Source : Oeco, « Fim da Moratória da Soja pode colocar 13 milhões de hectares de floresta em risco », par Karina Pinheiro, 10 mars 2026
Traduction : Roger Guilloux
Relecture, édition : Patrick Piro
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Des machines agricoles préparent le sol dans des parcelles d’Amazonie déboisées pour la culture du soja. Sinop (Mato Grosso), 2010. ©Alberto César Araújo / Amazônia real
Créé en 2006 pour freiner l’expansion de la culture du soja sur les zones récemment déboisées de l’Amazonie, le Moratoire sur le soja revient au cœur du débat environnemental après le retrait d’importantes entreprises du secteur de l’accord volontaire conclu entre des sociétés de négoce et des organisations de la société civile. Cet engagement, coordonné par l’Association brésilienne des industries d’huiles végétales (Abiove) et bénéficiant du soutien du ministère de l’Environnement, stipulait que les entreprises cesseraient d’acheter du soja cultivé dans des zones du biome déboisées après juillet 2008.
En janvier de cette année, cependant, l’Abiove et d’autres grandes sociétés de négoce ont annoncé leur retrait de l’initiative, alors que le Conseil administratif de défense économique (Cade) et la Cour suprême fédérale (STF) examinaient la compatibilité de l’accord avec les règles prévues par le Code forestier. Cette décision a été prise après l’entrée en vigueur de la loi n° 12.709/2024 de l’État du Mato Grosso, qui empêche désormais les entreprises signataires du Moratoire sur le soja de bénéficier d’avantages fiscaux de la part de cet État. Face à cette nouvelle donne, l’Association brésilienne des industries d’huiles végétales (Abiove) - qui représente les principales entreprises chargées de la transformation, de l’industrialisation et de la commercialisation des graines ainsi que de l’huile, du tourteau de soja et du biodiesel - a annoncé son retrait de l’accord, effaçant du site officiel de l’initiative son logo ainsi que ceux des entreprises associées.
Capture d’écran du site du Moratoire sur le soja (18 mai 2026) : dans la composition du Groupe de travail sur le soja n’apparaît plus aucun logo d’entreprises ni celui de l’Abiove
Des chercheurs de l’Université fédérale de Minas Gerais (UFMG), de l’Institut Centro de Vida (ICV) [1], de Trase [2] et du Centre d’intelligence territoriale, ont réalisé une étude sur l’impact du retrait de cette initiative, publiée ce mardi 10 [mars 2026]. Celle-ci indique que la fin du moratoire pourrait exposer plus de 13 millions d’hectares de végétation native à une reconversion à des fins agricoles. Selon les données du Centre de télédétection de l’UFMG, en 2024, 43 000 propriétés cultivant du soja en Amazonie conservaient environ 13,6 millions d’hectares de végétation native, soit une couverture moyenne de 46 % par propriété.
Ce pourcentage est toutefois inférieur aux 80 % de réserve légale exigés par le Code forestier pour les propriétés en Amazonie ; de plus, la répartition de la végétation est inégale d’une propriété à l’autre. Sur la superficie totale préservée, environ 835 000 hectares correspondent à des excédents de réserve légale qui pourraient être légalement convertis en terres agricoles sur les propriétés qui les abritent. Parallèlement, les propriétés productrices de soja accumulent un déficit de réserve légale de 4,6 millions d’hectares. Ces terres doivent être restaurées ou faire l’objet d’une compensation conformément à la législation.
Depuis sa mise en place, le Moratoire sur le soja fonctionnait grâce à un système de surveillance géré par le Groupe de travail du moratoire, qui identifiait les exploitations procédant à la remise en état de la végétation native et bloquait celles qui défrichaient plus de 25 hectares pour étendre leurs cultures. Selon les données publiées par l’Abiove elle-même, ce mécanisme a contribué à ce que, entre 2008 et 2024, seuls 4 % des quelque 6 millions d’hectares de nouvelles surfaces consacrées au soja en Amazonie soient directement liés au déboisement de la végétation native.
Pour les chercheurs, l’abandon éventuel de cet accord pourrait avoir des répercussions plus graves que la seule dynamique de la déforestation. « Plus de 80 % du soja produit en Amazonie est destiné au marché international, notamment à la Chine et à l’Union européenne. De plus, environ 60 % de ce volume est commercialisé par de grandes entreprises qui étaient signataires du moratoire », affirme le professeur Raoni Rajão, coordinateur du Centro institutionnel de technologie et innovation Modelage environnemental (CT-Modelagem de l’UFMG). Selon lui, sans cet accord, le risque que la chaîne de production soit à nouveau associée à la déforestation augmente, ce qui pourrait raviver les pressions internationales et même des boycotts commerciaux similaires à ceux qui ont motivé la création du moratoire il y a deux décennies.
Raoni Rajão souligne que l’expérience acquise au fil des ans a démontré que l’expansion de la production agricole ne doit pas nécessairement se faire au détriment de la forêt. « Le moratoire montre qu’il est possible d’accroître la production sans empiéter sur les forêts. Abandonner cet engagement met en péril les objectifs environnementaux, mais aussi la crédibilité du secteur et l’accès à des marchés internationaux de plus en plus exigeants en matière de durabilité », affirme-t-il.
LE CHOIX D’AUTRES BRÉSILS
On avait tendance à oublier qu’il existait un moratoire sur le soja en vigueur au Brésil depuis 2006, tant il semble acquis que les puissances de l’agro-négoce font à peu près ce qu’elles veulent dans ce pays, avec l’appui sans faille du puissant lobby ruraliste au sien des assemblées d’élu·es dans les États agricoles et au Congrès fédéral. Pourtant, cet accord de limitation volontaire de l’expansion des cultures de soja a donné des résultats encourageants, il est même considéré comme le plus efficace des outils de lutte contre la déforestation illégale, à l’origine de près de 80 % de sa réduction, ont calculé des chercheurs. Mais voilà, il aura suffi que le Mato Grosso, le plus agro-industriel des États brésiliens, décide de mettre fin aux avantages fiscaux accordés aux entreprises qui jouaient le jeu, pour que le fragile équilibre entre les intérêts écologiques et économiques se rompe. Ni une ni deux, les ADM, Cargill, Bunge, Amaggi, Louis Dreyfus et autres se sont retirés du moratoire, trop heureux d’exploiter l’occasion pour relancer la course aux profits. Si les bulldozers reprennent du service, c’est une superficie de forêt égale au quart de la France qui pourrait être dévorée pour cultiver de nouvelles mers de soja.




