Invoquer son Saint Nom en vain


, par Dolores Vasconcellos

Cet éditorial propose une lecture des éléments de discours biblique des coalitions à la tête du Brésil et des États Unis. Il propose quelques réflexions sur les ponts construits vers l’extrême-droite européenne.

Traduction : Regina M. A. Machado et Jean Saint-Dizier pour Autres Brésils
Relecture : Martina Maigret

Dans le Brésil consternant et sombre des jours actuels, il peut valoir la peine d’examiner avec attention un moment récent, peu commenté, mais doté d’une forte connotation symbolique, alors que nous essayons tous, de toutes les manières possibles, d’expliquer le cauchemar qui nous a submergés.

Il s’agit d’un enregistrement vidéo de deux minutes de la Christian Broadcasting Network, le puissant réseau évangélique comblé de privilèges par le gouvernement Trump, filmé le 19 mars 2019 à Washington, pendant la visite de Jair Bolsonaro aux États-Unis.

crédit : reproduction/Twitter

Autour de la grande table de la salle de réunions de la Blair House, le palais destiné à accueillir les chefs d’État en visite dans le pays, quatorze ou quinze hommes circonspects, se tiennent par la main, tête baissée, dans une posture de prière. Ce sont les protagonistes d’une cérémonie dont Bolsonaro est le personnage central [1]. Auprès de lui, de son fils Eduardo, de son Ministre des relations extérieures Ernesto Araújoet d’Olavo de Carvalho, l’idéologue au langage obscène [2] qui lui sert de conseiller intellectuel, se trouvent des pasteurs, des politiciens locaux et surtout, des cadres de grandes entreprises comme celle de l’amphitryon, le fondateur et président de la CBN, Pat Robertson. Ils se sont réunis pour parler affaires, plus particulièrement "d’aide humanitaire" au Venezuela et de soutien à l’Israël expansionniste du premier ministre Benjamin Netanyahu.

Sur la vidéo ils prient, quelques instants, avant la rencontre officielle de Bolsonaro avec son leader et mentor Donald Trump. "Que le Seigneur vous protège et que vous en soyez l’instrument pour les nombreuses années à venir", clame le télé-évangéliste Robertson. "Qu’Il protège ce nouveau frère et ami de cette grande nation nommée Brésil."

Depuis lors, Jair Bolsonaro martèle l’idée que son élection est un "miracle". Qu’il n’était pas né pour être président, mais pour être militaire. Peu importent sa stupidité et sa médiocrité mondialement commentées, son incapacité à organiser correctement une réflexion, son amoralité, son inhumanité, son manque absolu de compassion envers les femmes et les hommes qui forment la majorité écrasante de la nation brésilienne et pour lesquels il ne gouverne pas, et ne gouvernera jamais.

Jair Bolsonaro peut twitter "kkkk" [3] en commentaire à toutes les évaluations sur les 100 premiers jours de sa gestion chaotique effectivement sous la domination des pervers - expression si bien trouvée par la journalisteet écrivaine Eliane Brum [4], pour définir le pouvoir qui émane de Brasilia actuellement. Il peut simuler l’opposition et la critique, et disséminer impunément la barbarie. La vidéo de CBN clame l’évidence que Bolsonaro est, définitivement, une pièce importante dans la stratégie de sécurité nationale la plus déconcertante et dangereuse jamais imaginée dans l’histoire contemporaine des États-Unis. Parce que conçue par un empire qui se trouve sur le point de perdre sa position centrale dans un monde inexorablement en marche vers une nouvelle ère asiatique.

En accord avec la nouvelle doctrine, l’extrême droite américaine représentée par Trump, trouve son inspiration dans le mouvement néo-pentecôtisme (ou la 3ème vague néo-pentecôtiste) qui touche des millions de cœurs et d’esprits, pour justifier les mouvements radicaux de sa politique étrangère. Ses cibles actuelles sont principalement situées en Iran, à nouveau soumis à un embargo sur ses produits pétroliers et à l’interdiction mondiale d’utiliser le dollar américain. L’autre cible immédiate se trouve bien plus proche de nous. Tout aussi étranglé par les sanctions, le Venezuela se retrouve isolé, mis sous cloche par ses voisins sud-américains du groupe de Lima et aux portes d’une violente guerre civile et d’une possible invasion.

Parmi les relais les plus actifs de cette stratégie se trouvent le secrétaire d’État américain Mike Pompeo et le vice-président Mike Pence, à qui l’on peut attribuer une grande partie du vernis néo-pentecôtiste du président brésilien, catholique devenu adepte évangélique lors d’un baptême spectaculaire dans les eaux du Jourdain, trois jours avant le premier tour des élections présidentielles. Mike Pompeo, ancien dirigeant de la CIA, qui garde un exemplaire de la bible ouvert dans son cabinet, était présent le jour de l’investiture de Bolsonaro et il fut son premier interlocuteur international à Brasília. Pompeo ne cesse de clamer aux quatre vents l’analogie entre Donald Trump et la légendaire Esther, la femme de Judée qui, selon l’Ancien Testament, se distingue dans le harem du roi païen de Perse, pour devenir reine et sauver son peuple juif du massacre.

La journaliste d’investigation Sarah Posner, auteure du livre God’s Profits : Faith, Fraud, and the Republican Crusade for Values Voters [5], constate que la légende d’Esther est largement utilisée depuis quelques temps déjà par les chrétiens américains, sionistes et évangéliques, et, qui croient en l’avènement proche d’Armageddon, la bataille finale entre Dieu et les hommes, qui ramènera le Christ sur Terre. Le personnage d’Esther a déjà été associé à la figure de proue du tea-party républicain Sarah Palin, candidate à la vice-présidence en 2008. Le personnage a aussi été associé à l’ex-président George W. Bush lui-même, lors de sa croisade contre l’Afghanistan et l’Irak, à la suite des attentats contre les Tours Jumelles en septembre 2001.

En 2019, le personnage d’Esther rencontre un acteur apparemment disposé à assumer le rôle dangereux exigé pour une marche accélérée vers l’Apocalypse. Au centre de l’échiquier des guerres inéluctables de ces prochaines années, se trouve l’Iran, précisément la Perse d’Esther, aujourd’hui grande puissance du Moyen-Orient, et c’est à cause de ce pays, que Trump vient de renforcer son soutien inconditionnel au Grand Israël projeté par Benjamin Netanyahu, défendant ainsi la souveraineté israélienne des Collines du Golan, dérobées à la Syrie. Dans le rituel d’asphyxie de l’économie iranienne, qui respire encore grâce au soutien de la Russie et de la Chine, l’Irak vient d’être prévenu qu’il devait choisir entre le "secteur financier" américain et les Gardiens de la Révolution iranienne, les fournisseurs de pétrole au pays.

Lorsqu’il a analysé la nouvelle doctrine de sécurité américaine publiée en décembre 2017, le politologue et économiste José Luis Fiori a relancé le mythe de la tour de Babel, pour expliquer comment les États-Unis avaient décidé d’abdiquer de leur "universalité morale" et du projet illuministe de "conversion" de tous les peuples, en faveur des valeurs de la raison et de l’éthique occidentales.

Le mythe de la tour de Babel raconte l’histoire des hommes, unis par un même langage et un même système de valeurs, qui décident de conquérir le pouvoir de Dieu en érigeant une construction qu’ils imaginaient capable d’ébranler Sa force. Dieu réagit, en les dispersant et en donnant à chaque groupe une langue et un système de valeurs différenciés, de sorte qu’ils ne puissent plus se comprendre, ni se renforcer mutuellement. Fiori utilise l’allégorie de la tour de Babel pour expliquer le syndrome du pays hégémonique du XXe siècle, qui décide au XXIe siècle d’abandonner son statut de "gardien de l’éthique internationale" et de se proclamer "peuple élu", en exerçant unilatéralement son pouvoir ; en provoquant activement la division et la dispersion de ses concurrents et en boycottant tous les blocs politiques et économiques régionaux, que ce soit l’Union européenne, l’ALENA, les BRICS ou l’UNASUR.

Il est clair que le sommet (de l’UE) européen concerné par cette dispersion, cherche à s’appuyer non pas sur l’évangélisme judéo-chrétien, mais sur la prudence catholique européenne. Le principal lien avec le mouvement dénommé "populisme souverain" est Steve Bannon, le stratège de campagne de Trump. Bannon anime simultanément le flot des projets théoriques visant l’unification de la Chrétienté dans le monastère médiéval de Trisulti - un think tank de la pensée conservatrice enchâssé au sommet d’une montagne près de Rome - et la fondation qu’il a créée à Bruxelles sous le nom de The Movement. Cette fondation a pour but d’organiser les différentes formations au nom de la droite radicale européenne et de favoriser une occupation massive de sièges à Strasbourg aux élections législatives du 26 mai prochain. "Le premier face à face entre le populisme et le parti de Davos", selon ses propres mots.

En Amérique du Sud, ce "syndrome de Babel" rompt avec la montée de l’autonomie de ses pays vis-à-vis des États-Unis, lentement construite au cours de la première décennie du XXIe siècle. Il encourage un "réalignement", un retour à l’ancien équilibre entre un pays central et un voisinage périphérique, dépendant et subalterne. Jair Bolsonaro est l’expression la plus forte de cet asservissement qui a tellement sidéré le monde, lors de la tournée internationale réalisée au cours de ses 100 premiers jours de gouvernement.

Bolsonaro a été choisi et élu parce qu’il est “taillé” pour diviser, pour propager la discorde, faire la guerre, tuer ; parce qu’il est dépourvu de l’universalité morale, de l’humanisme illuministe et d’éthique pour la réalisation d’objectifs sans avoir à en justifier les moyens. Bolsonaro manque des qualités justement auxquelles la doctrine de la sécurité nationale américaine semble clairement renoncer, au nom d’un projet de pouvoir qui exige des voisins de cet Occident, la récupération inconditionnelle de chaque parcelle de terre qui sert à la plus puissante des nations d’un monde apocalyptique.

En répétant comme un mantra le verset biblique de Jean, "vous connaîtrez la vérité et la vérité vous affranchira" - Jair Bolsonaro incarne jusqu’à l’aberration la pièce fondamentale de l’engrenage. Celle où se trouve la clé de contact des régimes totalitaires qui répandent des mensonges en permanence, jusqu’à ce que, au nom de Dieu, les mensonges les plus absurdes deviennent vrais. Bolsonaro et ses pathétiques ministres sont au pouvoir pour mener à bien une "relecture historique" déclarée et vulgaire, afin de démontrer que la Terre est plate, que le monde est dominé par une "culture marxiste", que les nazis étaient de gauche, que le Brésil n’a pas subi de coup d’État en 1964 et que la dictature n’en est pas une.

Lorsqu’il a lancé Décadence en 2017, un livre bien documenté et prophétique sur la mort imminente de la civilisation judéo-chrétienne, le philosophe français Michel Onfray a déclaré que son travail n’était ni pessimiste ni optimiste. Il ne l’a qualifié que de tragique, parce qu’en ce moment où l’humanité se trouve, il ne s’agit plus de rire ou de pleurer, mais d’essayer de comprendre. Il n’y a pas de cauchemar qui dure éternellement, mais la route sera longue et pénible ; il faudra de la fermeté et de l’obstination de la part de ceux qui tiennent à garder la conscience et les yeux ouverts.

Voir en ligne : Carta Maior

[1Il y a au sein du gouvernement brésilien une opposition entre les coalitions militaires et la nébuleuse des aliances néo-pentecostistes-olavistes

[2"Exemple de cette opposition entre les coalitions, l’affrontement sur Twitter entre Olavo et les critiques à Bolsonaro. "N’importe quel fils de pute qui à l’intérieur du gouvernement est déloyal au président Bolsonaro, est déloyal à la Nation brésilienne", tweetait récemment le prolifique écrivain de 72 ans, autrefois astrologue, qui vit depuis 2005 à Richmond, en Virginie. L’Express-AFP 09/05/2019

[3C’est l’onomatopée utilisée sur les réseaux sociaux pour rire en portuguais.

[4Des tribunes de Eliane Brum, traduites par Autres Brésils sont accessibles ici

[5en français Les profits de Dieu : Foi, Fraude et la Croisade républicaine en faveur des électeurs de valeur

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