Jeunesse en devenir

, par Priscila Fernandes

Source : http://www.blogacesso.com.br (Le blog de la démocratisation culturelle)

Traduction : Monica Sessin et Estelle Maraisse pour Autres Brésils


Regina Novaes, chercheuse en sociologie, est une référence pour la société en matière de jeunesse. Elle a été pendant deux ans (2005-2007) Secrétaire Nationale à la Jeunesse – Adjointe et Présidente du Conseil National à la Jeunesse. En tant qu’enseignante du programme post-gradué en Sociologie et Anthropologie de l’UFRJ (Université Fédérale de Rio de Janeiro) , elle a dirigé des enquêtes de chercheurs débutants, des études et des thèses sur les mouvements sociaux, la culture et la jeunesse. A présent, Regina travaille en tant que chercheuse du CNPq (Conselho Nacional de Desenvolvimento Cientifico e tecnologico- Conseil National de Développement scientifique et technique rattaché au Ministère des Sciences,Techniques et Innovations) et développe le Projet Jeunesse, Identités et Expressions Culturelles (Projeto Juventude, Identidades e Expressões Culturais ). L’étendue de ce travail lui confère une légitimité pour réfléchir au rôle social de la jeunesse brésilienne contemporaine et à l’importance de l’accès à la culture pour se former.

Boletim da Democratização Cultural (Bulletin de la Démocratisation Culturelle) – Qui est le jeune brésilien ?

Regina Novaes – Les jeunes représentent 20% de la population brésilienne et leurs revendications sont diverses, puis que rien qu’ entre eux existent des différences et inégalités sociales. Les jeunes ruraux sont ceux qui rencontrent les plus grandes difficultés d’accès à l’éducation et aux loisirs. C’est parmi les plus pauvres, les Noirs et les femmes que la menace du chômage est la plus forte, et chez les jeunes Noirs de sexe masculin que les taux de morts violentes sont les plus élevés. Les jeunes homosexuels souffrent de préjugés et de discrimination. Les jeunes handicapés se voient quant à eux interdire l’accès à la citoyenneté. Aux idées reçues et à la discrimination de classe, de genre et de couleur s’ajoute aussi le préjugé et la « discrimination par l’adresse”. Cela est dû au fait que l’on trouve, partout au Brésil, des « favelas », des ensemble d’habitations, les banlieues qui exposent tout particulièrement les jeunes à la violence et à la corruption des trafiquants et de la police. Du seul fait d’habiter dans ces zones pauvres et violentes, les jeunes deviennent des suspects et des criminels potentiels. Pour finir, la jeunesse brésilienne, à l’image de l’ensemble de la société brésilienne, dans un monde globalisé, est touchée par de rapides changements technologiques, par un sentiment d’insécurité et la difficulté de se projeter dans le futur.

B.D.C. – Ce même jeune, victime de tant d’inégalités, a-t-il une plus grande difficulté à se projeter dans le futur que ses parents ?

R.N. – Les générations précédentes arrangeaient leurs vies de manière à atteindre un statut plus élevé que celui de leurs parents. Il existait un certain espoir de mobilité sociale. Aujourd’hui, en général, les enfants – de différentes classes sociales – font l’expérience de l’insécurité par rapport à leurs possibilités d’insertion dans le monde du travail. Cela signifie que, tous – des plus riches aux plus pauvres, à la campagne et en ville – sont touchés par l’évolution du monde du travail restrictif et changeant. De plus – paradoxalement –, dans un monde où la science progresse et offre une plus grande longévité, tous éprouvent la peur de la mort précoce et violente, due à la prolifération des armes et l’existence d’un réseau du narcotrafic au niveau mondial.

B.D.C. – Est-ce que le jeune peut être considéré acteur social ?

R.N. – Ne pourrait-on dire un acteur social en devenir ?

B.D.C. – Oui.

R.N. – Bon, ce n’est pas un hasard si dans divers lieux de participation des jeunes – du mouvement étudiant aux ONG, en passant par la jeunesse engagée, les réseaux et les groupes culturels – il existe trois revendications communes : l’accès au monde du travail ; l’accès aux loisirs ; des conditions de vie sûre. Pourtant, la jeunesse ne sera un nouvel acteur social, dont la présence pourra faire la différence sur la scène publique, qu’à partir du moment où sa potentielle force politique donnera naissance à un nouveau paradigme – qui le fera réfléchir le jeune sur ses forces et ses faiblesses –, qui trouvera un écho face à l’opinion publique nationale, aux gouvernements et à l’État brésilien.

B.D.C. – Que pense le jeune brésilien de la culture ?

R.N. – Il est nécessaire de rappeler que les jeunes habitants des dénommées périphéries urbaines – et même les jeunes « connectés » qui partagent déjà des valeurs, un langage et des styles mondiaux contemporains– ont peu accès aux lieux et équipements de culture et de loisir dans leur ville. Cela est du au fait que la “culture” se concentre dans des régions qui sont hors de leur portée .Soit parce qu’ils n’ont ni les moyens de transport nécessaire ni les moyens pour payer les entrées, soit par méconnaissance. En général, on peut dire que le jeune brésilien répond toujours aux questions des enquêtes en revendiquant plus d’opportunités pour produire et accéder aux biens culturels.

B.D.C. – Dans quelle mesure l’accès à la culture peut influencer le processus de développement/formation du jeune ?

R.N. – Il est vrai qu’on manque de statistiques et de récits historiques qui permettent la comparaison quantitative entre la jeunesse d’ hier et d’aujourd’hui. Pourtant, sans même parler de chiffres, il est évident qu’aujourd’hui s’ouvre un nouveau champ de possibilités pour l’expression des jeunes. C’est ainsi que, dans l’espace public, on trouve autant de jeunes qui s’investissent dans des lieux habituels de la politique que dans des groupes religieux, sportifs, de bénévolat et les dénommés “groupes culturels”. Que sont les “groupes culturels” ? Ce sont des groupes qui, par le biais de rythmes, gestes, rituels et mots institutionnalisent des sens et proposent des significations, recherchant une visibilité publique et l’adhésion de jeunes. Ils inventent et réinventent des styles qui deviennent des formes d’expression et de communication entre contingents significatifs de jeunes. La littérature a révélé un ensemble varié de groupes urbains associés à des groupes sportifs, radios communautaires, styles musicaux, troupes de théâtre et de danse, qui a une importance grandissante chez les jeunes.

B.D.C. – Peut-on dire que la démocratisation culturelle agit comme un amplificateur de la pratique de la citoyenneté, de renforcement de l’estime de soi et de respect de la diversité ?

R.N. – Aujourd’hui, il y a effectivement quelque chose de différent par rapport au fameux « art engagé », par lequel, dans le Brésil des années 60 et 70, des artistes se sont fait connaître et se sont engagés auprès du mouvement étudiant, des luttes syndicales et politiques. Aujourd’hui, il en est tout autre . C’est notamment dans les secteurs pauvres et marqués par la dénommée violence urbaine qu’apparaissent des groupes se réunissant dans le but de “produire” de l’art. A partir de cette production, leurs activités ont des répercussions sur le plan personnel et politique. Cela se produit aussi bien dans la sociabilité des communautés que dans la construction de l’espace public. Des groupes artistiques et culturels ont motivé la participation sociale de différents types de jeunes, dans des organisations variées et agissent comme des rassembleurs d’identité et de références dans l’élaboration de projets individuels et collectifs. De tels groupes favorisent l’émergence de nouvelles formes d’appartenance sociale qui permettent aux jeunes d’exprimer leurs mécontentements, de dénoncer et libérer leur créativité.

B.D.C. – La démocratisation culturelle pour la jeunesse passe, nécessairement, par le processus de communication ?

R.N. – La Culture est le lieu de constante invention et réinvention de formes et canaux de communication entre différentes générations et institutions sociales. Les avancées technologiques modifient la communication, la socialisation, la “vision de la dimension du monde” entre générations. La propagation rapide de certains symboles et valeurs de par le monde permet que des jeunes, de différentes conditions sociales et de divers endroits du monde, partagent d’une certaine façon un même univers de références. C’est évident qu’il persistera toujours différentes appropriations de la technologie et d’accès aux biens culturels. Une multiplicité de modes de vie basés sur les différences de revenus, de genre, de race, d’ethnie, de lieu d’habitat, de style, et même de caractéristiques personnelles, produisent des utilisations et acquisitions différentes. Pourtant, il est important de réaffirmer que, même dans une situation d’augmentation des inégalités sociales, au quotidien, il n’est pas impossible que des groupes de jeunes socialement éloignés accèdent aux mêmes informations sur certains sujets. Dans cette perspective, malgré toutes les inégalités d’accès et les différences d’utilisation, l’existence d’Internet modifie les schémas culturels et les façons d’être dans le monde. On ne peut alors parler de démocratisation culturelle ou de la communication sans parler des possibilités offertes par les nouvelles technologies de l’information.

B.D.C. – Quelles sont les influences exercées par les moyens de communication sur la jeunesse ?

R.N. – Dans une société où les diverses catégories de citoyens se définissent par le niveau de consommation, les moyens de communication favorisent certainement le consumérisme parmi les jeunes. Pourtant, cette génération est aussi celle de l’image, dans laquelle prolifèrent les moyens de communication parallèles et simultanés. Par ailleurs, si la jeunesse est la période de la vie la plus marquée par des ambivalences dues à la coexistence contradictoire de schémas culturels variés, les jeunes sont partagés entre des forces antagonistes qui provoquent critiques tout autant qu’adhésions à la dénommée “société de consommation”. Dans cette situation de tension, il est nécessaire d’inciter les jeunes à faire émerger leur créativité, en inventant de nouvelles formes de communication. Il est nécessaire aussi de convoquer les gouvernements pour qu’ils assument le rôle d’État sur cette question,c’est à dire qu’ils trouvent des mécanismes pour garantir et favoriser un réel développement du pluralisme dans les dénommés “médias”.

B.D.C. – L’existence de médias jeunes peut-elle aider le processus d’intégration ?

R.N. – L’incitation et la promotion de médias jeunes me semble très important. Pourtant, il ne faut pas en faire une camisole de force. Dans les dénommés médias jeunes, les relations inter et intra générationnelles – entre différentes tranches et groupes de jeunes – doivent toujours être prises en compte, avec leurs conflits et leurs difficultés. De mon point de vue, nous devons non seulement souhaiter mettre en avant la capacité créative des jeunes, mais contribuer surtout aux changements dans la perception que la société a de ses jeunes. Pour cela un grand effort de communication est nécessaire. Dans le cas contraire, sous l’étiquette attirante de “média jeunes” on aura des monopoles du “langage jeune”. Cela signifie que certains groupes réduiront d’autres au silence. Et ceux dont la visibilité sociale sera plus grande finiront par croire qu’ils peuvent parler au nom de toute la jeunesse. Un média jeune prometteur est celui qui réussit à se poser toujours la question suivante : qu’est ce vraiment un “média jeune” ?

B.D.C. – Quelle était la position du gouvernement Lula par rapport à la jeunesse ?

R.N. – Depuis les années 70 et 80, le thème de l’enfance a été intégré à l’agenda public,ce qui a entraîné le développement de politiques et programmes et, plus tard, a abouti au Statut de l’Enfant et de l’Adolescent ( Estatuto da Criança e do Adolescente-ECA), un pas important vers la reconnaissance d’une nouvelle notion de la citoyenneté pour ces tranches d’âge. Les derniers 15 ans ont vu croître les actions, tant de l’État que de divers secteurs de la société, en faveur des droits des enfants et des adolescents, bien que l’écart entre ce qui figure dans la loi et la réalité soit encore grand. D’un autre côté, pendant longtemps, les questions afférentes aux jeunes de plus de 18 ans n’ont pas été prises en compte par l’action publique de l’état. Depuis février 2005, les “droits” et “chances” sont des mots-clefs dans le nouveau langage qui caractérise l’actuelle Politique Nationale de la Jeunesse. Sont ainsi réaffirmés les droits à la santé, à l’éducation de qualité, aux chances d’insertion dans le monde du travail, l’accès logement, aux loisirs et à la sécurité, soit, des politiques concernant les droits universels. Cependant, en considérant les inégalités et les diversités qui définissent notre jeunesse, on doit se rappeler que s’ouvre un espace pour intégrer des aspects spécifiques dans le cadre de revendications universelles. Les politiques propres aux tranches d’âge s’ajoutent à celles de secteurs spécifiques à tous les jeunes mais aussi aux jeunes femmes, aux jeunes indigènes, à ceux issus des « quilombos » [1] et autres afro-descendants. Dans cette optique, les programmes d’urgence doivent prendre en compte les droits universels de citoyenneté et les spécificités des revendications de la génération actuelle de jeunes Telle est la position de l’actuel gouvernement. Pourtant, son implantation réelle ne se fait pas par décret. Il faut investir des lieux au sein des différents ministères du gouvernement même et dans de larges secteurs de la société qui ne reconnaissent pas les jeunes comme des “sujets de droit”.

B.D.C. – Quel est le rôle du Conseil National de la Jeunesse - Conjuve ?

R.N. – Bien que son intitulé puisse laisser à penser qu’il s’agit d’un lieu de réunion entre les représentants des jeunesses brésiliennes, ce Conseil – par sa nature, son mandat, sa composition et sa compétence – est, de fait, un Conseil National de Politiques Publiques de la Jeunesse (Conjuve).Ce Conseil a un caractère consultatif et n’a pas de maîtrise sur la planification et la mise en œuvre des politiques publiques de jeunesse aux différents niveaux et instances du gouvernement. Sa fonction est de favoriser l’élaboration de programmes intersectoriels en direction de la jeunesse par le biais de gestions partagées entre différents ministères. Il est bon néanmoins de souligner que la structure du « Conjuve » présente des aspects novateurs : il représente un espace de dialogue et d’actions conjointes entre Conseillers et Conseillères de la Société Civile et du pouvoir public ; il prend en compte la diversité d’ intérêts, d’ethnies, de religions, de régions, d’orientations sexuelles et de genre existant dans différentes sortes d’organisations, réseaux et trajectoires professionnelles du secteur de la jeunesse. C’est un lieu d’échanges, de négociations et d’accords intergénérationnels. Il s’agit d’un Conseil nouveau qui a déjà rendu un texte inédit, « Diagnostic et Perspectives pour une Politique Nationale de Jeunesse », outre une évaluation publique sur son propre rôle. A présent, le Conseil fait face au défi de participer à la réalisation de la I ère Conférence Nationale de la Jeunesse et de trouver les meilleures façons de mettre en place et améliorer les actions et projets en direction des jeunes brésiliens. Pour cela, la thématique de la jeunesse doit être reconnue et légitimée face aux gouvernements, à l’opinion publique et à la société. C’est cette reconnaissance qui peut être un levier pour la formulation de politiques plus en phase avec les besoins et revendications des jeunes. Sa force dépendra beaucoup du pouvoir dépression des organisations de jeunes.

B.D.C. – Quels sont les principaux défis pour l’élaboration de politiques publiques envers la jeunesse ?

R.N. – Aujourd’hui, après plusieurs diagnostics et enquêtes, nous avons moins de problèmes avec leur formulation mais plus avec leur mise en œuvre. Un exemple est la difficulté à remplir le rôle incitatif des processus participatifs et de structuration au niveau fédéral, municipal et des états . Sans de nouveau canaux de participation on ne peut implanter, suivre et évaluer des projets et des actions en direction de la jeunesse. Un autre défi est de garantir que les trois niveaux s’investissent dans les programmes et dans les actions, sans se laisser entraîner par des intérêts conjecturels de groupes ou partis politiques. Pour finir, il est bon de ne pas oublier le défi que représentent l’intégration et la complémentarité entre les programmes, et ce, parce que nous devons aussi considérer les différentes trajectoires et histoires de vie des jeunes, en leur laissant, une certaine marge dans leurs choix .Sans accroissement de son champ de possibilités, on ne peut stimuler son émancipation.

B.D.C. – Quelles sont les différences et points communs entre les jeunes d’Amérique Latine ?

R.N. – Nous savons qu’il existe des identités marquées parmi les jeunes d’aujourd’hui, habitants de différents lieux du Brésil, de l’Amérique, du monde. L’expansion de la violence accompagne le climat de détérioration sociale liée à l’augmentation du chômage. Ce sont là des points communs. En même temps, les processus historiques concrets entraînent sans aucun doute de profondes différences entre les différents pays. Ce n’est pas par hasard que l’immigration des jeunes – bien souvent illégale – s’offre comme une alternative dans différents pays latino-américains telle la route de la Bolivie vers l’Argentine et le Brésil. Même ainsi, au-delà des diversités ethniques, culturelles, historiques, économiques, sociales et politiques qui caractérisent les peuples et les nations sud-américaines, il n’y a pas d’obstacles qui ne puissent être surmontés pour promouvoir le dialogue et la construction d’un agenda commun qui garantisse des droits et opportunités pour les jeunes de la région. D’ailleurs, c’est urgent. Enfin, les processus de globalisation et ses répercussions sur les jeunesses latino-américaines ne respectent pas les frontières géopolitiques et ne se soumettent pas aux contrôles démocratiques d’un pays.

[1]En 1650, au Brésil des esclaves noirs africains se rebellent et s’enfuient dans les montagnes où se sont créées des communautés noires appelées Quilombo.

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