Guerre des mots... guerre des idées

Ce n’est pas une nouveauté : le traitement par la presse nationale (ou « grande » presse) d’une réalité que la classe dominante ne peut accepter, ou ne considérer que contraire à ses intérêts, est toujours emblématique d’un parti pris flagrant. Ce traitement est plus ou moins subtil selon les régions du monde où l’on se trouve, mais il n’est jamais neutre : il s’agit toujours de faire entrer dans les têtes - cette presse s’adressant pour une majorité à une classe moyenne urbaine qui l’achète et la lit - la croyance selon laquelle le modèle dominant est le bon et le seul valide. Cela va du type de sujets traités (ou non traités, bien souvent), à la manière et au vocabulaire utilisés pour ce faire.

Dans le cas du Brésil et du traitement par la « grande » presse de tout ce qui est en lien avec le MST, plus d’une fois nous l’avons mentionné ici : elle fait rarement dans la dentelle.
L’exemple d’un article publié début septembre dans la revue Veja nous semble tout particulièrement emblématique de cette « guerre des mots », qui s’attaque cette fois à l’éducation au sein du Mouvement, sujet qui depuis toujours « dérange » l’élite brésilienne.
Veja se présente comme étant la plus grande revue du Brésil, et comme faisant partie des quatre plus grands magazines hebdomadaires du monde. Elle appartient au plus grand groupe de presse de l’Amérique latine. Sa ligne éditoriale est basée sur le journalisme d’investigation, et revendique à ce titre une crédibilité à toute épreuve.
Dans son édition du 8 septembre dernier, elle a publié un reportage intitulé
« Madraçais do MST » (difficile à traduire au vu du mélange de concepts que cela sous-tend : « les écoles coraniques du MST »), avec en sous-titre : « Tout comme dans les internats musulmans, les écoles des sans-terre enseignent la haine et incitent à la révolution ». Ça vous brosse un tableau.

La journaliste s’est introduite de façon anonyme dans les écoles de deux assentamentos de l’état du Rio Grande do Sul, et elle a observé. Selon elle, les professeurs enseignent des « valeurs socialistes » à leurs élèves (on commémore l’anniversaire de Marx, celui de Che Guevara, celui de la Révolution chinoise...). Sur ce calendrier alternatif, le 7 septembre ne serait plus l’anniversaire de l’Indépendance du Brésil, mais d’abord le jour du Cri des Exclus ; le jour où l’on va par classes entières manifester dans les rues contre l’ALCA . Toujours selon elle, on fait valoir aux enfants les vertus de la petite agriculture familiale face à la plaie que représente le latifundio ; on leur apprend à se méfier des OGM...

La journaliste s’est renseignée auprès des autorités locales : les professeurs des assentamentos ne seraient pas de vrais professeurs, très peu seraient diplômés, il serait impossible pour un enseignant n’appartenant pas au Mouvement d’exercer sa profession dans ces écoles. Dans la région où elle est allée cette situation serait imputable au PT, au pouvoir pendant longtemps, et qui aurait été bien complaisant avec le MST à ce sujet...

A ses yeux, dans ces écoles, on n’enseigne pas le programme officiel : on enseigne la révolution, et on « incite à la haine de l’autre ».La conclusion de Veja est simple :
« ces enfants sont prisonniers d’un modèle de pensée unique. Un modèle qui a échoué du point de vue historique, et qui se trompe du point de vue philosophique ».

On parle évidemment de marxisme, qui pour Veja « (...) n’est qu’une religion qui, comme toutes les autres, manipule les données de la réalité à partir de présupposés non vérifiables empiriquement. Et comme toutes les religions, il rejette violemment la différence. (...) De la même manière que dans les écoles coraniques, les enfants du MST sont entraînés pour apprendre ce que les adultes qui les entourent pratiquent : l’intolérance. » Un peu rapide tout ça, non ?

Et le pire dans l’histoire c’est que toutes ces écoles, c’est l’Etat qui les finance, grâce aux impôts des lecteurs !!
Curieux, n’est-ce pas ? L’Etat serait donc aveugle au point de faire financer par l’argent public des « sectes », où se trouvent enfermés non moins de 160.000 enfants dans tout le pays ?

Dans son article, la journaliste a omis de mentionner l’essentiel. Elle oublie de dire - et le contraire serait tellement étonnant ! - que ce qui prévaut dans la démarche éducative du MST, c’est la mise de l’être humain lui-même au centre des préoccupations. Ce sont des valeurs humaines et humanistes que l’on enseigne et que l’on apprend. C’est aussi une formation à la citoyenneté que l’on reçoit, et cela passe par l’accès à une conscience de classe : le milieu rural étant un milieu méprisé et opprimé par la classe dominante, le seul moyen pour retrouver une dignité est l’accès à la citoyenneté totale, celle qui permet à des individus d’être conscients et d’interagir avec le monde qui les entoure, pour ne plus être de simples victimes silencieuses d’une société injuste, manipulables à merci. (à ce sujet, lire ou relire Infoterra n°20, de juin 2001)

Devant ce brûlot lancé par Veja, le journal Brasil de Fato (BdF), dans son édition du 16 septembre, a publié une sorte de « droit de réponse », proposant une analyse de la méthodologie utilisée par Veja, et mettant en avant toutes les réussites du Mouvement en matière d’éducation au sens large, réussites évidemment non mentionnées dans le reportage. BdF souligne en premier lieu l’amalgame ainsi créé, la publication de Veja ayant eu lieu quelques jours seulement après le massacre de Beslan, en Ossétie du Nord, renforçant encore, s’il en était besoin après lecture de l’article, l’identification possible du MST avec des fondamentalistes religieux.

Et à BdF de rappeler que, curieusement, malgré les grandes découvertes de Veja, le MST a été récompensé plus d’une fois au niveau national et international (Unicef et Unesco) pour ses projets éducatifs et pédagogiques, considérés comme modèles dans bien des cas. - à noter par exemple, dans cette reconnaissance internationale, que c’est au MST que l’on a fait appel pour intervenir dans la formation de formateurs aux méthodes d’éducation populaire, dans un programme au Timor Oriental.

Il rappelle aussi que dans les assentamentos du MST, TOUS les enfants ont accès à l’éducation, de la maternelle aux études supérieures, en passant par l’alphabétisation et aux formations professionnelles, que plus de mille jeunes étudient en université pour avoir obtenu des bourses d’études, et que le MST a passé des conventions avec cinquante universités publiques dans différents états du pays.

Alors, tout le monde serait-il donc aveugle ??
Dans le même esprit, et pour essayer de contrecarrer les effets néfastes que peut produire la « grande » presse auprès de la société, tout au long de cette année 2004, profitant de la célébration de son 20è anniversaire, le MST a multiplié les manifestations publiques en tous genres - culturelles, politiques, colloques, séminaires, fêtes populaires, etc. - dans le but aussi et dans une démarche pédagogique, d’aller toucher directement les couches de la société brésilienne qui ne connaissent le MST que par le prisme déformant de cette presse majoritaire. Et ce, sans medium. Justement.

Isabelle Dos Reis

Sources :
Veja, "Madraçais do MST", publié le 8/09/2004
Brasil de Fato, "Veja que porcaria", par José Arbex Jr., publié le 16/09/2004

Source : Info Terra - Novembre 2004

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