En 1983, alors sous dictature militaire industrielle, le Brésil s’efforça d’empêcher une intervention étasunienne directe à sa frontière nord, au Suriname dont le gouvernement se rapprochait de Cuba. La même année, le gouvernement de Ronald Reagan (1981-1989) intervint à Grenade, dans les Caraïbes, pour renverser un gouvernement pro-cubain. Dans son livre « Mémoires de Marcos Azambuja », récemment publié par le Centre brésilien des relations internationales, le diplomate, qui occupa des postes importants à Itamaraty (le ministère brésilien des Affaires étrangères), relate les négociations qu’il mena à l’époque.

« Le message brésilien était clair : nous ne voulions ni d’une intervention armée cubaine, ni du débarquement de troupes étasuniennes à notre frontière. »

Aujourd’hui, des troupes ont débarqué à la frontière brésilienne et menacent de revenir. Soit deux précédents, analyse Guilherme Casarões. Le premier, c’est la violation d’un dogme fondamental de l’identité sud-américaine et du discours diplomatique, à savoir la défense de la région comme zone de paix. « Depuis la guerre du Chaco [entre la Bolivie et le Paraguay] dans les années 1930, nous n’avons pas connu de conflit d’envergure [entre pays] en Amérique du Sud. Le plus important, peut-être, a opposé le Pérou et l’Équateur dans les années 1990 [à propos d’un différend frontalier] ». Le second précédent est l’élargissement de la conception étasunienne de sa « zone d’influence ». « L’Amérique du Sud en a toujours été considérée comme la limite, rappelle le politologue. Là, c’est la première fois que les États-Unis indiquent aussi clairement qu’une intervention est possible au-delà de la mer des Caraïbes. »

Marcela Vecchione Gonçalves, de l’UFPA, attire l’attention sur les vidéos de Laura Richardson, devenues virales. L’ancienne responsable du Commandement Sud des forces armées américaines, durant la présidence du démocrate Joe Biden (2021-2025), a rappelé, lors d’une audition devant le Congrès américain en 2022, que la région possède 60 % des réserves mondiales de lithium, 31 % des réserves d’eau douce ainsi que la forêt amazonienne, « d’une importance écologique cruciale ». Elle mettait en garde contre l’influence régionale croissante d’« acteurs malveillants », notamment la Chine, la Russie et les organisations criminelles transnationales.

Ce que l’on appelle le « Triangle du lithium » se situe entre la Bolivie, l’Argentine et le Chili. Pour autant, Marcela Vecchione Gonçalves estime que l’activité des réseaux criminels transnationaux en Amazonie offre une opportunité d’intervention aux États-Unis. Surtout si l’on considère que l’extrême droite brésilienne a adopté le terme de « narcoterroristes » – qui remonte à la « Guerre contre la drogue » de l’administration Reagan – pour qualifier les trafiquants de drogue. « Une intervention à la vénézuélienne serait plus difficile, dans le cas brésilien. Mais pour certains types d’exercices militaires, notamment dans les zones frontalières, la région amazonienne est particulièrement vulnérable », estime-t-elle.

Ticiana Alvares, de l’Ineep, n’exclut pas pour sa part que les pressions exercées en faveur de l’exploration minière sur les territoires autochtones entrent en ligne de compten :

« Trump ne cache pas son désir de s’emparer des minéraux stratégiques pour la transition énergétique et la révolution numérique. En Amazonie, nous savons qu’il en existe d’innombrables. »

Frontières oubliées, vulnérables et sensibles

Les frontières du Brésil dans la région ciblée par les États-Unis ont un passif mouvementé, souligne Cláudio Puty, professeur à l’UFPA, fait partie d’un groupe de recherche de l’Institut de recherche économique appliquée (Ipea) spécialisé sur le Brésil et l’intégration sud-américaine. Le Venezuela revendique historiquement la région de l’Essequibo, qui comprend plus de la moitié du Guyana. Les tensions se sont ravivées après la découverte de pétrole par Exxon Mobil au large des côtes de l’Essequibo en 2015. La compagnie étasunienne continue de dominer les opérations d’exploration et de production dans le pays. En 2024, Maduro a promulgué une loi créant une province vénézuélienne dans l’Essequibo, provoquant de vives protestations au Guyana, où les États-Unis mènent des exercices militaires. Un différend oppose également le Guyana et le Suriname au sujet la zone du « Triangle du Rio Novo », à la frontière des deux pays avec l’État brésilien du Pará.

Jusqu’à la redémocratisation du Brésil après 1985, les relations du pays avec les Guyanes étaient marquées par la méfiance. La Guyana n’a accédé à l’indépendance qu’en 1966, et le Suriname, anciennement Guyane néerlandaise, en 1975. La frontière avec la Guyane française n’a été délimitée qu’au début du XXe siècle, mais au début des années 1960, le gouvernement brésilien a déployé des troupes dans la région pour afficher son contrôle sur la zone frontalière. Ce n’est que sous le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso (1995-2003) que le Brésil a adopté une politique de coopération avec les deux pays et le territoire français. Un pont a été construit sur le fleuve Oiapoque, reliant l’État de l’Amapá à Saint-Georges, en Guyane française. Selon Cláudio Puty, il s’agissait alors de « continentaliser » la Guyane et le Suriname, « de les intégrer au sein d’une dynamique sud-américaine, moins dépendante des anciennes métropoles ».

Les efforts brésiliens ont été interrompus pendant plus de six ans, du coup d’État contre Dilma Rousseff en 2016 à la fin du gouvernement de Jair Bolsonaro, en 2022. Le président d’extrême-droite a retiré le Brésil de l’Union des nations sud-américaines (Unasur), créée en 2008 à l’initiative du second mandat de Luiz Inácio Lula da Silva (2007-2010). Cette organisation existe toujours, mais le contexte politique régional n’a pas permis à ce dernier de la relancer lors de son troisième mandat, qui a débuté en 2023. Cláudio Puty résume :

« C’est une frontière oubliée. Et pourtant, elle est devenue un enjeu majeur de conflit géopolitique dans l’hémisphère occidental. »

La frontière du Brésil avec le Venezuela fait limite avec les territoires autochtones Yanomami et Raposa Serra do Sol (également limitrophe du Guyana). La route reliant Manaus à Boa Vista, la BR-174, se prolonge jusqu’à la frontière qui sépare les villes de Pacaraima (Brésil) et Santa Elena de Uairén (Venezuela). De là, une autre autoroute mène à la côte vénézuélienne et à Caracas. C’est un axe de transit binational permanent, par lequel ont transité la plupart des quelque 267 000 Vénézuélien·nes ayant cherché refuge au Brésil entre 2015 et 2024, alors que la situation économique se dégradait dans leur pays et que Maduro intensifiait la répression contre l’opposition. La BR-174 est également une scène de crime, souligne Cláudio Puty, car sa construction dans les années 1970 a conduit à la quasi-extermination du peuple autochtone Waimiri Atroari, par des maladies contractées au contact des populations blanches ainsi que par l’utilisation d’armes, y compris chimiques, par l’armée brésilienne, comme l’a reconnu la Commission nationale de la vérité chargée d’enquêter sur les crimes de la dictature brésilienne.

Aux frontières des États brésiliens du Pará et de l’Amapá avec le Suriname et les Guyanes s’étend la plus vaste zone de forêts tropicales protégées au monde. Elle comprend la station écologique de Grão-Pará, une unité de conservation d’État, le parc national des monts Tumucumaque, ainsi que des territoires autochtones et quilombolas [2]. « C’est une région maillée depuis des millénaires par le transit international des peuples karibes. Nous [les Blancs] sommes arrivés plus tard », commente Cláudio Puty. Il ajoute que des projets de prolongement de la route BR-163, qui relie le Rio Grande do Sul à Santarém, sont régulièrement proposés afin de traverser la Calha Norte, zone située au nord du fleuve Amazone.

« Cela engendrerait des dégâts environnementaux sans précédent et constituerait une attaque contre les populations autochtones, explique le professeur. Sans parler de l’inutilité du projet, puisqu’un réseau routier existe déjà. C’est une zone qui joue un rôle fondamental dans le climat de la planète. Nous devons rester vigilants car les intérêts des éleveurs brésiliens de soja et de bétail, liés aux intérêts stratégiques potentiels des États-Unis, pourraient la menacer. »

Les États-Unis sont bien lotis, mais se plaignent quand même

Certes, la Chine s’est imposée depuis 2009 comme le premier partenaire commercial du Brésil. Cependant, les avertissements de Trump contre les « incursions hostiles » de puissances étrangères au continent américain sont peut-être exagérées – comme souvent de la part du dirigeant – dans ce contexte. Selon les données 2024 de la Banque centrale du Brésil, les entreprises contrôlées par les États-Unis détiennent toujours le plus important volume d’investissements dans le pays, avec 232,8 milliards de dollars (environ 198 milliards d’euros). Les entreprises chinoises arrivent en sixième position après quatre pays européens, loin derrière avec 40,3 milliards de dollars (environ 34 milliards d’euros). Le pétrole, les mines et l’industrie automobile sont des secteurs d’intérêt commun aux deux pays, mais les Étasuniens investissent davantage dans les technologies de l’information, tandis que les Chinois privilégient la production et le transport d’énergie.

Cláudio Puty, ancien employé du ministère de la Planification, estime que Pékin cherche à éviter les conflits d’intérêts avec Washington au Brésil. En Amazonie, le commerce du soja reste largement contrôlé par Cargill, Bunge et ADM (Archer Daniels Midland), les principaux négociants étasuniens (impliqués dans plusieurs affaires de déforestation). L’entreprise chinoise Cofco, quant à elle, est en pleine expansion, avec une unité de transformation dans le Mato Grosso, également située en Amazonie.

Dans le classement 2024 des mille plus grandes entreprises installées au Brésil, établi par le journal Valor, Cofco figurait à la 23e place, derrière Cargill (10e) et Bunge (15e). Les entreprises étasuniennes et chinoises, membres de l’Association brésilienne des industries des huiles végétales (Abiove), ont toutes abandonné le moratoire sur le soja en janvier 2026. Cet accord, signé vingt ans auparavant, les engageait à ne plus acheter de soja provenant d’exploitations agricoles situées dans des zones déboisées après 2008 : une loi votée par l’état de Mato Grosso et promulguée par son gouverneur bolsonariste Mauro Mendes (União Brasil), a supprimé les avantages fiscaux accordés aux entreprises respectant le moratoire. Ces dernières ont donc privilégié leurs bénéfices à la responsabilité de lutter contre la déforestation.

L’entreprise chinoise State Grid a construit et exploite la grande ligne de transport d’électricité dite de Belo Monte, qui achemine vers le Sud-Est l’énergie produite par cette centrale électrique qui a coupé la Grande Boucle do Xingu, l’une des régions les plus riches en biodiversité de la forêt amazonienne. En revanche, selon l’Ibram, l’association du secteur minier, les Chinois ne possèdent qu’une seule mine en Amazonie. Il s’agit d’extraction d’étain, un minerai utilisé dans les équipements de transport d’électricité, acquis en 2024 dans l’État brésilien d’Amazonas. La principale compagnie minière étasunienne de la région est Alcoa, qui extrait de la bauxite dans l’État du Pará, malgré les nombreuses plaintes des communautés traditionnelles vivant dans la zone concernée. Les autres compagnies minières étrangères opérant dans la région proviennent majoritairement de pays qui, tels que le Canada, l’Australie et le Royaume-Uni, ne correspondent pas à la définition de « pays hostiles » de l’administration Trump.

Des entreprises étasuniennes, comme Coca-Cola et Harley-Davidson, sont aussi fortement implantées dans la zone franche de Manaus, où la production industrielle a bénéficié d’exonérations fiscales de plus de 100 milliards de réaux (près de 16 milliards d’euros) entre 2024 et septembre 2025. Les Chinois, quant à eux, ont manifesté leur intérêt pour participer à la construction éventuelle du Ferrogrão, une voie ferrée destinée au transport du soja entre Sinop, dans le Mato Grosso, et le port fluvial de Miritituba, dans le Pará, qui desservira principalement les grandes entreprises étasuniennes opérant dans la région. Le projet traverserait des zones protégées de la forêt amazonienne, encouragerait la déforestation par l’agro-industrie et se heurte à une forte opposition des mouvements socio-environnementaux et autochtones. Des discussions sont également en cours avec Pékin concernant une liaison ferroviaire entre le Brésil et le port chinois de Chancay, au Pérou.

En juin 2025, les États-Unis ont participé activement à la vente aux enchères organisée par l’Agence nationale du pétrole, du gaz naturel et des biocarburants (ANP), acquérant 19 blocs d’exploration dans le bassin de Foz do Amazonas. Exxon Mobil, qui opère au Guyana, en a acheté dix au sein d’un consortium avec constitué avec Petrobras [la compagnie pétrolière nationale brésilienne]. Chevron, la seule compagnie pétrolière américaine actuellement présente au Venezuela, a acquis les neuf autres en partenariat avec la société chinoise CNPC – une décision contraire aux intérêts des deux entreprises et au corollaire Trump de la doctrine Monroe. Entre 2024 et 2025, Chevron a également acquis quinze blocs dans le bassin de Pelotas, dans les États de Rio Grande do Sul et de Santa Catarina, une autre zone encore inexploitée. Ces acquisitions marquent un tournant dans les investissements de Chevron au Brésil, qui ne possédait auparavant que deux blocs dans le bassin de Campos. Exxon, avant ses acquisitions à l’embouchure de l’Amazone, n’en possédait que trois.

Lors de la vente aux enchères de juin, il était déjà clair que les pressions politiques aboutirait à une première autorisation environnementale de forage à l’embouchure de l’Amazone, une zone caractérisée par de forts courants océaniques et d’une extrême sensibilité du point de vue environnemental. L’autorisation de l’Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles renouvelables (Ibama) a été délivrée peu avant la COP30 [tenue à Belém]. Pour compenser les répercussions négatives lors de cet événement mondial majeur, le président Lula a porté une proposition incitant selon les pays à élaborer des feuilles de route pour mettre fin à leur dépendance aux énergies fossiles.

Ticiana Alvares estime que la course des Big Oil à l’exploitation de l’Amazone est liée à la proximité de leurs opérations au Guyana et au Venezuela, ce qui facilite l’acheminement du matériel. Mais elle témoigne également de leur intérêt pour l’expansion de leurs activités en Amérique du Sud. « C’est du jamais vu, car Petrobras est très fortement implantée », explique-t-elle. La compagnie nationale bénéficie de droits d’achat préférentiels lors des enchères organisées dans le cadre du régime de partage de production, en vigueur pour les gisements du pré-salifère au large des côtes sud-est du pays, et exploite 80 blocs au Brésil. Parmi les compagnies étrangères, seule la britannique Shell est aussi présente, avec 60 blocs.

La Fédération unifiée des travailleurs du pétrole (UFTP) est favorable aux forages à l’embouchure de l’Amazone, mais elle a tenté de bloquer l’enchère de 2025 devant les tribunaux. Elle a fait valoir que le régime de partage de production, qui avantage Petrobras, devrait également s’appliquer dans cette zone, où les redevances versées par les entreprises sont plus élevées. À l’époque, l’Ineep a publié un document défendant une réglementation de l’utilisation des recettes pétrolières potentielles de la région, comprenant notamment des investissements dans le reboisement et la lutte contre la déforestation. Après la COP30, Lula a chargé quatre ministères de proposer une feuille de route pour la sortie progressive du Brésil des énergies fossiles. Elle devra inclure la création d’un fonds destiné à financer la transition énergétique grâce à une partie des recettes que le gouvernement recevra de l’exploration pétrolière – ce qui peut paraître contradictoire, car ce mécanisme tend à perpétuer la dépendance à ces revenus.

Ticiana Alvares soutient que l’intervention des États-Unis au Venezuela, dans le contexte de la doctrine Trump pour les Amériques, renforce la proposition d’un régime de partage de la production dans la région côtière amazonienne. Cette mesure pourrait être mise en œuvre par une résolution du Conseil national de la politique énergétique et n’affecterait pas les contrats existants, seulement les futurs appels d’offres. « C’est une question d’actualité, car l’action [des États-Unis] si près du Brésil montre que la question énergétique relève de la souveraineté nationale », affirme-t-elle. Elle reconnaît qu’une telle mesure déplairait aux entreprises étrangères, mais « il est important pour le Brésil d’avoir au moins la priorité afin de connaître précisément ses ressources et pouvoir les mettre au service de l’intérêt national ».

L’invasion ébranle la confiance de Lula et réduit sa marge de manœuvre

La timide réaction internationale et régionale — voire lâche —, à l’invasion du Venezuela montre que la marge de manœuvre du gouvernement Lula pour résister à Trump est étroite. Le 4 janvier, seuls cinq pays d’Amérique latine – le Brésil, la Colombie, l’Uruguay, le Mexique et le Chili – ainsi que l’Espagne, voix dissidente parmi les positions indignes des gouvernements européens, ont signé une déclaration condamnant l’agression étasunienne. Dans le cas du Chili, cette déclaration n’aura que trois mois de validité : José Antonio Kast, le président élu qui succédera à Gabriel Boric, prendra ses fonctions en mars. Nostalgique de la dictature d’Augusto Pinochet, il a applaudi l’action de Washington.

Cette déclaration a été jugée prudente, car elle ne nommait ni Trump ni Maduro. Elle mentionne les violations du droit international commises par les États-Unis, plaide pour une solution pacifique et le dialogue, tout en exprimant sa « préoccupation face à toute tentative de contrôle, d’administration ou d’appropriation étrangère par un gouvernement des ressources naturelles ou stratégiques ».

Pour le politologue Guilherme Casarões, le manque de soutien à cette déclaration est une surprise, même en tenant compte du déclin de l’intégration régionale et de l’influence amoindrie du Brésil sur ses voisins :

« Quelle que soit l’orientation idéologique, la défense inconditionnelle de la souveraineté est un principe qui unit l’Amérique latine depuis longtemps. Lorsque des présidents sud-américains – et pas latino-américains, car ils sont nombreux en Amérique centrale à avoir été pro-américains – approuvent les actions de Trump, cela met le Brésil dans une situation assez tragique, car le pays a toujours été le gardien du principe fondamental de souveraineté et d’intégration régionale. »

L’extrême droite, dans la région, est prompte à brandir le drapeaux de la souveraineté et du nationalisme à l’heure de s’opposer aux institutions et accords internationaux sur des questions telles que le changement climatique et les droits humains. Mais face à Trump, sa soumission est totale, comme ce fut le cas avec Bolsonaro et ses fils.

Monica Hirst, à l’UERJ, estime que la seule option pour le Brésil est de faire profil bas vis-à-vis de Trump. « Il s’agit de ne pas le mentionner, de ne pas se montrer hostile, de ne pas créer de problèmes avec la diplomatie présidentielle impérialiste de Trump. Cela peut manquer, disons, de panache diplomatique du point de vue de la gouvernance mondiale. Mais cela ne nous discrédite pas, car tout le monde est acculé, craignant d’en payer le prix. Le seul qui ne soit pas dos au mur, c’est [Gustavo] Petro ». Le président de la Colombie a d’ailleurs fini par appeler Trump le 7 janvier afin d’apaiser les tensions. La Colombie tiendra des élections présidentielles en mai, et les chefs d’État ne sont pas autorisés à y disputer un second mandat consécutif.

Selon Monique Hirst, il n’est plus viable de poursuivre la politique étrangère menée jusqu’à présent par le Brésil, fondée sur l’idée d’entretenir une « équidistance équilibrée et pragmatique » entre les États-Unis et la Chine. «  La politique étrangère est la première variable que l’on peut ajuster. Elle ne peut se vanter de ses marges d’autonomie. Elle doit être pragmatique, en accord avec des intérêts concrets. Si nous sommes redéfinis comme partie d’une sphère d’influence, il n’y a plus d’autonomie. Il n’y a plus de régionalisme qui tienne, ni de puissance militaire ou de volonté politique interne pour réagir. »

Guilherme Casarões estime également que l’invasion du Venezuela a porté un coup dur à la sécurité que Lula affichait depuis ses rencontres avec Trump en septembre et octobre 2025. Le président étasunien avait suspendu une partie des droits de douane qu’il avait imposés sur les produits importés du Brésil, ainsi que les sanctions décrétées contre le Alexandre de Moraes, rapporteur auprès du Tribunal suprême fédéral dans le cadre de l’affaire Bolsonaro et des autres participants à la tentative de coup d’État de 2022-2023. « Les Brésiliens affichaient une certaine confiance en eux, persuadés que Lula était capable de plier Trump à sa volonté. Or, cette action au Venezuela montre que la situation est plus complexe », souligne-t-il.

Monique Hirst, quant à elle, voit le Brésil isolé, sans aucun lien, même avec le chavisme qui reste au pouvoir à Caracas en la personne de Delcy Rodríguez. La vice-présidente de Maduro occupe le poste vacant « par intérim » et semble se plier aux exigences de Trump. En 2024, Lula échoua dans sa tentative de médiation en faveur d’une transition électorale au Venezuela, après que Maduro s’est déclaré réélu sans présenter l’intégralité des procès-verbaux électoraux. L’opposition, s’appuyant sur des décomptes indépendants attestant qu’elle l’avait emporté, dénonça des fraudes.

Malgré cet échec, Guilherme Casarões estime que le Brésil pourrait jouer un rôle de médiateur entre les deux camps si la situation politique au Venezuela tardait à se résoudre :

« Je pense que le Brésil parie que les États-Unis, à moyen terme, réaliseront qu’ils ne peuvent pas gérer seuls la transition vénézuélienne et qu’ils auront besoin de partenaires régionaux. Le Brésil est le candidat idéal pour ce rôle. »

Les incertitudes électorales et le bolsonarisme derrière son mentor

Curieusement, Monique Hirst et Guilherme Casarões pensent tous deux que Lula pourrait correspondre à l’un des profils de dirigeants identifiés par la Stratégie de sécurité nationale de Trump : un chef d’État dont les points de vue diffèrent de ceux des États-Unis, mais avec lequel Washington peut collaborer.

« À mon avis, Lula ne sera jamais une solution de premier choix, pense Monique Hirst. Mais il se peut que le Brésil ne soit pas en mesure de proposer un plan A aux États-Unis d’ici octobre. Du point de vue politique, j’entends, car sur le plan économique, le Brésil, c’est du premier choix, ce qui constitue un atout pour Lula. » La levée partielle des droits de douane en est une illustration, puisqu’ils ont contribué à la hausse de l’inflation aux États-Unis, avec l’augmentation du prix de produits brésiliens tels que le café, et ont fini par impacter les entreprises étasuniennes opérant au Brésil et inversement les entreprises brésiliennes ayant des activités là-bas.

Selon Guilherme Casarões, depuis qu’il a fait l’éloge de Lula à l’Assemblée générale de l’Onu en septembre 2025, Trump a déjà laissé entendre qu’une coexistence avec le Brésilien était possible. « On analyse parfois la situation d’un point de vue idéologique, en disant que Trump et Lula ne s’entendront jamais, mais on oublie que la question de fond est géopolitique. Autrement dit, si ce gouvernement brésilien, qui est légitime, est capable de répondre aux intérêts étasuniens, Trump ne sera pas hostile à Lula », affirme-t-il.

Dans un tel scénario, il est même possible que Trump n’intervienne pas ouvertement et directement dans les élections brésiliennes, prévues les 4 et 25 octobre. « Il a suffisamment de complices sur place pour contribuer à diffuser ses idées », affirme Monique Hirst, qui s’inquiète en particulier des liens qu’entretiennent les forces armées brésiliennes et étasuniennes.

« Certes, cela pourrait changer, mais la continuité du gouvernement Lula sera évidemment interprétée comme une approbation des États-Unis. C’est inévitable dans le contexte actuel. Il faut être partie prenante de la volonté de Washington », souligne-t-elle.

Le second tour des élections brésiliennes de 2026, s’il a lieu – ce qui est le plus probable dans le climat politique actuel –, se tiendra peu avant les élections législatives étasuniennes du 3 novembre. Aux États-Unis, la Chambre des représentants et un tiers du Sénat sont renouvelés tous les deux ans. L’espoir de l’opposition démocrate est de reconquérir la majorité dans au moins l’une des deux chambres du Congrès, actuellement dominées par les partisans de Trump, afin d’exercer un certain contrôle sur leurs politiques et leurs actions. C’est aussi l’espoir des pays qui se sentent pris au piège par les menaces et les sautes d’humeur de Trump – un espoir fragile, dans la mesure où les présidents étasuniens dont le pouvoir intérieur s’amenuise ont tendance à se reporter sur la politique étrangère, ce qui peut aggraver une situation internationale déjà très tendue.

Trump et son secrétaire d’État Marco Rubio, fils d’immigrants cubains, espèrent que le gouvernement socialiste de Cuba sera indirectement victime de l’agression contre le Venezuela. Cela constituerait un atout électoral auprès des communautés cubaine et vénézuélienne en exil. Cuba est confrontée (une fois de plus) à une grave crise économique, largement due aux sanctions imposées à La Havane par Trump durant son premier mandat (2017-2021), qui s’ajoutent à l’embargo en vigueur depuis les années 1960. La chute du tourisme pendant la pandémie aggrave également la crise. Le pays est dépendant du pétrole vénézuélien, et le Mexique, désormais son principal fournisseur, subit des pressions de la part des États-Unis pour interrompre ses livraisons.

Bien qu’il soit difficile d’anticiper les actions de Trump, l’extrême droite brésilienne instrumentalisera l’invasion du Venezuela et l’enlèvement de Maduro, accusé de « complot narcoterroriste », dans le but d’attaquer le candidat Lula et la gauche en général. « Cela revêt une importance symbolique complexe car depuis 2018, le discours selon lequel “le Brésil ne saurait devenir un Venezuela” sous l’emprise du PT s’est consolidé, rappelle Guilherme Casarões. Ainsi, défendre la souveraineté vénézuélienne sans défendre Maduro sera instrumentalisé par l’extrême droite brésilienne dans le cadre de ce même processus. »

Le politologue observe que les partisans de Bolsonaro agissent avec des « cibles mouvantes ». Ils ont concentré leurs attaques contre Alexandre de Moraes et, lorsque Trump a renoncé aux sanctions, ils ont « désespérément cherché une nouvelle raison de révérer leur « grand guide ». Les attaques étasunien·nes contre des bateaux dans les Caraïbes ont fourni au gouverneur de Rio, Cláudio Castro, partisan de Bolsonaro, le prétexte du narcoterrorisme pour justifier le massacre qui a fait 121 morts dans le complexe de favelas d’Alemão et de Penha fin octobre 2025. En effet, sur le plan international, l’implication politique de l’utilisation de cette expression, c’est qu’on ne négocie pas avec les terroristes et qu’ils n’ont pas droit à un procès équitable. « Le discours sur la lutte contre le crime organisé est en train de réorganiser l’extrême droite », affirme Guilherme Casarões.

Ce qui choque Marcela Vecchione Gonçalves, professeure à l’UFPA, c’est de voir des partisans de Bolsonaro appeler sur les réseaux sociaux à une intervention au Brésil à la manière de Trump, au nom d’une prétendue « liberté ». Selon elle, cela a pour grave conséquence politique de vider de sens le droit à l’autodétermination des peuples et à la souveraineté qui y est liée. « Les peuples autochtones et les communautés traditionnelles attirent l’attention sur ce problème depuis un certain temps. Dès lors que l’autonomie et le principe d’autodétermination des peuples sont remis en question, les droits de chacun sont en jeu. »

[1Un contrat à terme détermine le prix à une date donnée d’un produit (en l’occurrence le pétrole) qui sera livré ultérieurement

[2Désigne des territoires sur lesquels la Constitution reconnaît des droits aux descendant·es d’esclaves afro-brésilien·nes qui y étaient installé·es