Je suis enseignante. Je suis en grève. Et j’explique pourquoi.

, par Renata Hummel

Source : Farofafá - 23/04/2015
Traduction pour Autres Brésils : Karina DUARTE RODRIGUES
(Relecture : Sifa LONGOMBA)

Photos Mídia Ninja

Je suis enseignante dans l’Etat de São Paulo depuis 2009. Dès le début, j’ai été directement « catégorisée ». J’ai commencé ma carrière en « catégorie L », c’est-à-dire par voie externe, sans passer de concours, et je ne donnais que des cours non-désirés par les titulaires.

Cette catégorie n’existe plus, elle a été remplacée par la « catégorie O », qui concerne la plupart des enseignants embauchés. La « catégorie O » est la plus précaire du milieu : vous ne pouvez avoir que deux absences par an, pas le droit d’utiliser l’assistance médicale de l’état de São Paulo (l’IAMSPE [1] ), pas de droit à la retraite professionnelle (SPPrev), un délai de carence fixé à 40 jours pour un contrat d’un an « quarantena », à 200 jours « duzentena » après deux ans de contrat, soit près d’un an de chômage obligatoire. Cette catégorie « O » ne représente « que » cinquante mille enseignants de l’état de São Paulo. Comme me l’ont dit certains de mes collègues : pour le gouvernement, « nous sommes une soupe à l’alphabet ».

C’est suffisant ou vous en voulez plus ? Il y en a plus.

On prend peur quand on entre dans le réseau [d’enseignants de l’état]. En licenciatura [2], de nombreux professeurs – ceux qui n’ont pas enseigné au collège et/ou au lycée depuis environ 15 ans – nous expliquent que le problème de l’école publique vient des cours « traditionnels », sans imagination ni créativité. Le problème serait donc la manière d’enseigner, axée sur le « bourrage de crâne », l’apprentissage par cœur, la répétition du contenu, et une approche pas assez « constructiviste », et ainsi de suite.

Je ne dis pas que ces problèmes n’existent pas, cependant le souci est plus profond que cela. Je m’explique : il est par exemple difficile de parler de la Révolution française à des jeunes qui sont plus intéressés par d’autres choses (beaucoup d’autres choses), et qui ne voient pas comment des événements qui ont eu lieu en 1789 peuvent faire une différence en 2015. Mais il est plus difficile encore de parler cinq minutes dans une salle bondée avec 40 jeunes ou plus, un jour d’été, avec un ventilateur qui fonctionne à peine et pas d’eau dans les robinets.

Photo Felipe Paiva, R.U.A Foto Coletivo

C’est compliqué d’expliquer la séparation des « trois pouvoirs » au Brésil alors que la plupart des étudiants insiste sur le fait que « les politiciens sont tous corrompus » et donc ne se soucient pas de savoir comment le système fonctionne, « car ils ne font que nous voler ». Mais c’est encore plus difficile de gérer des bombes qui explosent dans les toilettes, des bagarres pour des prétextes futiles (j’ai échappé de peu à quelques coups de chaises ou de poings au visage), des feux presque quotidiens dans les poubelles, des insultes diverses (venant souvent des parents d’élèves et non des élèves), des plaintes de la direction parce que « vous n’arrivez pas à contrôler votre classe » comme si cela était le seul objectif de notre formation et de notre travail. Le problème est plus profond lorsque vous devez travailler avec des élèves qui ont des besoins éducatifs spéciaux, sans aucune formation et pas d’équipement approprié pour le faire (et avec 40 autres jeunes qui ont également besoin de votre attention). Ou bien lorsque vous n’avez pas de quoi imprimer des textes pour la lecture, des images, voir même les examens, car il n’y a pas de cartouche ni de papier, et que vous imprimez donc avec votre propre salaire. Ou encore lorsque vous devez vous disputer avec d’autres enseignants pour utiliser la seule salle vidéo de l’école ; quand vous voulez faire le pont avec d’autres disciplines, mais que vous n’avez pas le temps de parler aux autres enseignants ; quand l’herbe de l’école est très haute mais que l’établissement n’a pas d’argent pour la couper ; quand il n’y a plus de papier toilette ; quand personne n’a nettoyé les salles de cours car les femmes de ménage sont en sous-traitance, que leur entreprise a déclaré faillite et qu’elles n’ont pas été payées depuis deux mois. Le problème est devenu plus complexe lorsque la cantine a été externalisée et qu’en attendant l’arrivée du nouveau personnel précarisé, les étudiants doivent se contenter de manger des biscuits avec du beurre ; lorsque plus de la moitié de vos collègues prennent des stimulants ou de la fluoxétine pour supporter d’avoir à donner des cours dans deux ou trois écoles différentes, de 7h à 23h ; quand votre salaire, même en travaillant dans deux écoles différentes, environ 40 heures par semaine (à l’école, sans compter la préparation des cours et la correction des devoirs - que j’estimerai à environ 15 heures de plus), avec près de 700 étudiants, n’arrive même pas à 2,600 reais [3].

C’est bon ou vous en voulez plus ? Il y a plus.

Cette année, la situation que je viens de vous décrire a empiré. Le gouverneur [de l’état de São Paulo] Geraldo Alckmin a poursuivi le processus minutieux de destruction des écoles publiques initié durant les administrations précédentes. Il a fermé environ 3.000 salles de classe (les classes dans lesquelles moins de 30 étudiants étaient inscrits au début de l’année ont été fermées et ces étudiants ont été réaffectés dans d’autres), supprimé des postes de coordination, réaffecté des employés ayant plus de 20 ans d’ancienneté dans un établissement (par exemple, « Tata Cris », une fonctionnaire qui travaillait depuis des générations dans mon école, a été transférée dans une autre, et la scène de pleurs à laquelle j’ai assisté, mêlant élèves et professeurs, est à fendre le cœur). Il a également réduit les fonds accordés aux écoles (pour la peinture, le jardinage, les feuilles blanches, le papier toilette, le savon, les cartouches d’imprimante, les réparations en général, l’infrastructure des salles, etc.), la « duzentena » a été rendue obligatoire pour la « catégorie O » et il a décrété le gel des salaires des enseignants « reajuste zero », sans même avoir compensé [la baisse du pouvoir d’achat due à] l’inflation.

Vous en voulez plus ?

Il ne faudrait pas oublier le fameux « bonus », bizarre copie d’une politique américaine basée sur un système de primes aux enseignants selon les résultats des élèves, un résultat mesuré uniquement par un test (mais alors, nous n’étions pas constructivistes ?). Un bonus qui punit les écoles ayant des problèmes graves (est-ce la faute des enseignants ?) et qui récompense seulement une partie du réseau, comme si seuls certains avaient travaillé et d’autres pas. Ceci étant dit, quelle solution avons-nous, enseignants, sinon de faire grève ?

Faire la grève, c’est avoir des réductions de salaire, des absences sur nos registres, devoir reporter des cours au samedi ou en horaire extrascolaire. C’est entendre des parents et des élèves dire que « les enseignant gagnent bien, ont de 30 jours de vacances et se plaignent le ventre plein », ou encore des collègues de travail que « les enseignants qui font la grève veulent faire la grasse matinée pendant que les autres travaillent ». C’est se rendre à différentes écoles avec les leaders du mouvement et devoir expliquer ce qu’on fait à la police appelée par le CPE des écoles (ceci ne m’est pas arrivé personnellement, mais à plusieurs collègues). C’est suivre les négociations à l’Assemblée législative et au Ministère de l’Éducation en attendant des heures sous la pluie pour voir ce que le gouvernement a proposé et sortir de là dégoutté car ils ne veulent même pas discuter ; aller à toutes les assemblées du vendredi, avec plus de 60 000 enseignants, et ne voir qu’aucune télévision ni journal n’a daigné mentionner le mouvement (ou quand c’est le cas, la parole n’est jamais donnée aux enseignants - il ne font que reproduire l’ordre du jour du gouvernement).

Faire grève, c’est également recevoir le soutien de nombreuses personnes, dont des étudiants, qui lorsqu’ils décident d’unir leurs forces aux nôtres (ayant des absences à l’école pour venir aux assemblées, mais créant du débat, de l’échange d’idées, en suivant les traces des enseignants), subissent la répression dans les écoles (certains collègues organisent les partiels juste ce jour-là, certaines directions refusent les demandes de débat des étudiants, et certains reçoivent même des avertissements et leurs parents sont appelés), de la direction et de la supervision (positions nommées dans la plupart des cas), qui nous accusent d’endoctriner des étudiants ou de « nuire » à leur apprentissage.

Faire grève, c’est se méfier du principal syndicat [de la catégorie] - alors que les autres syndicats se réunissent secrètement avec le gouvernement en plein milieu de la grève - car votre présidente a mis fin à une grève en 2013,contre la volonté de la plupart des enseignants, en acceptant les miettes du gouvernement : la fin de la « quarentena », un concours de la fonction publique et l’inclusion de la « catégorie O » dans l’IAMSPE – et là encore le gouvernement n’a accompli qu’une de ces promesses, (de façon précaire puisque la majorité des enseignants concernés sont encore des vacataires). Vous devez donc avoir un œil sur le gouvernement et l’autre sur le syndicat.

Et pourtant, malgré tout cela, nous sommes en grève. Je suis en grève.

Cette fois-ci, tout semble différent : il y a beaucoup de gens sur les réseaux sociaux qui nous suivent (bien que la presse traditionnelle continue de nous ignorer), nous soutiennent, il y a beaucoup d’élèves qui participent, beaucoup de collègues qui avaient abandonné les grèves à cause de la passivité du syndicat et qui pourtant sont en grève à présent.

Beaucoup de gens qui exigent une position ferme du syndicat, de la présidente, des partis. Il y a des gens qui chantent dans les assemblées : « l’enseignant est mon ami, si vous lui faites du mal, vous allez avoir à faire à moi ». Beaucoup de gens qui discutent de l’importance d’une école publique de qualité. Alors cette fois-ci, je crois fermement que nous ne baisserons pas les bras.

J‘écris ce texte à la veille de négociations avec le gouvernement (qui se sont terminées le jeudi 23 avril et qui n’ont apporté aucune avancée) et de l’importante assemblée de vendredi. Les décisions prises cette semaine peuvent non seulement décider de l’avenir du métier d’enseignant, mais aussi de l’avenir des écoles publiques. Attendons.

Notes de la traduction :

Réunis en assemblée générale le vendredi 12 juin 2015, huit mille professeurs du réseau de l’enseignement de l’état de São Paulo ont décidé la suspension de la grève initiée le 13 mars (92 jours de paralysie). Toutefois leur lutte pour la valorisation du corps enseignant et de la qualité de l’enseignement public se poursuit. Prochainement une grande mobilisation sociale pour défendre l’école publique est prévue en collaboration avec les parents, les étudiants, le Mouvement des Sans Terre (MST), le Mouvement des Sans Toit (MSTT), entre autres. Source : APEOSP (syndicat des Professeurs de l’Enseignement Officiel de l’État de São Paulo).

[1Iamspe  : Instituto de Assistência Médica ao Servidor Público Estadual. Il s’agit d’un hôpital réservé uniquement aux fonctionnaires publics de l’état de São Paulo.

[2Licenciatura  : au Brésil la licenciatura est un diplôme universitaire qui non seulement sanctionne la fin du premier cycle (la licence en France), mais confère également à son titulaire l’aptitude à l’enseignement à différents niveaux, selon le cursus suivi (primaire, secondaire ou universitaire).

[32600 R$, soit environ 740 €/mois

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