“Jair Bolsonaro a donné libre cours à tous les types de violence”, dit Milton Hatoum

 | Par Eduardo Nunomura

Publié le 3 Décembre, cet entretien conduit par Eduardo Nunomura discute le Brésil actuel avec Milton Hatoum, une référence parmi les plus grands noms de la littérature brésilienne contemporaine, est une de ode à l’optimisme.

L’écrivain trace des parallèles entre ses dernières fictions et un gouvernement qui représente “l’incarnation suprême du mal”. Il voit aujourd’hui des foyers de résistance au gouvernement de Jair Bolsonaro en de nombreux lieux divers, comme “dans les périphéries, les sarraus, les réunions, les clubs de lecture, les petits shows et débats”. Dans son nouvel ouvrage, Pontos de fuga, il a choisi de régler des comptes en particulier avec sa génération, qui a vécu la période de la dictature. Et il tient à souligner que, de même que les personnages décrits, tous n’ont pas réagi ou résisté à cette époque.

Traduction pour Autres Brésils : Pascale Vigier ;
Relecture : Luc Aldon

Milton Hatoum : “ Le roman doit être un récit imprégné d’humanité”
Photo : Renato Parada

Pontos de fuga [ non traduit ], est le second roman de sa trilogie O Lugar mais sombrio

Le protagoniste de ce second livre de la trilogie, Martim, quitte Brasilia et retourne à São Paulo, où il entre au cours d’architecture de l’Université de São Paulo et vient habiter dans une cité étudiante à la Vila Madalena, comme Hatoum dans la vie réelle.

CartaCapital : La présence féminine est toujours très remarquable dans vos romans. Mais Pontos de Fuga se différencie par l’absence de la mère du personnage principal. Pourquoi ?

Milton Hatoum : Il s’agit d’une stratégie narrative, car cela n’aurait pas de sens que Martim, le narrateur du roman, ait été un activiste, un militant de gauche. J’ai voulu concentrer son drame sur l’absence de sa mère, qui est entourée d’un mystère. Il médite tout le temps à ce sujet et à l’espoir de la revoir. Cette absence a un aspect symbolique. Il rappelle qu’il a existé une résistance féminine et féministe au coup d’état, à la dictature. Nombre de femmes ont été assassinées, ont disparu, or on parle beaucoup des hommes. Et ensuite l’absence d’une mère est un grand trauma pour un fils. Il y a cette absence, mais aussi la présence manifeste de Dinah, cette actrice, activiste, décidée à lutter jusqu’au bout contre la dictature.

CC : Pontos de fuga travaille à nouveau sur l’idée de vies fracturées. Ce sont à présent des jeunes qui essaient de se trouver, sans y réussir. Aviez-vous cette image des jeunes durant la dictature ?

Milton Hatoum : C’était ce que vivait une partie de ma génération. Parce que le roman est un genre en quête du sens de la vie. Qu’est-ce qu’un roman ? C’est la trajectoire manquée d’un héros ou d’une héroïne. L’essence du roman serait un revirement dans le destin. Ces jeunes, surtout à cette époque, cherchaient une issue. Certains n’en trouvaient pas à cause de drames personnels, de difficultés à affronter une situation adverse ou brutale, de problèmes familiaux, de peur, de désespoir. Dans Pontos de fuga, ce groupe mûrit, différemment du premier volume. Mais, pendant le temps où ils font connaissance dans cette triste cité étudiante de la Vila Madalena, ils portent un regard sur autrui. Les uns font des projets, changent de profession, d’autres ne trouvent pas leur profession. Ils se trouvent entre des passions, des fuites et des peurs, coincés, un peu acculés.

“ Ce n’est pas la majorité des jeunes qui était dans les rues. C’est un mythe” , dis-je à propos de la dictature.

CC : Comment ces personnages habitent-ils votre vie ?

Milton Hatoum : il faut intérioriser les personnages. Je leur attribue une grande valeur, parce que c’est eux qui donnent le plus de consistance aux romans. Un critique et écrivain anglais dit que le roman doit être un récit imprégné d’humanité. La construction de personnages est donc très importante. Et construire des personnages non dénués de relief est une des choses les plus longues, les plus difficiles. Puis les présenter peu à peu. Le philosophe Walter Benjamin dit que le roman suit le temps de la cheminée qui brûle. Il s’écoule un long moment avec le feu, durant des heures, peut-être une nuit entière, là il crépite, il se met à brûler. C’est le rythme des romans. C’est pourquoi il requiert la concentration du lecteur. La lecture prend du temps.

CC : Martim, le personnage principal, était destiné à être un personnage plus margi- nal ?

Milton Hatoum : Oui. En effet, j’ai toujours eu envie de faire cette sorte de règlement de comptes avec cette partie de ma génération. Ce n’était pas la majorité des jeunes qui était dans les rues. Il s’agit d’un mythe. C’étaient, surtout, de jeunes universitaires, et non de toutes les universités. Les universités publiques, oui, les fédérales. Mais beaucoup de gens appuyaient le régime. J’ai voulu réinventer pour moi ce moment de ma vie, mais j’avais quelque réticence à cause de l’ampleur du roman-fleuve, du roman torrentiel de presque mille pages. J’en suis alors arrivé à la conclusion de ce que je pourrais le diviser en trois parties. J’avais plus ou moins l’ébauche de ces deux parties, dessinées sur du papier parchemin. Mon éditeur (Gilson Schwartz) m’a encouragé à écrire. J’ai alors dit que cela prendrait du temps. Et il m’a répondu que j’avais mis dix ans à publier Deux frères, mon second roman.

CC : Lorsque vous avez lancé A Noite de espera, le coup d’état parlementaire avait eu lieu au Brésil. L’an passé, Bolsonaro a été élu. Dans quelle mesure ce moment a-t’il contribué à en reconstruire ou en adapter l’histoire ?

Milton Hatoum : Dans une certaines mesure. Cependant l’essentiel du texte était présent. Par exemple, le délateur, ce personnage qui apparaît dans cette cité étudiante, c’est l’ignare même, idiot, stupide, bolsonariste, qui n’a jamais rien lu, qui ne connaît rien, qui confond John Lee Hooker avec une série américaine. Je parle d’un personnage sans nom qui a été chassé de la cité étudiante, parce qu’il faisait peu de cas des assassinats de la FFLCH [ Faculté de philosophie, lettres et sciences humaines ].

CC : Un des personnages, Ox, a quelque chose d’un bolsonariste.

Milton Hatoum : Ox est un libéral. Je pense qu’il n’appuie pas Bolsonaro, parce que c’est un authentique libéral. C’est ce qui nous fait défaut, parce que le Brésil est dénué du libéralisme selon les modèles européens, de la philosophie anglaise. Or Ox est ce libéral authentique, c’est pourquoi il critique (Auguste) Pinochet, cette formule chilienne du libéralisme avec répression et terrorisme d’État. Toutes proportions gardées, il critique le moment actuel, qui est une copie de Pinochet, avec (Paulo) Guedes. Ox fait grincer dans cette cité d’anarchistes, de gauchistes.

CC : Pourquoi donc l’histoire, pour paraphraser Marx, se répète maintenant comme une farce ?

Milton Hatoum : Parce qu’il y a eu beaucoup de manipulation. Plusieurs éléments ont convergé pour élire Bolsonaro. Parce qu’il y a une démonisation des gauches, pas seulement du PT. Nous devons admettre l’existence des erreurs de la gauche elle-même. La gestion de l’économie et des écosystèmes, la question indigène, il faut en parler, rien ne sert de le cacher. La politique des écosystèmes a été insignifiante. L’obstination sur Belo Monte. Pour l’économie aussi çà a été désastreux. Puis une partie de la presse a aussi beaucoup manœuvré à partir de 2011, 2012, 2013. Il s’est produit le virage des manifestations de juin 2013, qui a débuté d’un côté pour finir avec l’adhésion de la droite. Ensuite, les fake news, le choc, ce faux libéralisme brésilien. Les véritables libéraux n’admettraient jamais un individu sinistre, fascisant tel que Bolsonaro. Il y a eu une lâcheté des élites. D’une partie d’entre elles, car la majorité de l’élite s’accommode bien de Guedes.

“L’amnistie a été un échec. Cela n’a pas eu lieu en Argentine, au Chili, en Uruguay”

CC : Comment un intellectuel voit-il la domination de la stupidité comme forme de gouvernement ?

Milton Hatoum : Quand on a vécu les années 1960 et 1970, on sait que la dictature n’a pas été démantelée par la classe ouvrière. Elle l’a été surtout par les mouvements des étudiants et des artistes. Ils ont fait beaucoup de bruit. De même qu’aujourd’hui. Je considère la manifestation de mai (2019) comme la plus importante des démocrates progressistes contre Bolsonaro. Car elle a été une manifestation supra-partisane [1]. Le discours de (Fernando) Haddad y compris a été excellent. Il n’a pas cité le PT, il n’a cité personne. C’était une manifestation pour l’éducation publique. Et qui l’a faite ? Les étudiants, les professeurs, la classe moyenne progressiste. Qui est sur le front aujourd’hui ? Les artistes. [2]

CC : Vous arrivez clairement à voir une résistance ?

Milton Hatoum : Je la vois. Elle se produit dans tout le Brésil, dans de nombreux endroits différents. Dans les périphéries, les saraus, les réunions, les clubs de lecture, les petits shows et débats.

CC : Comment voyez-vous ces manifestations de personnes qui se sentent à l’aise pour défendre Pinochet, arracher l’affiche d’une manifestation de la Conscience Noire ?

Milton Hatoum : Bolsonaro a donné libre cours à çà. Il n’a pas permis seulement çà, mais aussi l’invasion des terres indigènes, le grilagem [ appropriation illégale ] des terres, la violence envers les indigènes. Il a donné libre cours à tout type de violence.

CC : Nous avions, dans les années 1970, une société brésilienne qui a évolué de-ci de-là. Pourquoi alors sommes-nous tombés dans le même attrape-nigauds qui permet aux forces néfastes de revenir gouverner le pays ?

Milton Hatoum : Regardez, dans un passage du roman Pontos de fuga, il y a une fête dans l’île Saint Louis à Paris où un personnage carioca [3], sourd, se révolte contre l’amnistie. L’amnistie générale a été une capitulation. Cela ne s’est pas produit en Argentine, au Chili ou en Uruguay. Que s’est-il produit ici ? La répression a continué librement. Les groupes paramilitaires, les escadrons de la mort sont présents, sont devenus des milices. Ces militaires, seul ce monde interlope s’est développé. La répression envers les pauvres, l’exécution de trafiquants, dans un pays démocratique vous n’exécutez pas les malfaiteurs, c’est de la barbarie. Ces personnes sont représentées au Congrès, elles détiennent le Parti de la Bale. Le président et ses fils ont rendu les honneurs aux milices. Bolsonaro, lui-même, a fait l’éloge des miliciens à la tribune du Parlement. Il n’y a donc pas eu d’interruption, il y a eu une continuité sous-jacente, occulte, qui affleure maintenant. Qui a toujours tué. Or le massacre des pauvres et des noirs au Brésil, qui s’en émeut ?

Voir en ligne : Carta Capital

[1Au Brésil, un florilège de mots "supra-partisan ; a-partisan etc. a fait irruption dans le vocabulaire publique. Leur équivalent en Français traduisent une idée de consensus, alors que l’intention est de s’éloigner des partis politiques et des « considérations idéologiques »

[2Les traductions d’Autres Brésils apportent beaucoup de nuance à cette dernière affirmation.

[3de la ville de Rio de Janeiro

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