« Il n’y a que des merdeux pour désirer devenir enseignants ! » déclaration d’un leader de propriétaires terriens

Une scène, intervenue dans la ville d’Altamira, révèle comment et pourquoi le discours de l’extrême droite contre l’éducation publique se dissémine au point d’influencer les élections au Brésil.


Source : Sumaúma, « ‘Só bosta quer ser professor’, diz o líder ruralista », par Eliane Brum, avec Guilherme Guerreiro Neto, 9 juillet 2026 (une partie de ce texte a été publiée dans le journal espagnol El País le 03 juin 2026)
Traduction : Enilce Albergaria
Relecture, édition : Patrick Piro

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Altamira, 15 mai 2026 : l’auditorium de la Funai est bondé de « grileiros » (accapareurs de terres) et de fermiers en contestation des actions de démarcation de territoires autochtones. ©reproduction

Ça se passe le 15 mai dernier à Altamira, en Amazonie, l’une des localités championnes de la déforestation. Devant le siège de la Fondation nationale des peuples autochtones, la Funai, des dizaines de personnes s’accumulent devant le portail. Beaucoup se définissent « producteurs ruraux ». Quelques-uns le sont effectivement, parvenus à la propriété foncière par des moyens légaux. Mais plusieurs d’entre eux sont des « grileiros » comme on nomme ceux qui s’accaparent des terres publiques, une méthode criminelle de transformation de la forêt en sol nu destiné à la spéculation.
À l’intérieur du bâtiment, l’auditorium est bondé, protestant contre la démarcation des terres autochtones et la « désintrusion », c’est-à-dire le retrait des envahisseurs de Terres autochtones [1].
Soudain, à l’extérieur, l’un des leaders des propriétaires terriens débute un discours informel que l’on peut ainsi résumer : « Il n’y a que les merdeux pour désirer devenir enseignants ».
Les attaques de l’extrême-droite contre l’éducation publique, les universités et la science sont planétaires, il n’est que de constater les faits et gestes de Donald Trump lors de son deuxième mandat. Mais là nous sommes en peine forêt amazonienne, dans une ville située à 800 kilomètres environ de la capitale la plus proche (Belém, où s’est tenue la COP30), et la charge contre l’éducation publique et la figure de l’enseignant·e est délibérément inoculée par un groupe qui agit pour empêcher la démarcation de terres au profit des peuples autochtones.

« Le premier des porte-parole du Parti des travailleurs [PT, gauche, parti du président Lula] c’est l’école. Écoutez-moi bien que je vous explique, et corrigez-moi si j’ai tort. Quand j’ai fait mon cursus à l’UFPA [l’Université fédérale de l’État du Pará], 80 % des étudiants ont choisi le secteur privé à la fin de leurs études, ouvrant leur propre entreprise, etc. Les seuls qui ont choisi le système public... ». Pause. « Qu’est-ce que je pourrais bien dire à une merde ? Il faut se tenir à la réalité. 90 % des types qui deviennent enseignants, c’est parce qu’ils n’ont rien obtenu d’autre. Et qui sont les plus merdeux de la faculté, ceux qui y restent dix ans et qui passent leur temps à fumer de l’herbe ? Ce sont ces types-là qui deviennent enseignants. Y a-t-il quelqu’un qui veut être enseignant, parmi vous ? Personne ne veut être enseignant, personne. Allez, qui est-ce qui va être enseignant ici [pointant un doigt sur l’un ou l’autre] ? Et pour aller ensuite implémenter son idéologie… »

L’attaque contre l’éducation publique et la figure de l’enseignant a lieu dans la foulée d’une discussion sur l’art et la manière d’agir à l’endroit des travailleurs qui votent PT, le parti de l’actuel président Luiz Inácio Lula da Silva – les licencier ou les convaincre de voter autrement. On en trouve qui défendent le licenciement sommaire : « Le plus efficace, c’est les virer et les laisser survivre de la “Bolsa Família” [2] ». Un autre suggère qu’on fasse comme avec les poules : « Si on veut les retourner, ces employés, il faut une stratégie. Le bon vieux truc, quand on veut attraper une poule, c’est de lui lancer des grains de maïs. (...). Lançons-leur du grain, à ces gars, et ils viendront à nous.  »

Les sondages montrent qu’à moins d’un grand revirement, l’élection présidentielle du mois d’octobre prochain, au Brésil, sera disputée entre Lula, candidat à sa réélection, et le fils aîné de l’ex-président Jair Bolsonaro, extrémiste de droite, aujourd’hui emprisonné pour tentative de coup d’État. Flávio Bolsonaro, ou 01, comme son père l’appelle, a perdu quelques points dans les sondages ces dernières semaines, après la révélation de sa collusion avec le protagoniste de l’un des plus grands scandales de corruption au sein du système financier du Brésil, l’affaire de la Banque Master. Mais 01 n’en talonne pas moins Lula dans les sondages, et la possibilité du retour de l’extrême droite au pouvoir est réelle.

Pilotés par le Siralta, le Syndicat des propriétaires ruraux d’Altamira, grileiros, fermiers et agriculteurs sont réunis ce jour-là en réponse à une opération menée par la Funai et la Force nationale afin de garantir la démarcation physique de la Terre autochtone Paquiçamba ainsi que les droits territoriaux du peuple Yudiá-Juruna, de la Volta Grande do Xingu. Dans l’auditorium, Jorge Gonçalves, président du Siralta, critique les opérations de « désintrusion » des Terres autochtones Apyterewa et Ituna/Itatá, zone de grand conflit où vivent aussi des peuples isolés. Selon lui, ce retrait forcé est un « massacre lâche » contre les propriétés des envahisseurs.

La semaine suivante, le juge fédéral Luiz Izidro da Silva a suspendu temporairement l’opération jusqu’au terme de l’examen d’une plainte engagée par l’Association des producteurs ruraux de la Volta Grande do Xingu — l’Apropavix —, contre la Funai. Ce que Jorge Gonçalves a célébré par une vidéo sur les réseaux du syndicat Siralta, en diffusant la fausse information que la démarcation — et non pas l’opération —, avait été suspendue.
La Terre autochtone Paquiçamba a été homologuée en 1991. Cependant, sans la moindre justification technique, la délimitation a exclu des zones considérées comme essentielles à la reproduction de la vie. C’est pourquoi les Yudjá-Juruna ont réclamé de nouvelles études, en 2000. Le rapport d’élargissement a été approuvé en 2012. L’extension du territoire est passée de 4 300 hectares à 15 700 hectares – dont seulement 1 700 en terre ferme, le reste étant composé de petites îles et de cours d’eau.
Selon le discours développé devant le siège de la Funai, dans une ville de l’intérieur de l’Amazonie, l’éducation publique et le corps enseignant — des merdes qui n’ont rien pu faire de mieux —, sont responsables des victoires de Lula et du PT — des victoires « de la gauche », même si ça fait bien longtemps que le PT et Lula ont glissé au centre. Et malgré le fait que Lula ait démarqué un nombre insuffisant de Terres autochtones lors de son mandat actuel, au sein d’un gouvernement entravé faute de majorité au Congrès, la seule manière de bloquer la démarcation des terres et d’éventrer encore et encore la plus grande forêt tropicale de la planète afin de faire place au soja, au bœuf et à l’exploitation minière, serait d’œuvrer au retour de extrême-droite.

En 2023, une opération de l’Ibama évacue des bœufs et des vaches installés pour garantir la possession de terres usurpées au sein du Territoire autochtone Ituna/Tatá. ©Lela Beltrão/Sumaúma

Le fait que dans cet épisode se soient trouvés des agriculteurs pour soutenir des grileiros montre que le gouvernement a échoué dans le dialogue avec ce secteur. Désemparés, nourris de désinformation, ils craignent de perdre leurs terres et grossissent les rangs des protestataires. Dans la région d’Altamira, ville-pôle du Moyen Xingu, les fermiers pratiquent traditionnellement l’élevage bovin. Actuellement, la pression sur la forêt, comme dans diverses régions de l’Amazonie, s’exerce aussi afin d’étendre la monoculture du soja. L’ambition, c’est produire du soja pour l’exportation, il n’a jamais été question de nourrir quiconque ici.

Au Brésil, comme ailleurs dans le monde, les attaques contre l’éducation publique, et en particulier contre la figure de l’enseignant·e, se systématisent à mesure que l’extrême-droite progresse — et ces attaques ont été essentielles pour la victoire de Jair Bolsonaro en 2018. Lors de cette campagne électorale, Paulo Freire (1921-1997), le plus important penseur de l’éducation dans l’histoire du pays, est devenu une cible, plus de 20 ans après sa mort. Et tout indique que ce récit de haine contre l’éducation publique et les enseignant·es peut s’amplifier et se disséminer encore plus largement lors de la période électorale qui vient. L’année dernière, plusieurs universités ont déjà été la cible de ces attaques. En avril 2025, à l’Université nationale de Brasilia (UnB), des extrémistes de droite ont invité à une manifestation qu’ils ont intitulé « Make UnB Free Again » (Libérez l’UnB), en allusion au slogan « Make America Great Again » des partisans de Trump. Le rassemblement a finalement été suspendu, mais l’appel a été diffusée au sein de groupes de WhatsApp défendait qu’on « échange des coups avec la vermine » et qu’on « roue de coups les communistes. »

Plus qu’un phénomène, le discours de haine contre l’éducation publique et les enseignant·es, mais aussi contre la science et la connaissance, est un véritable projet, dont la promotion est délibérée. Face au secteur public, on érige « l’auto-entrepreneuriat » avec l’image du type qui crée du business sans dépendre de l’État. Tout ça parce que c’est l’État au bout du compte — lorsqu’il exerce sa fonction —, qui empêche les divulgateurs de ce discours de voler des terres publiques afin d’en obtenir des bénéfices privés, par exemple. C’est ainsi qu’au Brésil, le permis de travail, symbole historique des droits du travailleur, est actuellement attaqué comme « un truc réservé aux imbéciles ». Cet argument est propagé dans les établissements scolaires publics où étudient les plus pauvres, et ce malgré l’effort déployé par les enseignant·es pour débusquer le piège que véhicule cette idée.

La connaissance qui demande des efforts est dévalorisée. Personne n’aurait besoin d’apprendre puisque l’entrepreneur potentiel sait déjà, lui. La science est une ennemie, qui annonce le réchauffement planétaire et demande qu’on agisse pour empêcher la transformation de la plus grande forêt tropicale du monde en monoculture de soja ou en pâturage pour les boeufs. La vérité serait une question d’expérience personnelle — ou de volonté —, mais ne découlerait pas des faits. La pensée critique doit être éliminée et remplacée par la foi, bien au-delà de l’expérience religieuse. « C’est » parce que « je crois » — et non pas parce que les faits le démontrent.

La raison pour laquelle l’extrême droite a transformé l’école, les enseignant·es, la connaissance et la science en ennemis politiques, est une évidence. En revanche, comprendre pourquoi les personnes anéanties par l’extrême droite se rallient en masse à la pensée qui les annihile, c’est plus complexe. Au Brésil, l’une des explications de l’adhésion d’une partie de la classe moyenne au discours de haine, c’est la perte de son exclusivité au sein des universités publiques, quand les programmes ont été créés pour en permettre l’accès aux population pauvres, afro-brésiliennes et autochtones, principalement à l’initiative des gouvernements PT. La perte de l’exclusivité a fait l’objet d’un rejet, fréquemment énoncé de forme violente. Ainsi l’un des arguments avancés est que si « n’importe qui peut entrer » dans ces universités, alors ça ne vaut plus le coup d’y entrer. Comme si toutes celles et tous ceux qui ont été historiquement traité·es comme « n’ayant aucune valeur » dans la société brésilienne, dévalorisaient les universités publiques par leur seule présence, du fait d’y avoir accès par la voie démocratique. Cela montre bien combien est malade ce pays construit sur le corps des personnes noires et autochtones.

Dans des régions envahies par l’agronégoce, comme Vitória do Xingu, dans l’État du Pará, des châtaigniers isolés de la forêt luttent pour survivre. ©Soll/Sumaúma

Mon hypothèse centrale, sur laquelle j’écris déjà depuis plusieurs années, c’est que l’adhésion au discours de haine de l’extrême droite, discours qui anéantit l’éducation, la science et la vérité, s’explique par la sensation de perdre pied dans un monde qui s’effondre. Devant le fait le plus dur à affronter — la menace de notre extinction —, on adhère à l’illusion qu’il ne s’agit que d’une invention de la science, l’ennemie du peuple. Face à la terrible vérité que les actionnaires majoritaires des grandes entreprise des énergies fossiles (pétrole, charbon et gaz naturel), mais aussi les gouvernements ainsi que les parlements qui les servent, continuent d’amplifier la source principale du réchauffement planétaire, mieux vaut encore adhérer aux mensonges. Face à un présent de plus en plus ténébreux et à un avenir dont tout semble indiquer qu’il sera encore plus hostile, mieux vaut croire au retour à un passé qui n’a jamais existé, soit précisément le très réussi mensonge de l’extrême droite.

Il est important de se pencher sur ce passé qui n’a jamais existé, qui nous est présenté comme un domaine où les minorités sociales – femmes, personnes LGBTQIA+, noir·es et autochtones —, « connaissaient leur place dans la société » et acceptaient passivement que leurs corps soient soumis, subordonnés et même éliminés. Dans ce passé qui n’a jamais existé, la violence sur les corps précarisés et violés se reproduisait apparemment sans conflits. L’histoire —celle-là même que l’extrême droite s’efforce de falsifier —, et les faits — ceux-là mêmes que l’extrême droite œuvre à réduire au silence — témoignent aussi bien de la persistance du massacre quotidien du passé réel que de la résistance qui lui est opposée. Un massacre qui perdure dans le présent, mais qui est aujourd’hui beaucoup plus souvent défié, avec des victoires telle que l’élargissement de l’accès à l’université publique.

Mais qui a la sensation de perdre pied devient une proie facile de celui qui lui fait miroiter la possibilité de conserver ses privilèges, même s’ils sont minimes. Un homme blanc pauvre, même s’il a un travail précaire et qu’il passe quatre heures par jour dans un bus bondé, peut s’accrocher à ce qu’il lui reste de privilèges : être blanc dans un pays raciste. Il peut donc être opposé aux quotas raciaux à l’université, par exemple, ce qui le rapproche de l’extrême droite. Un homme noir, pauvre lui aussi et précarisé, peut s’accrocher au privilège d’être un homme dans une société encore très patriarcale. Il peut donc être contre l’émancipation des femmes, qui lui mettent la pression pour qu’il contribué aux tâches domestiques ou bien l’obligent à respecter le désir de sa partenaire sexuelle — ce qui l’attire aussi vers l’extrême droite. Sur un terrain glissant, n’importe quel privilège émerge comme un acquis précieux, même quand la vie est un chapelet de misères. À partir de ce point d’appui, dont l’extrême droite est experte dans la manipulation, toute misère cesse d’être comprise comme ce qu’elle est en vérité : le résultat des inégalités et du manque de politiques publiques pour les combattre. À l’opposé, la misère est perçue comme étant « de la faute » des groupes qui visent à leur permettre de participer plus amplement à la société par la voie de la démocratie. Ainsi, la politique au quotidien et les élections, au lieu d’être des moments favorables à l’inclusion, à la réduction des injustices et au combat contre l’injustice, deviennent l’occasion de détruire les groupes qui promeuvent ces revendications. Au lieu d’être un outil d’émancipation, le vote devient un instrument de reproduction de la violence.

La majorité peut ne pas parvenir à nommer ce qui la désespère et l’effraie, elle n’en ressent pas moins l’effondrement d’une planète qui se réchauffe. Elle le ressent dans ses os, par le sol qui se dérobe beaucoup plus fréquemment sous ses pieds, au sens littéral aussi. C’est à un peuple qui a peur que l’extrême droite vend un passé factice dont elle lui promet le retour.
Pour avoir une chance d’affronter le projet mortifère et d’une redoutable efficacité destructrice d’une extrême droite qui a déjà gouverné une fois le Brésil, accélérant la dévastation de la forêt amazonienne et de tous les biomes, il faut que la gauche se montre inspirante pour une population submergée par le sentiment d’impuissance, en lui imaginant un avenir où elle puisse et veuille vivre. Pour lutter, il faut d’abord imaginer. Ce doit être le principal projet humanitaire du moment.
Dans ce projet urgent, l’école publique et l’enseignant·e doivent être reconnu·es à leur juste valeur, à commencer par de meilleurs salaires et conditions de travail. Et la vérité — celle qui se base sur les faits —, c’est que les gouvernements de gauche ont souvent oublié de valoriser les enseignants et ont beaucoup moins investi que le minimum décent dans l’éducation publique. Au Brésil et dans de nombreux pays, l’extrême droite a trouvé les portes ouvertes et un terrain fertile pour son discours de haine parce que les gouvernements progressistes ont oublié d’apprendre avec les enseignant·es.


Le Choix d’Autres Brésils
La plume Eliane Brum, d’une grande clairvoyance, laisse rarement indemne. Éditorialiste parmi les plus réputées du Brésil et co-fondatrice du site Sumaúma, partenaire d’Autres Brésils. Cette tribune, qui décortique les mécanismes d’une idéologie d’extrême droite qui tape à bras raccourcis sur la chose publique et l’État pour mieux détruire la forêt et le climat, vient s’ajouter à d’autres articles publiés par Autres Brésils (ici et ), pour mettre en lumière le risque réel, mais pas toujours perçu à sa juste hauteur, d’un retour au pouvoir du bolsonarisme lors des élections générales d’octobre prochain.

[1Territoires au statut spécifique, officiellement définis afin d’être attribués et occupés par des peuples autochtones du Brésil en raison de leur antériorité historique dans l’occupation de ces terres, en application de la Constitution de 1988

[2Allocation familiale, dispositif phare du gouvernement Lula, installé lors de son premier mandat, 2003-2026

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