Guariba, 1984 : l’année qui n’en finit pas

Alors qu’il récupère d’un accident, Francisco Silva da Conceição rêve de retourner à la coupe de la canne à sucre dans l’intérieur de l’Etat de São Paulo, activité qui lui rapporte R$ 2.50 par tonne. L’histoire de ce « Maranhense » qui vit à Guariba révèle comment la vie des migrants a peu changé depuis la grande révolte des coupeurs, en 1984.

"Je vais noter directement votre nom : c’est Francisco Conceição Da Silva ?", demandai-je avec un sourire sur le visage, percevant que ce monsieur sympathique ne s’arrêtait pas de parler. "Non. C’est Francisco Silva da Conceição ", s’est-il empressé de corriger. Maigre à en attirer l’attention, les dents en piteux état et la main gauche immobilisée par un bandage qu’il est obligé de changer tous les trois jours, Francisco voulait réellement parler. Le fait est que cela fait longtemps que personne n’était disposé à l’écouter.

Il était assis avec deux collègues sur le muret d’une maison simple de coin - où sept adultes, en plus d’un couple d’enfants, s’accumulent dans deux chambres et un séjour - dans le secteur central de Guariba, ville à environ 60 km de Ribeirão Preto. En mars de cette année, tous ont délaissé leur village de la municipalité de Codó, dans le Maranhão, pour tenter de vivre dans les champs de canne à sucre de ce coin de l’intérieur de l’Etat de São Paulo. C’est une région assez développée, déjà surnommée "Californie brésilienne" et qui, aujourd’hui, produit plus de la moitié de la production nationale de sucre et d’alcool.

C’était la première fois que Francisco suivait les traces de ses collègues et débarquait dans l’État le plus riche du Brésil, à la recherche d’un emploi. Il déroulait son histoire sur un ton de lamentation. "Quand cela doit arriver, les pieds mènent le corps à la sépulture", prédit-il, accusant le destin pour l’accident qui, depuis juillet, a rendu impossible son retour à la corvée. Il rentrait d’un jour normal de travail, dans le Sertãozinho. Toutefois, à la descente de l’autobus qui transportait un groupe de dizaines de coupeurs de canne dont il faisait partie, il a perdu l’équilibre et est tombé avec tout le poids du corps sur la main gauche, juste en face de cette même maison où nous parlions. Il indiquait avec la bonne main le lieu exact où c’est arrivé. Les os de l’autre se sont brisés sous l’impact de la chute.

Sans s’excuser, il entra et revint avec un cartable d’enfant décoré d’un personnage de Walt Disney que je n’ai pas réussi à reconnaître. Il en sortit une radio faite à l’hôpital, le papier qui montrait le payement reçu de l’usine. Enfin, toutes les preuves qui démontraient la véracité de l’histoire qu’il contait avec un étrange enthousiasme. D’après l’attestation faite par le médecin, c’était une "fracture exposée grave". Francisco tenta en vain de bouger les doigts de sa main brisée. Il finit par dire qu’il préfèrerait qu’ils coupent l’index pour récupérer plus rapidement et se remettre au travail.

Quand ils débarquèrent à Guariba, les « Maranhenses » de Codo avaient déjà une modeste maison réservée qui les attendait. La coupe de canne à sucre s’achève en novembre et celui qui souhaite garantir un toit pour la récolte de l’année suivante doit laisser une avance sur le loyer. Sans cette garantie, il est pratiquement impossible de trouver un endroit bon marché pour ces groupes. C’était le cas de 2004 à 2005. Ce sera ainsi de 2005 à 2006. Et il n’y a pas que des gens du Maranhão, rajoute Francisco Silva da Conseição, mais aussi de Minas, de Bahia, de Alagoas, de Paraiba. Il y a beaucoup d’hommes et de femmes disposés à s’engager dans l’armée des coupeurs de canne qui combattent dans les champs minés de l’intérieur de l’Etat de São Paulo. Chaque jour, ils se déguisent en soldats avec des bottines, des gants et de grands couteaux - les uniques protections, en dehors du courage issu du berceau, dont ils disposent pour gagner la guerre sans fin contre la pauvreté.

J’ai demandé à Francisco s’il pouvait me montrer l’endroit où il dormait. Je ne me suis pas risqué à demander à ses deux collègues qui me regardaient méfiants et répondaient laconiquement à mes tentatives de discussion. « Dehors, belle guitare ; dedans, pain moisi » dit un dicton populaire très usité dans l’intérieur de l’Etat. Sofa déchiré, murs fissurés, cuisinière à deux feux en équilibre sur quelques tuiles. Francisco se plaignait principalement des gouttières. La salle de bain qui était à côté, à l’extérieur, dans le potager, n’avait pas de douche chaude. Tout cela pour 180 reais [ 50 euros], divisés entre les 7 adultes qui habitaient là.

Il s’assit sur deux matelas à même le sol du séjour, où il dormait. Je demandais si je pouvais prendre une photo. Je souhaitais tirer son portrait, là, dans l’endroit où il se reposait - ici même, encerclé par des paquets de riz, de sucre, de savon, stockés à côté de son lit improvisé. J’ai pris la photo au flash. Francisco clignait des yeux incommodé par la puissance de la lumière qui l’aveugla un instant.

Lorsque nous avons remis les papiers dans le cartable, je lui ai demandé s’il avait déjà entendu parlé de Guariba, avant de prendre la route pour São Paulo. "Oui. Beaucoup de gens de là-bas viennent travailler ici." répondit-il. "Mais vous saviez qu’en 1984 il y a eu une grande grève célèbre ici ?", insistais-je. "Non, je ne le savais pas".

Cette année-là, les coupeurs de canne à sucre ont provoqué une bagarre dans le cœur de la Californie brésilienne. Les motifs étaient toujours les mêmes : salaires bas, associés aux conditions inhumaines d’un métier que personne ne souhaite pour ses propres enfants. Comme si cela n’était pas suffisant, les factures d’eau encaissées par le gouvernement de l’Etat et les prix abusifs d’un supermarché de région qui dévoraient sans pitié la déjà rare rémunération des bóias-frias ["bols froids"], furent le déclencheur d’une révolte qui a résonné dans le pays entier. Le drame de ces gens a même été repris comme sujet de télénovela de TV Globo, cinq ans après. Je pensais que le sujet intéresserait Francisco, mais il continuait à parler des douleurs de la main qui le tourmentaient et qui s’intensifiaient lors des journées froides.

Son principal désir était de rentrer au Maranhão. A Guariba, sans travail, il reste des journées entières à la maison, dépensant le peu d’argent qui lui reste encore pour aider aux dépenses. Tous les jours, il se lève avant le soleil avec ses compagnons qui se préparent rapidement, attendant le bus qui les conduira jusqu’aux champs de canne à sucre des usines, où ils reçoivent un maximum de 2.50 reais par tonne coupée et une marmite, à l’heure du déjeuner, qui aujourd’hui n’arrive plus froide. « Ils m’aident beaucoup. Avant de s’en aller, ils me laissent à manger » explique-t-il. Les collègues sortent et Francisco reste. Il pense aux 4 fils qu’il a laissés à Codó, à l’argent qu’il doit envoyer à son épouse, aux 50 reais qu’il consomme à lui seul en un mois pour l’alimentation. Et il se sent coupable.

"Reste encore un peu, la prose est bonne" demanda-t-il. « "Excuse-moi, Francisco. Je dois y aller, vraiment. Bonne chance." Et il va vraiment en avoir besoin.


Par Carlos Juliano Barros, envoyé spécial pour l’agence Carta Maior - 07/09/2005 - Carlos Juliano Barros fait partie de l’ONG Repórter Brasil.

Traduction : Bettina Balmer pour Autres Brésils


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