Géopolitique : Brésil-Afrique, une relation interrompue

 | Par Outras Palavras

L’annulation par le gouvernement des vols en provenance de dix pays africains n’est que la partie émergée de l’iceberg. Depuis le coup d’État, les relations sont en déclin, en raison d’une attitude colonisatrice et de la pression religieuse. Les renouer et les amplifier sera crucial pour le prochain gouvernement.

Par Antonio Gomes de Jesus Neto
Traduction : Roger Guilloux pour Autres Brésils
Relecture : Magali de Vitry

Parmi les modalités d’échanges possibles entre le Brésil et l’Afrique, la plus touchée pendant la pandémie a été la circulation des personnes, presque toujours effectuée par voie aérienne.

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Selon les données ComexStat [1] pour l’année 2020 (année où la circulation des marchandises à l’échelle mondiale a considérablement diminué), les exportations du Brésil vers les pays africains sont restées stables par rapport aux années précédentes, ce qui montre une non-interruption de cette circulation maritime dans l’Atlantique Sud.

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En ce qui concerne la circulation des données, effectuée via des câbles sous-marins en fibre optique, la migration vers des activités en ligne pendant le confinement a fait exploser le trafic interocéanique des données, Angola Cables, société chargée de l’exploitation d’un câble sous-marin entre Fortaleza et Sangano, au sud de Luanda, ayant enregistré une multiplication par six de l’utilisation de son réseau au cours du premier semestre 2020.

Si la circulation des marchandises (par voie maritime) est restée stable et si la circulation des données (via les câbles sous-marins) a augmenté, il n’en va pas de même de la circulation des personnes, et par conséquent, du transport aérien entre le Brésil et l’Afrique. Suite à la déclaration de la pandémie de coronavirus par l’OMS en mars 2020, les quelques vols directs existants entre le Brésil et le continent africain ont été rapidement suspendus, une situation qui perdure jusqu’à aujourd’hui (décembre 2021) à de notables exceptions près.

Avant même la pandémie, South African Airways qui assurait une liaison entre São Paulo et Johannesburg, avait déjà annoncé la suspension de ce vol, et peu après la déclaration de l’OMS, Latam [2] a également interrompu sa liaison entre ces deux villes. Au même moment, Royal Air Maroc a suspendu son vol entre Sao Paulo et Casablanca, tout comme TACV (la compagnie aérienne du Cap-Vert) qui a cessé de voler entre Fortaleza et l’île de Sal. La compagnie angolaise TAAG a également suspendu ses opérations entre São Paulo, Rio de Janeiro et Luanda, mais elle a été la seule (parmi celles qui ont interrompu leurs opérations) à voler à nouveau - d’abord en septembre 2020 et, après une autre interruption, à partir de juillet 2021 - mais uniquement au départ de São Paulo.

Exception notable, Ethiopian Airlines, la compagnie aérienne d’État éthiopienne, n’a, à aucun moment, cessé de voler entre São Paulo et Addis-Abeba au cours des 21 derniers mois, effectuant des vols de rapatriement de Brésiliens dispersés en Afrique, au Moyen-Orient et en Inde. Elle transportait principalement des fournitures médicales telles que des respirateurs, des masques et des vaccins d’origine chinoise, essentiels à la lutte contre la pandémie.

Il y a quinze jours, le gouvernement brésilien a annoncé la suspension de l’entrée des passagers en provenance de l’Afrique du Sud, du Botswana, de l’Eswatini [Swaziland], du Lesotho, de la Namibie et du Zimbabwe (et plus tard de l’Angola, du Malawi, du Mozambique et de la Zambie). Dans la mesure où se déplacer entre l’Afrique australe et le Brésil n’était pas exactement l’une des tâches les plus faciles (ni des moins chères) à accomplir ces derniers temps, ce faible flux de passagers ne représentait sans doute pas un risque d’un point de vue sanitaire (si on le compare au volume des déplacements en provenance d’autres coins de la planète). De toute évidence, le problème est bien plus vaste que cela.

Plus qu’une décision opérationnelle, cette interdiction du gouvernement brésilien est avant tout une décision politique qui n’est malheureusement pas une surprise pour tous ceux qui suivent le triste déclin des relations Brésil-Afrique depuis le coup d’État de 2016.

Baisse considérable des importations brésiliennes, forte réduction des relations diplomatiques, paralysie presque complète des projets de coopération technique, retrait des principales entreprises brésiliennes du continent (Petrobrás, Vale et Odebrecht). Ces dernières années, dans presque tous les domaines, l’Afrique a cessé de faire partie de l’horizon brésilien et, une fois de plus, la politique étrangère du gouvernement national a privilégié l’hémisphère nord.

Lorsque l’Afrique du Sud, par ses propres moyens scientifiques, a identifié un variant potentiellement dangereux du coronavirus (l’Omicron), les États-Unis et l’Union Européenne ont instantanément fermé leurs aéroports aux passagers de cette région, beaucoup plus rapidement qu’en de précédentes occasions et en reproduisant la vieille attitude colonisatrice à l’égard de la circulation africaine. Le gouvernement brésilien a suivi cette mesure sans sourciller, mais n’a pas envisagé de prendre les mêmes mesures pour les vols en provenance d’Europe où Omicron s’est répandu et où la pandémie se propage aujourd’hui de manière plus inquiétante (puisque, bien que disposant de vaccins, une partie importante des Européens manifeste publiquement son refus de la vaccination). Bizarrement, lorsque d’autres variants se sont répandus dans l’hémisphère nord, des mesures de confinement immédiates et automatiques ont-elles été proposées ici ? Une fois encore, le problème semble être ailleurs.

Pour ceux qui suivent d’un peu plus près les relations Brésil-Afrique, cet alignement immédiat du Brésil sur l’annulation de la circulation en provenance d’Afrique australe apparaît également comme une riposte aux pays de la région, qui ont récemment mis dans l’embarras le côté religieux du gouvernement brésilien.

Bien qu’elle ait été confrontée à des problèmes dans plusieurs pays africains ces dernières années, c’est en Angola que l’Église Universelle du Règne de Dieu [IURD] [3] a récemment encaissé son coup le plus dur, avec l’expulsion de ses membres brésiliens du pays pour des accusations allant de l’évasion illégale de devises étrangères à la stérilisation forcée de pasteurs angolais. Pour faire face à cette situation, le président brésilien a essayé de nommer un représentant de l’IURD au poste d’ambassadeur en Afrique du Sud, recevant un silence vexatoire du gouvernement sud-africain qui manifestait ainsi, de manière diplomatique, sa ferme désapprobation.

Les haut et les bas dans les relations avec l’Afrique sont malheureusement récurrents dans la politique étrangère brésilienne depuis le début des années 1960 mais le Brésil semble maintenant entrer dans une période non seulement d’éloignement mais peut-être de désintérêt et de mépris délibéré pour ce continent. La reconstruction de relations de confiance prendra du temps et cette détérioration se produit à un moment où la Chine offre tout ce que le Brésil avait et n’a pas plus voulu offrir aux Africains.

On ne peut pas (et on ne doit pas) nier que les relations Brésil-Afrique sont hiérarchiques et asymétriques, et que la manière d’agir des grandes entreprises brésiliennes sur le continent africain était problématique. Retirer l’Afrique de notre dialogue international semble toutefois être l’une des plus graves erreurs qu’un gouvernement brésilien puisse commettre, tant du point de vue politique qu’économique et culturel - mais tout cela est réversible si les bases de cette coopération ne sont pas détruites.

Abandonner complètement le continent africain signifie non seulement ruiner les bases historiques de la construction de la formation socio-spatiale brésilienne, c’est aussi saper les fondements de la lutte tricontinentale (Amérique latine, Afrique et Asie, face à la Triade) défendue par l’économiste égyptien - et donc africain - Samir Amin.

On ne peut rien attendre d’autre que la destruction de la part de l’actuel gouvernement. Il est donc urgent de chercher de nouvelles voies pour inclure l’Afrique dans notre politique extérieure – qu’on aurait jamais dû arrêter - conscients des contradictions que porte en elle la coopération brésilienne, mais sans perdre de vue l’horizon véritablement solidaire et nécessaire des relations entre Africains, Latino-américains et Asiatiques.

Voir en ligne : Brasil-África, tenebroso apagão

[1ComexStat. Organisme chargé des statistiques concernant le commerce extérieur du Brésil

[2Compagnie aérienne résultant de la fusion de la TAM (Brésil et de la LAN Chili)

[3Eglise évangélique brésilienne très présente dans les anciennes colonies portugaises d’Afrique.

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