Idéologie tortueuse (2)

Intentionnellement, César Benjamin oublie également le processus historique qui a conduit à ces inégalités, occultant les bénéfices matériels et symboliques tirés par les Blancs :

  • de l’esclavage des Noirs, principale source d’accumulation de capital du pays et de la richesse des élites qui se transmettent le pouvoir au Brésil ;
  • de la manière dont s’est déroulée « l’abolition » de l’esclavage, sans aucun type de réparation offerte aux Noirs pour les siècles de travail esclave, et sans aucune politique d’intégration sociale en faveur de la masse d’esclaves « libérés » ;
  • de la substitution de la main-d’oeuvre noire par les immigrés européens lors du processus d’industrialisation post-esclavage ; une perspective eugéniste parfaitement visible dans la Constitution de 1934 ;
  • de la restriction de leur participation politique, vu que la Constitution de 1891 (trois ans après l’abolition) empêchait la participation des mendiants et des analphabètes aux élections ;
  • de l’absolue impunité dont jouissent les attitudes racistes et discriminatoires dans notre société, en particulier sur le marché du travail, ce qui assure un accès privilégié des Blancs aux postes les plus prestigieux et les mieux rémunérés ;
  • de la disqualification esthétique des Noirs, en particulier les femmes ;
  • de l’indifférence sociale en relation aux actions des groupes de répression et d’extermination sur les populations pauvres, majoritairement noires.

Malgré toutes ces évidences, César Benjamin affirme : « (...) nous ne sommes ni blancs ni noirs - nous sommes métis. Biologiquement et culturellement métis. Ici, plus que partout ailleurs, la tentative de construction d’une identité basée sur la » race « est particlulièrement réactionnaire. L’affirmation, que j’ai souvent entendue, que le Brésil est le pays le plus raciste du monde est une manifestation pathétique de notre sport national favori - nous dénigrer nous-mêmes ». Par conséquent, le Noir est seulement une réalité statistique. Il n’existe pas en tant que créancier social, demandeur de politiques spécifiques en fonction des inégalités dont il pâtit, vu que celles-ci ne sont que virtuellement reconnues.
Benjamin nous demande : « Devons-nous fixer ce qui n’est pas fixe, séparer ce qui n’est pas séparé ? Qui est noir et qui est blanc au Brésil ? Où est la frontière ? »

La carnavalisation de nos relations sociales escamote la rigidité de la ségrégation sociale qui sépare Noirs et Blancs, ignore solennellement la concentration des Noirs dans les bidonvilles et les banlieues des grandes villes. En d’autres termes, le paradigme esclavagiste est naturalisé et l’on traite avec une presque absolue indifférence ces inégalités raciales. Les quelques timides et insuffisantes initiatives qui tentent de prendre en compte ces inégalités, ce qui est le cas des quotas, rencontrent rapidement une opposition aguerrie.

C’est en cela que réside la perversité du racisme brésilien :

  • dans la négation pathologique de la dimension raciale des inégalités sociales ;
  • dans les oeufémismes qui sont utilisés pour les masquer : s’il n’y a pas de Noirs et de Blancs, comment peut-il y avoir des politiques spécifiques pour les Noirs ? Ou, le problème au Brésil n’est pas racial mais social, ce qu’il y a c’est un apartheid social !
  • dans le refus intransigeant des Institutions de mettre en place un quelconque mécanisme réducteur d’inégalités ;
  • dans la défense maniaque de propositions qui renvoient aux calendes grecques une réaction à ces inégalités.

L’éducation est toujours la panacée dans ces cas-là. Benjamin nous dit que, au lieu de quotas, le mieux serait, « par exemple, de garantir une école publique universelle, gratuite, et de bonne qualité, où tous les enfants vivraient ensemble et recevraient la même éducation fondamentale ». Tant que l’école publique de qualité n’existe pas, les Noirs doivent attendre, de préférence « bien tranquilles », vu que la revendication d’une politique spécifique basée sur le concept de race est, comme dit l’auteur, « particulièrement réactionnaire ».

Mais le mythe de l’inégalité raciale comme produit des différences d’éducation est aussi mis en échec.
Nous sommes 45% de la population du pays et à peine 2% d’entre nous connaissent l’enseignement universitaire. Tel est le palier de « l’équité » atteint, par exemple, par les politiques universalistes dans le domaine de l’éducation. Pire, l’évaluation de ces politiques entreprise par l’IPEA montre que, malgré la démocratisation de l’accès au système éducationnel et l’amélioration des niveaux d’éducation des Noirs et des Blancs, leur différence de scolarisation se maintient stable depuis près d’un siècle. La conclusion de ces études est que les politiques universalistes n’ont pas été capables d’altérer le modèle d’inégalité raciale.

Le concept de race a été institué pour justifier la domination, l’esclavage et l’exploitation d’un groupe social par un autre. Aujourd’hui, la négation de la réalité sociale de la « race » et de la nécessité qui en découle de focaliser les politiques publiques sur les segments hitoriquement discriminés perpétue l’exclusion et les privilèges. Exclusion et privilèges que l’idéologie qui les soutient a produit et reproduit quotidiennement.

Par Sueli Carneiro, Directrice de l’Institut Geledés de la Femme Noire

Source : Revue Caros Amigos - Juillet 2002

Traduction : Georges da Costa pour Autres Brésils

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